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worm applepie for doehl

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«worm applepie for doehl» est une oeuvre en apparence très simple: on y voit un «ver» (Wurm) manger une pomme (ApfelApfelApfel) jusqu'à la disparition totale de celle-ci. Le ver grossit au fur et à mesure qu'il progresse. Le ver, d’abord statique et noir lorsque l’internaute accède à l’œuvre, devient rouge lorsqu'il s'active. La pomme, elle, demeure noire, victime passive du ver. En cliquant sur un des deux liens au bas de l'écran (moreapple), il est aussi possible de faire apparaître une nouvelle pomme qui roule sur elle-même ou qui avance et recule selon un mouvement répétitif. Un deuxième clic fait toutefois réapparaître la pomme dévorée par le ver, au stade exact où l’internaute l’avait abandonnée.

Il s'agit d'une création de Johannes Auer, théoricien, essayiste et artiste basé à Stuttgart et très actif dans le domaine de la littérature et de l’art hypermédiatiques allemands (Netzliteratur et Netzkunst). «worm applepie for doehl» est en fait une réactualisation de la célèbre pièce de poésie concrète de Reihnard Döhl, «Apfel» (1965), qui présentait une version statique de la pomme de mots (ApfelApfelApfel) à l'intérieur de laquelle était glissé un ver (Wurm). En reprenant la forme visuelle de l'oeuvre originale de Döhl (la première image statique à laquelle accède l’internaute en arrivant sur le site Web de l’œuvre en est la reprise exacte, y compris pour ce qui est de la position du vers dans la pomme), Auer réaffirme la pertinence de celle-ci plus de trente ans après sa réalisation et cherche à en déployer le plein potentiel grâce aux nouvelles avenues technologiques offertes par Internet et les nouveaux médias. (Notons à ce sujet que l’oeuvre, disponible sur Internet, fait aussi partie du CD-ROM «kill the poem» de Johannes Auer et Reinhard Döhl, paru en 2000 aux éditions cyberfiction dirigées par Beat Suter.)

En effet, la pomme de Döhl avait vu le jour un an seulement après la parution du manifeste du Groupe de Stuttgart, «Zur Lage», signé par Max Bense et Reinhard Döhl. Ce Groupe, formé initialement dans les années 1950 autour de Bense, Döhl, Ludwig Harig et Helmut Heißenbüttel, proposait de faire la synthèse entre écriture et typographie, réunissant des artistes d’horizons divers (Döhl, 1997). Donc, au moment de présenter sa «pomme», Döhl prônait déjà activement l'exploration de la poésie cybernétique et matérielle: «Nous préférons une poésie du métissage. Nos critères sont l’expérimentation et la théorie, la démonstration, le modèle, le spécimen, le jeu, la réduction, la permutation, l’itération, le hasard (brouillage et diffusion), la série et la structure» (Bense et Döhl, 1964). De même, dans le programme du Groupe, si la possibilité technologique n’était pas encore pleinement articulée faute de moyens techniques réels, la volonté technologique, elle, était déjà mise de l’avant. Pour reprendre un extrait du manifeste: «Nous parlons d'une poésie expérimentale, dans la mesure où nos réalisations singulières respectives impliquent vérifications et falsifications esthétiques. Nous parlons à nouveau d'une techne poïétique. Nous parlons encore d'une esthétique progressiste, ou plutôt d'une poétique qui démontre la mise en application des avancées de la littérature, comme il en va déjà toujours du progrès de la science» (ibid.). L’appel éventuel à une poésie hypermédiatique déployée grâce à Internet allait donc de soi. 

Autrement dit, l’oeuvre «worm applepie for doehl» doit être lue à la fois comme hommage à Döhl pour le caractère fondateur de ses travaux et comme réaffirmation de sa proposition initiale quant à l’importance de la poésie concrète. L’oeuvre d’Auer, dans le respect de celle de Döhl, pose la collision et la fusion du mot et de l'image comme base de l'expérience irréductible du sentiment poétique et appelle le dépassement de l'approche textuelle au profit d'une véritable iconographie du mot/par le mot. Ainsi, si la lecture linéaire de «worm applepie for doehl» est impossible, le pouvoir évocateur du mot-image demeure. Le mouvement que la version d'Auer introduit dans l’oeuvre par rapport à l'original de 1965 agit quant à lui au niveau de la réalisation de l'identité mot-chose opérée par les procédés visuels de la poésie concrète (iconotextualité). En effet, en donnant au vers textuel (Wurm) les mêmes propriétés et capacités que son pendant biologique - c'est-à-dire, littéralement, la possibilité de se mouvoir dans la pomme et de la dévorer -, Auer fait bel et bien accéder le mot au concret au-delà de la simple portée évocatrice de sa charge sémantique.

Pour citer
Gauthier, Joëlle. 23 juin 2009. « worm applepie for doehl ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/worm-applepie-doehl-0>. Consulté le 19 octobre 2017.