• Victory Garden (navigation filmée #1)

Victory Garden

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Victory Garden de Stuart Moulthrop est l'un des hypertextes les plus connus de la première génération des hypertextes de fiction. Réalisé cinq années après Afternoon de Michael Joyce et deux ans avant Patchwork Girl de Shelley Jackson, cet hypertexte de fiction se caractérise notamment par son ampleur considérable (près de 1000 lexies distinctes et plus de 2800 liens les unissant)1, par les trajectoires narratives parallèles qui s'y entrecroisent régulièrement et par sa structure résolument plus labyrinthique que les oeuvres de Joyce et Jackson. Un résumé de l'oeuvre est disponible dans l'article Victory Garden: Competing Interpretations and Loose Ends de Raine Koshkimaa (Koskimaa, 2000).

Les séquences narratives sont accessibles par le biais de plusieurs trajectoires de lecture faites de séquences de lexies programmées par Moulthrop lui-même, qu'il est possible de consulter en lançant une lecture à partir de deux listes, Paths to Explore et Paths to Deplore, proposées en ouverture de l'oeuvre. Lorsqu'une séquence de lecture est sélectionnée, il suffit d'appuyer sur la touche Retour afin de passer à la lexie suivante. Cependant, il est possible, en maintenant enfoncée la touche Control, de surligner les mots-hyperliens. Par ailleurs, les options d'interactivité offertes par le logiciel Storyspace sont semblables à celles d'autres oeuvres: retour en arrière, affichage des liens vers les lexies précédentes et suivantes, placement d'un signet et prise de notes.

Toutefois, si Victory Garden fournit des trajectoires de lecture cohérentes et propose même parmi celles-ci une séquence couvrant presque entièrement le texte (The Grand Tour), il est également possible d'accéder au texte à partir d'une carte présentant un jardin (à la fois un lien intertextuel avec la nouvelle Le Jardin aux sentiers qui bifurquent de Borgès et un lien avec le titre de l'oeuvre - pendant la deuxième guerre mondiale, un victory garden était un jardin privé entretenu par les civils des pays loin des affrontements afin de contribuer à l'effort de guerre). Comme le souligne Astrid Esslin, «While the map does not give an exhaustive view of all lexias and thus refrains from giving insight into the text's overall scope, it serves as a superficial navigation aid, which foreshadows hypermedia synaesthetacism. It represents a paradox, in that beyond it lies a host of intricate interlinked lexias, which seems to come to life under the surface of a treacherously simple, visual device» (Ensslin, 2007: 73). L'entrée de texte à partir de l'interface visuelle du jardin est ainsi déroutante, malgré son aspect schématique qui suggère une structure ordonnée, puisqu'elle amène à une entrée dans le texte in media res à partir de laquelle le lecteur peine à s'expliquer les événements qui sont décrits. De la sorte, l'interface visuelle du jardin installe la comparaison entre la structure rhizomatique de l'oeuvre et le labyrinthe: vous pouvez choisir à votre gré votre point d'entrée dans les dédales de Victory Garden mais cette liberté passagère ne vous amènera pas moins à vous y perdre. 

Une des ambitions de cet hypertexte de fiction est de mélanger les trames narratives fictives  et les citations tirées du monde réel au sein d’une même œuvre. Diégèses et archives se mélangent de manière indifférenciable, apparaissant dans une lexie présentant une courte portion de texte, dans laquelle il est possible d’activer un mot-hyperlien mécaniquement identifiable mais textuellement peu informatif. Le parcours dans l’œuvre déporte l’utilisateur d’une lexie à l’autre selon une continuité imputable à la programmation de Moulthroup mais dans une contigüité que le lecteur s’explique difficilement.

Le travail de lecture est donc fort similaire à un cas de lecture combinatoire, tel que le décrit Jean Clément: «le lecteur [d'une] fiction combinatoire reste persuadé que derrière toutes les narrations possibles, il y a bien une seule histoire dont les personnages, les lieux sont identifiables et qu'il lui serait peut-être possible de la raconter. Du coup, il est tenté de faire des choix et de tracer des lignes narratives privilégiées qui font sens à ses yeux plus que d'autres» (Clément, 1994). C'est donc dire que le lecteur entreprend un travail de cohésion en tension avec les propositions de trajectoires et d'errances programmées par Moulthrop: le lecteur peut à la fois suivre docilement la proposition de séquence de l'auteur et travailler lui-même à l'édification d'un parcours qui lui est spécifique grâce à une progression par tangentes rendue possible par l'activation des hyperliens qui lui sont proposés. Cependant, les différentes trames narratives ne convergent pas parfaitement. Ainsi, dans certains cas, l'une des protagonistes, Emily, perd la vie lors d'une attaque aérienne en Irak, alors que dans d'autres trajectoires, elle retourne saine et sauve à Tara. Le travail de lecture combinatoire effectué par le lecteur peut s'effondrer comme un château de cartes.

Le vœu d’une lecture errante et aveugle au sein d’une totalité narrative impossible à embrasser du regard, propre aux tenants de la doxa hypertextuelle, est ainsi accompli. Malgré les différentes options de navigation offertes à l’utilisateur dans l’interface, jamais ce dernier ne peut accéder à une perception globale de l’œuvre dans sa dimension totale et ses ramifications particulières. La seule manière de traverser Victory Garden, peut-on en déduire, est de multiplier les incursions aléatoires au sein de ses trajectoires de lectures, récoltant au petit bonheur les informations nécessaires afin de constituer un contexte suffisant à une compréhension minimale des segments de texte se succédant à force de séquences disloquées.

De la sorte, le pari de proposer au lecteur une expérience de lecture rhizomatique est poussé jusqu'à un niveau rarement égalé grâce au Victory Garden de Stuart Moulthrop, et le résultat de ce travail appelle une lecture téméraire, patiente, voire entêtée - qui, malgré tous ses défauts et ses contresens, démontre de manière spectaculaire l'investissement requis pour accomplir une lecture satisfaisante et cohérente d'un hypertexte de fiction.

Pour citer
Gaudette, Gabriel. 25 mars 2010. « Victory Garden, par Moulthrop, Stuart ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/victory-garden>. Consulté le 17 octobre 2017.