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Silicon Vallée

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Galerie Galerie, une plateforme de diffusion en ligne d'art numérique, présente sa deuxième exposition, Silicon Vallée, du 27 octobre au 18 décembre 20161. Le titre fait évidemment référence à Silicon Valley, la région du sud de San Francisco accueillant près de 6000 entreprises de haute technologie, incluant les magnats Google, Facebook, Netflix, etc. La thématique soulève le sexisme dont fait preuve cette industrie de la technologie envers les femmes 2 et ouvre la réflexion sur l'hétéronormativité et la discrimination de genre dans le milieu technologique et informatique. Le débat autour de la représentation des femmes dans la culture numérique ne date pas d'hier, pensons seulement au fameux scandale #gamergate (voir le délinéaire de Jean-Michel Berthiaume sur le sujet), au récent débat entourant le prix Ars Electronica (voir le délinéaire d'Alexandra Tremblay), ou au mandat du Studio XX de Montréal, actif depuis 1996 (voir l'entrevue avec Martine Frossard et Erandy Vargara Vargas du Studio XX à Radio ALN|NT2). Cette exposition vient ainsi non seulement prolonger les préoccupations du milieu, mais confirme également le mandat de Galerie Galerie, connexe à celui Studio XX, qui souhaite «encourager la présence des femmes et des communautés marginalisées comme agent[e]s créateurs[/trices] sur le web»3.

Depuis son apparition sur la toile, Galerie Galerie déjoue les stéréotypes de genre présents sur le web et s'amuse avec les éléments kitsch (GIFs et émoticônes à l'esthétique des débuts du web). Sa plateforme reconstitue l'idée que l'on se fait des espaces traditionnels de galeries, allant des bureaux à la section des archives jusqu'à la salle de bain, en amplifiant les clichés autant du milieu de l'art que celui du web. Nous pouvons retrouver dans les bureaux des avatars représentant les employées de la galerie aux allures d'amazones guerrières hypersexualisées et un pot de «Boy Tears» sur le lavabo de la salle de bain qui affiche à son entrée un logo transgenre. L'exposition Silicon Vallée fait écho à cette esthétique kitsch qui joue avec les stéréotypes de symboles féminins. Comme il est expliqué dans le texte d'introduction de l'exposition, cette dernière «met de l'avant des pratiques qui s'opposent à une certaine rigidité de l'environnement, de la création et du design web, par la réappropriation de figures, de symboles et de qualités généralement stéréotypés comme "féminin". [...] Tout en s'opposant à une certaine binarité et à la hiérarchisation des formes, [les oeuvres] défend[ent] la diversité dans la création numérique, octroie[ent] une noblesse aux pratiques et aux médias jugés kitsch, expérimentaux ou marginaux et rend[ent] hommage à une esthétique subjective, sensible et brute.»

