Isi-pikîskwewin ayapihkêsîsak
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Isi-pikîskwewin ayapihkêsîsak (Speaking the Language of Spiders)

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Ahasiw Maskegon-Iskwew
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Internet
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13 juin 2016
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Gina Cortopassi

L’œuvre Isi-pikîskwewin ayapihkêsîsak est créée par l’un des pionniers de l’art web, Ahasiw Maskegon-Iskwew. Elle consiste en un recueil de poèmes hypermédiatiques qui traitent de l’expérience des personnes autochtones marginalisées dans les milieux urbains. L’imaginaire des villes et de ses zones délaissées croise les récits d’habitants invisibilisés par l’histoire coloniale.

Les poèmes, composés par quatorze auteur.e.s1Ahasiw Maskegon-Iskwew, Cheryl L’Hirondelle, Lynn Acoose, Joseph Naytowhow, Elvina Piapot, Sylvain Carette, Sheila Urbanoski, Russell Wallace, Richard Agecoutay, Mark Schmidt, Greg Daniels, Chris Kubick, Anthony Dieter, Gregory Hoskins, conjuguent des références à la cosmologie autochtone à des témoignages. Ils donnent à voir une spiritualité incarnée qui se meut de façon singulière dans chacun des textes et qui entre en dialogue avec la violence du réel. Les poèmes sont en effet imprégnés d’une violence coutumière, parfois saisissante, affligeant les voix sans visages. La perte, autre thème lié, rythme le recueil et prend la forme d’un animal tué, d’un souvenir évanescent ou d’un corps souillé.

La somme des poèmes témoigne plus généralement d’un sentiment de passage; les protagonistes paraissent séjourner temporairement dans le présent, pris dans un cycle imposé par l’existence terrestre. Le contraste entre les références à la cosmologie autochtone et à la réalité grise de la ville crée un espace intermédiaire où sont confinés les protagonistes. Ils y échappent temporairement tout en réaffirmant leur agentivité et leur résilience. La survie – d’une culture, d’une langue, d’un corps, d’un souvenir – est l’un des affects qui porte les poèmes et qui explique, en partie, la raison d’être de l’œuvre en soi.

Ce thème du passage résonne également dans la structure de l’œuvre qui, elle, évoque le temps de l’évolution. Après avoir cliqué sur l’image d’accueil – qui donne à voir la photographie en noir et blanc d’une main tenant un couteau et d’une araignée noire – l’internaute fait face à dix icônes de couleur qui sont les portes d’entrée d’un des neuf filons poétiques2La dixième figure, le bandeau perlé, expédie l’internaute à la page d’information de l’œuvre où on retrouve les noms des artistes et la démarche artistique, entre autres. Seuls les neuf premiers icônes plongent l'internaute dans les dédales de l'œuvre.. La visiteuse ou le visiteur est invité.e à naviguer dans le recueil dans l’ordre qui lui plaît, mais les figures, si elles sont abordées de gauche à droite et de haut en bas, représentent les étapes successives d’un cycle cosmologique; le coquillage, premier icône, correspond au portail «Underwater Time. The Time before language, the time of the pre-ancestors», le paysage brumeux d’un lac, mi-parcours, renvoie à «Making Territory. Human ordering of society and the making of prophecy» et le neuvième icône clôt le cycle et s’intitule «Dawning of Seventh Fire. The creation of a new order». Ces trois intitulés rendent manifeste cette idée d'évolution; le cycle commence sous l'eau, avant la création du language et se termine dans le feu, symbole d'espoir, lors de l'avènement d'une nouvelle ère. Les neuf chapitres structurent donc l’œuvre, même si l’internaute peut en principe y circuler comme il l’entend3Une contrainte temporelle cadençait également la lecture avant la lente désuétude du logiciel Flash. L’image se rafraichissait automatiquement après cinq minutes, ce qui, comme le remarque Melissa – auteure de l’entrée de blogue «Isi-pikîskwewin ayapihkêsîsak (Speaking the Language of Spiders): A Decolonial Digital Compass», dénote la présence des artistes autochtones et leur pouvoir d’autodétermination. Les poètes rappellent ainsi à l’internaute qu’il entre en dialogue avec des auteur.e.s et des artistes; il ne consomme pas leur culture.

