U-rss

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U-rss est une œuvre numérique protéiforme. Le projet de Marc Veyrat et Franck Soudan, débuté en 2010, pose un regard interdisciplinaire sur les notions de portrait social et d’identité, telles qu’elles se construisent sur le Web et les réseaux sociaux. Devant la quantité colossale d’informations auxquelles nous sommes confrontés, U-rss interroge comment chaque individu se place par rapport au monde, comment il «tisse, autour de lui et par son immersion dans les réseaux, un ensemble de connexions, qui en retour lui renvoie une empreinte sociale» (Veyrat, 2014). Ce sont cette empreinte sociale et sa visualisation qui forment le cœur d’U-rss, un projet d'art numérique dont résultent plus d’une vingtaine de «portraits sociaux», de personnalités comme de collectivités.

Le projet se base sur plusieurs plateformes et réseaux sociaux, comme Tumblr, Pinterest, Delicious, mais aussi Google Earth et son monde vidé de toute vie, qui est une pure image d’un espace, d’un territoire, ou encore Facebook et sa futilité où toute identité n’est que projetée, où ne se construisent que des images de soi. Ce sont ces constructions sémiotiques diffusées dans les réseaux qui semblent intéresser particulièrement Marc Veyrat tandis que Franck Soudan se concentre sur le code qui sous-tend ces images, mais qui, dans le cadre des logiciels qu’il réalise pour U-rss, en crée aussi de nouvelles.

En effet, U-rss a pour objectif de rendre visibles les connexions entre les différentes plateformes sur lesquelles reposent nos identités numériques et ainsi permettre d’observer leur mode de fonctionnement. Ces portraits, pour reprendre le vocabulaire de Veyrat, sont toujours éphémères et volatiles. U-rss est conçu à partir d’API produites par Franck Soudan, c'est-à-dire des logiciels qui permettent de créer des interfaces et qui sont capables, entre autres, de gérer des bases de données. L’objectif est de déterminer la manière dont les différents programmes des réseaux sociaux fonctionnent, comment ils dialoguent et convergent entre eux. Parmi ces différentes API, on peut signaler «U-rss + scanner» qui permet d’organiser une première base de données; «Jet-i» qui renvoie pour chacun des utilisateurs de «U-rss + scanner» à une visualisation de ses propres données dans une vrille sans fin, mais aussi «oMi-pi», une application de type camembert qui permet à partir d’un certain nombre de mots d’établir leur récurrence en pourcentage; ou encore «i+DEAL», une application qui fonctionne sur un modèle aléatoire et permet de mettre en relation des signes avec les mots présents dans la base de données.

Pour donner un exemple de projet réalisé dans le cadre d’U-rss, Marc Veyrat et Franck Soudan ont collaboré avec le musée Gassendi de Digne-les-Bains (France) en 2011, pour lequel ils ont réalisé un portrait social du musée, ainsi qu’une carte interactive, intitulée Ambula ergo sum. Cette carte recensait les œuvres d’art contemporain dans le musée ainsi que celles disséminées sur le territoire de la Réserve Géologique de Haute-Provence et sur la «Via per l’arte contemporanea»1, jusqu’à la frontière italienne. Le portrait social du musée se formalise notamment par ce qu’ils appellent un «i+D/signe», une sorte de logo créé à partir de la quintessence des informations générées sur les réseaux sociaux et le Web par le musée:

Un i+D/signe est un schéma conceptuel proposé sous forme d’image. C’est l’organisation d’un ensemble de concepts reliés sémantiquement entre eux dans une forme plastique, qui a pour but d’exposer de façon structurée toutes les données, les liens et les connexions utilisés sur différents niveaux de langage d’un système d’information. (Veyrat, 2015:136)

Ces images «flirtant avec la signalétique, le kitsch, le design ou encore les émoticônes» (Veyrat, 2015:137) sont visuellement foisonnantes et avant tout polysémiques. Utilisant les données du site du musée et de ses pages Facebook et YouTube, le travail préparatoire à l'application U-rss consiste à repérer les formes récurrentes:

Travail préparatoire sur le musée Gassendi pour le crash test Réseau Musées Méditerranée à partir des applications U-rss, U-rss team, 2011. (Veyrat, 2014).

Ce qui se trame dans les éléments mis à jour par les applications U-rss est un maillage de formes récurrentes, non seulement utilisées dans le monde de l’art, mais également dans le quotidien qui nous entoure. En effet, par exemple, cette coquille Saint-Jacques peinte vers 1485 par Sandro Botticelli dans La Naissance de Vénus se retrouve à l’œuvre ici autant dans l’idée de fossile (exposé initialement dans les collections du musée) révélé chez nous par l’application U-rss LUX-U-®-)i, que sur certaines affiches diffusées par la Ville de Digne-les-Bains (ornant le couloir de l’hôtel où nous sommes invités), ou sur le porte-clef fétiche de Nadine Gomez re-présentant le logo Shell... En fait de curieuses coïncidences émanent du magma des informations disponibles sur Internet, telles des résurgences, signifiant, informant notre espace d’un réel apparent, lui-même in/existant, parce que nous l’occupons temporairement en y produisant un certain nombre de points de vue(Veyrat, 2014)

Ces données sont ensuite retravaillées pour créer l’i+D/signe. Celui du musée est le suivant:

 i+D/signe musée Gassendi, U-rss team, 2011. (Veyrat, 2014)

On y retrouve, entre autres, l'idée de coquille, des cercles, le bleu de la mer, le vert de la nature, le soleil du sud de la France et de l'Italie. L’i+D/signe fait ensuite aussi l’objet d’une interprétation en 3D qui se voit placée dans Google Earth pour représenter le portrait social du musée dans l’espace virtuel.

