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Un conte à votre façon

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Un conte à votre façon est une adaptation transmédiatique de l’hypertexte du même nom de Raymond Queneau, paru chez Gallimard en 1967. Dès la première phrase du texte, on demande à l’internaute de faire un choix: «Désirez-vous connaître l’histoire des trois alertes petits pois?» Deux hyperliens à la droite de l’écran, «si oui» et «si non», permettent ensuite à l’internaute d’accéder à la deuxième ou à la quatrième lexie1, selon sa préférence. Au total, le récit est composé de 21 lexies différentes. En-dehors des deux dernières lexies (numérotées 20 et 21 dans le texte original de Queneau), chaque lexie est toujours accompagnée de deux choix offerts à l’internaute pour continuer sa lecture, lui donnant la possibilité de faire varier son parcours dans le texte. Le texte lui-même raconte l’histoire de trois alertes petits pois qui, selon les choix de l’internaute, portent ou ne portent pas de gants de velours noir, rêvent ou ne rêvent pas qu’ils mangent de la soupe d’ers, vont ou ne vont pas faire leurs ablutions matinales après avoir fait ce cauchemar, et se font ou ne se font pas observer par trois grands échalas ou trois moyens médiocres arbustes alors qu’ils se dénudent pour se baigner. Dans tout cela, le rôle de l’internaute se limite à cliquer pour passer d’une lexie à l’autre, sans plus. Au centre de l’écran, sur fond gris, une illustration d’inspiration minimaliste composée de l’agencement variable de trois rectangles (bleu, blanc et rouge) figure, dans une certaine mesure, les réagencements imposés au texte par l’internaute.

Cette adaptation réalisée par l’informaticien et didacticien Alfred Schreiber est intéressante dans la mesure où elle nous pousse à nous réinterroger sur différents enjeux soulevés par le texte original de Queneau. D’une part, il est évident que ce texte porte la marque de l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle), fondé par François Le Lionnais et Raymond Queneau en 1960:

Toute œuvre littéraire se construit à partir d'une inspiration (c'est du moins ce que son auteur laisse entendre) qui est tenue à s'accommoder tant bien que mal d'une série de contraintes et de procédures qui rentrent les unes dans les autres comme des poupées russes. Contraintes du vocabulaire et de la grammaire, contraintes des règles du roman (division en chapitres, etc.) ou de la tragédie classique (règle des trois unités), contraintes de la versification générale, contraintes des formes fixes (comme dans le cas du rondeau ou du sonnet), etc. Doit-on s'en tenir aux recettes connues et refuser obstinément d'imaginer de nouvelles formules? (Le Lionnais, 1973:20)

Ainsi, chaque aspect du texte est l’objet d’une contrainte formelle à laquelle se soumet Queneau, comme par exemple la présentation des protagonistes – les «trois alertes petits pois», les «trois grands échalas», les «trois moyens médiocres arbustes», toujours par trois, toujours définis par leur taille. De plus, Queneau s’impose l’utilisation d’un vocabulaire volontairement vieillot, singeant le style des contes classiques dont il s’inspire: «Opopoï! Quel songe avons-nous enfanté là!», «Oui-da», «Tu nous la bailles belle», etc.

Mais d’autre part, les «choix» proposés par Queneau tournent en ridicule la forme même de l’hypertexte. Il n’y a qu’une seule véritable entrée dans le texte (les trois alertes petits pois), les deux autres (les échalas et les arbustes) n’étant que des trompe-l’œil ouvrant sur des excroissances maladives menant presqu’aussitôt à la conclusion du conte. Pour reprendre Hélène Campaignolle-Catel: «Le Conte à votre façon obéit ici à la logique décrite par Cl. Brémond à propos du conte russe: les alternatives proposées, les déviations possibles sont des leurres» (Campaignolle-Catel, 2006). Aussi, les lexies s’enchaînent souvent de façon illogique lorsque l’internaute fait le «mauvais» choix, décidant d’ignorer une partie ou l’autre du texte. D’ailleurs, la 21e lexie (deuxième conclusion – «Dans ce cas, le conte est également terminé») comporte une référence à la 20e lexie (première conclusion) qui révèle la présence d’un «bogue», d’une «scorie» qui rend «fautive l’idée d’un déroulement autonome des différents chemins de l’arborescence» (Campaignolle-Catel, 2006). 

Le Conte à votre façon de Queneau, ici repris par Raimund et Alfred Schreiber, relève donc de la parodie. Parodie de conte, parodie d’hypertexte, il remet la liberté du lecteur en question davantage qu’il ne la célèbre.

Il est à noter que le lien original de l'oeuvre est désormais brisé.

Pour citer
Gauthier, Joëlle. 7 avril 2010. « Un conte à votre façon, par Schreiber, Raimund et Alfred Schreiber ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/un-conte-votre-facon-0>. Consulté le 18 octobre 2017.