Le passage est également évoqué dans l’idée plus générale de transmission. L’œuvre de Maskegon-Iskwew repose sur le partage de récits, véhicules de leur tradition et de leur histoire. Cette histoire est habituellement racontée, elle se perpétue à l’oral. C’est pourquoi l’artiste ajoute des extraits audio à son œuvre; le titre «Isi-pikîskwewin ayapihkêsîsak» est prononcé en Cri par une voix masculine tout comme les mots «artists», «kininanaskomitin»4Page de remerciements, «wicihito»5Page d’explications pour la navigation de l’œuvre, «statement» et «begin again». Les intitulés des différentes sections ou chapitres sont également énoncés, en anglais cette fois-ci, par une femme. Il y a donc un souci chez l’artiste de traduire une tradition orale, et ce, grâce à la forme hypertextuelle. Selon Maria Victoria Guglietti, l’Internet est envisagé, dès 1994, comme un médium d’expression autochtone par excellence6Victoria Guglietti trace la généalogie de l’Aboriginal Internet art dans l’ouvrage Understanding Community Media. Dès 1991, la Aboriginal Film and Video Art Alliance se réunit pour penser et promouvoir de nouvelles formes de narrations qui respectent le principe d’autodétermination. L’Internet se présente dès lors comme plateforme idéale pour la création de récits et pour le maintien et le renforcement d’un réseau d’acteurs éloignés. (Guglietti, 2010, 134-135). La navigation à choix multiples qu’impose la forme éclatée du recueil hypermédiatique mine la forme totalitaire du roman ou du recueil classique et relève le rôle du récepteur ou de la réceptrice dans l’acte d'interprétation du récit. En d’autres mots, le type de navigation détermine l’expérience de l’œuvre tout comme l’attention délimitait le rapport aux contes et aux histoires orales. Victoria Guglietti ajoute:

It can be argued that it is the possibility of combining the permanence of the writing and the performance of the storyteller -the potential of repetition and renewal- that motivates the adoption and translation of the hypertext aesthetics to Aboriginal terms. (Guglietti, 2007: En ligne)

L’art hypermédiatique encapsule à juste titre la dimension performative de l’art de raconter7Joanne Lalonde fait la démonstration de cette performativité du médium dans Le performatif du web. Steve Loft, en écho aux propos de Maskegon-Iskwew et de Cheryl L’Hirondelle, va plus loin en précisant que l’architecture même du Web, en tant que réseau, reflète la disposition de la pensée autochtone:

For Indigenous people the “media landscape” becomes just that: a landscape, replete with life and spirit, inclusive of beings, thought, prophecy, and the under­lying connectedness of all things – a space that mirrors, memorial­izes, and points to the structure of Indigenous thought. (Steven Loft, 2014: xvi)

L’araignée, le «net-maker»8«The spider, as he is called, that is the one who is the net-maker, who never exhausts his twine». Citation de l'œuvre., est le symbole de cette pensée relationnelle et animiste. Son réseau représente la connexion aux ancêtres et aux choses. «Speaking the Language of Spiders» renvoie aux langues autochtones et aux modes de vie et d’être que ces langues incarnent et gardent vivantes. Il importe de mentionner que l’artiste rapporte dans son œuvre le récit de Simeon Scott, ancien membre de Fort Albany, une communauté des Premières Nations en Ontario. Il raconte l’origine des premiers hommes; à la demande de deux humains, un homme et une femme, l’araignée façonne une courroie pour les déposer en bas où ils seront sauvés de l’adversité et de l’hostilité de la terre sauvage par un ours. L’araignée assure la connexion entre la terre d’en haut et la terre d’en bas. Le cyberespace, par extension, est appréhendé comme un lieu de rencontre et de partage aménagé sur le modèle de la toile de l’araignée, animal à la genèse de la cosmologie autochtone.

L’œuvre Isi-pikîskwewin ayapihkêsîsak (Speaking the Language of Spiders) s’inscrit en somme dans une démarche de décolonisation du web. L’œuvre, entité hybride, résulte d’une appropriation créative et singulière de technologies de l’information par une communauté d’artistes autochtones. Maskegon-Iskwew emploie ces technologies – dont on attribue la conception aux envahisseurs blancs – pour renforcer les communautés indigènes et perpétuer la transmission des savoirs ancestraux grâce à des récits hypermédiatiques. Il en détourne de ce fait les effets et, dans une posture symbolique, en réclame les territoires et les droits. Pour faire écho à la notion de survie mentionnée plus haut, l’œuvre est un acte d’autonomie et d’autodétermination.

citation

Citer le projet

Cortopassi, Gina. 20 juin 2016 « Isi-pikîskwewin ayapihkêsîsak (Speaking the Language of Spiders) » Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <https://nt2.uqam.ca//fiches/isi-pikiskwewin-ayapihkesisak-speaking-language-spiders>. Consulté le 23 juillet 2024.

Taxonomies

Nature
Oeuvre
Interactivité
Navigation à choix multiples
Format
Hypertexte, Image, Image animée, Son/ambiance sonore, Texte, Voix
Thèmes
Araignée, Autochtones, Colonialisme, Poésie, Spiritualité, Ville
Média
Internet
Année
1996
Langue(s) de l'oeuvre:
Anglais, Cri
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