Portrait social musée Gassendi, U-rss team, 2011. (Veyrat, 2014)

Ce portrait social, réalisé à partir d’un calque KML2superposé à Google Earth, est une construction architecturale tout à fait imaginaire, qui n’obéit à aucune règle physique. Comme l’écrit Marc Veyrat, «[I]l s’impose comme fiction sur la fiction Google Earth. Ce n’est pas non plus une simple élévation de l'i+D/signe, car ce dernier, dans une tentative pour rester exclusivement dans le monde des idées, doit s’abstraire de tout territoire... Il y a donc, dans cette traduction (le mot anglais translate serait bien plus juste) du portrait social une i-matérialisation de l’idée exprimée (à travers l'i+D/signe), dans le corps d’un programme qui ne nous appartient pas». (Veyrat, 2014)

Chaque portrait social réalisé à partir d’U-rss est un concept, une visualisation d’informations, et ce, qu’il s’agisse du logo, de l’i+D/signe, ou de sa version 3D transférée dans Google Earth. Dans tous les cas, nous sommes face à la somme d’une pluralité de «représentamen», pour reprendre le vocabulaire de Peirce, sémiologue américain (1839-1914): il y a les données des réseaux sociaux qui ne proposent que des représentations de soi; puis ces données, grâce aux logiciels d’U-rss, sont transformées en signe, en image. Une image qui est ensuite représentée en 3D et insérée dans un monde virtuel qui n’est qu’une représentation d’un territoire. Tous ces représentamens possèdent la particularité d’être sans réel objet, dans la mesure où les données à partir desquelles l'i+D/signe est constitué ne peuvent être confondues avec l’individu qui les a générées. Tout cela ne constitue qu’une somme de représentations hors réel, des simulacres selon Baudrillard (1981), c’est en cela qu’elle forme un portrait, une image.

U-rss OD-i_see est un film imaginé par les Masters 1 du département Communication Hypermédia: Marie Weissberg, Maréva Aramini, Elisa Schott, Johan Lelièvre, Philippe Dos Santos et Erwin Le Coroller, pendant l'année 2014 / 2015. 
Il regroupe l'ensemble des «portraits sociaux» réalisés jusqu'en décembre 2014. Le design sonore est signé Erwin Le Coroller.

L’œuvre se présente avant tout comme un work in progress. Elle se déploie dans sa version 1.0 de 2010 à 2012, puis connaît plusieurs autres versions jusqu’à aujourd’hui. Les programmes des plateformes de réseaux sociaux sont toujours en mutation, ce qui implique que les logiciels créés par Soudan pour U-rrs deviennent rapidement obsolètes. Ceux de la première phase étant devenus inaptes à l’interprétation des données et des connexions des réseaux, il leur aura fallu concevoir de nouveaux logiciels. Ainsi l’application LUX-U-®-)i, créée par Soudan et Veyrat, qui leur permettait, à partir d’une requête textuelle, d’associer une ontologie de mots-clés à une image - en récupérant ces informations à travers les services du Web et particulièrement BOSS, Delicious et Flickr - est devenue obsolète et a été démantelée en grandes pompes sur le net, début 2013.

La question de l’expérimentation de l’archivage, la mémoire des réseaux est au centre du projet U-rss. Nous livrons un combat perdu d’avance contre des «robots qui ont pris le pouvoir» de plus en plus puissants et qui nous empêchent même de retrouver ce que nous avions perçu hier, de ce trop peu compris des connexions possibles, que nous pensions avoir - plus ou moins sciemment - engendrées sur le Web. (Veyrat, 2014)

Soudan et Veyrat, via le projet U-rss, font l'expérience de la labilité qui, comme elle est ontologique au numérique, est ontologique aux oeuvres qui y sont déployées. Cette éphémérité des outils et des codes qui sous-tendent les projets d'art numérique font partie intégrante de la démarche propre à Veyrat et Soudan:

L’artiste reconnait (et il n’est donc pas question ici de parler d’impuissance) que son travail n’est destiné qu’à subir les contradictions de cet espace topologique, de telle sorte qu’un certain nombre de processus par lequel son travail est (en ce sens que ces derniers affectent l’œuvre en l’accréditant d’une puissance de vie), sont par nature périssables. (Soudan, 2012) 

Aujourd’hui l’URL u-rss.eu mène vers une présentation d’une œuvre intitulée Le Jardin des Délices. Cette œuvre, créée en collaboration avec le musée départemental des Hautes-Alpes, à Gap, dans le sud de la France, interroge les liens entre exposition, création et conservation. Elle repose également sur la mise en réseau des systèmes de visualisation propre à la démarche d’U-rss, en reliant donc réalité augmentée, i+D/signes, mais aussi des références aux collections du musée.

Pour citer
Guilet, Anaïs. 4 avril 2015. « U-rss ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/u-rss>. Consulté le 16 octobre 2017.