L'exposition est constituée de trois oeuvres qui sont accessibles par trois «portes» depuis la salle d'entrée de la plateforme de Galerie Galerie. Marie Darsigny, une artiste et poète originaire de Montréal, signe l'oeuvre Félicitations, une navigation à choix multiples à travers l'univers excessif de l'apparence, de la mode et de l'esthétique qui nous bombarde autant dans les centre d'achats, à la Plaza St-Hubert, rue de commerces réputés «kitsch» à Montréal, dont l'artiste fait référence dans son oeuvre, que sur le web. Les pages sont chargées de références à la culture populaire, à la culture web et à la mode féminine. La première page de l'oeuvre nous invite, sur un fond de brillants bleus, à une séance de magasinage (en ligne) sur la Plaza. Si nous cliquons sur «OK», notre parcours continue. Sinon, cliquer sur «Cancel» nous renvoie, non sans humour, à la page d'accueil officielle du Centre Rockland, comme quoi il est impossible de se sortir réellement de l'engrenage du shopping. L'internaute qui décide de jouer le jeu sera transporté.e vers une page tout aussi chargée sous le thème des ongles où GIFs, vidéos et tweets concourent pour gagner notre attention. Peut-être est-ce le GIF de la femme en bikini dans un escalier roulant, tombant spectaculairement à force de déhanchements exagérés, qui résume mieux l'ironie de cet excès de féminité et de séduction. Cliquer sur «FORWARD» nous amène à la page de la thématique «cheveux» qui reprend la même esthétique de l'accumulation d'éléments que la page précédente, tutoriel YouTube et GIF du visage déformé de Kim Kardashian en plus. La page suivante, «le linge», met en scène une collection liée au look «Hella cute» ou «Sexy», rappelant les questionnaires de revues féminines et le choix de style à adopter qui est souvent dicté aux femmes. Le parcours se termine sur le «Manifesto», une page sur fond brillant mauve où des yeux aux cils lourds nous regardent; au bas, nous pouvons lire «We're all sluts». Les mots «vierge», «ange», «mariée», «femme», «pute», «slut», «sexy», «fille» se succèdent, comme les multiples identités qui sont apposées sur les femmes, ou dont elles décident de se doter elles-mêmes. L'oeuvre de Darsigny joue sur l'humour, l'exagération des stéréotypes et l'accumulation d'éléments provenant de la culture populaire pour nous faire vivre une expérience de l'excès qui se rapproche de notre réalité. Bien qu'il y ait une part de critique, il y a aussi une part d'empowerment dans le travail de Darsigny. En contrepartie de la société qui dicte aux femmes comment elles doivent agir et de quoi elles doivent avoir l'air, il y a la possibilité pour les femmes de prendre le contrôle de leur apparence et de leur identité, sans avoir peur du jugement d'adopter le look cute ou sexy, si c'est ce dont elles ont envie. L'oeuvre Félicitations embrasse ainsi les stéréotypes de la féminité d'un côté, tout en montrant ses revers de l'autre.

La deuxième oeuvre, The Work of Gifs in the Age of Digital Reproduction, est de l'artiste et activiste Jess Mac (Jessica MacCormack). Sur un fond de ciel étoilé, quinze organes reproducteurs féminins et un organe transsexuel sont transformés en GIFs sur lesquels ont été apposés des éléments de la culture populaire. L'internaute y navigue par défilement vers le bas, découvrant à chaque visite une nouvelle organisation des utérus. L'oeuvre joue avec le sens du mot «reproduction» qui se retrouve dans le titre, mais qui est aussi évoqué par l'organe reproducteur comme composante iconographique. Nos réflexions vacillent entre la reproductibilité technique et l'oeuvre unique, la culture du remix, l'acte sexuel, la procréation assistée, le contrôle du corps, la transsexualité, l'essentialisme, etc. Les éléments qui viennent animer les organes continuent à alimenter ces multiples interprétations. Des émoticônes sont juxtaposées à des photos de Kim Kardashian ou Drake, à des chats, des fusils, des symboles de WiFi, des squelettes ou Lisa Simpson. Les organes naturels sont augmentés par ces éléments culturels, soulevant des questions entourant la construction du genre, l'influence culturelle sur notre identité et notre sexualité, ainsi que le contrôle socio-politique de notre corps. Malgré la simplicité de la navigation de l'oeuvre, Jess Mac propose une réflexion riche et diversifiée à travers une imagerie qui pourrait de prime abord paraître élémentaire. C'est par cette collecte et cette pratique de collage d'éléments hétéroclites que la profondeur du propos de l'artiste émerge. Tout comme Marie Darsigny, l'usage de la culture populaire peut autant être vu comme un geste de condamnation de ces représentations qu'un acte de revendication et de réappropriation des stéréotypes.

La troisième oeuvre est de l'artiste internet montréalaise Émilie Gervais et de Laure Bardou, travaillant à la post-production sonore. So Gendered Encyclopedia consiste en une fenêtre pop-up dont l'URL s'actualise à répétition, modifiant ainsi l'image représentée et le son émis. Bien que l'internaute n'ait pas à interagir avec l'oeuvre, celle-ci se modifie bel et bien à travers le temps de sa contemplation. L'internaute doit rester attentif/tive à l'URL et à l'image du crâne humain pixellisé. En effet, l'URL garde toujours le même nom de domaine, http://backdoortrojan.net/, alors que le suffixe se modifie pour traverser de manière alphabétique une liste de termes de genres, allant de «abimegender» (http://backdoortrojan.net/abimegender.html) à «zodiacgender» (http://backdoortrojan.net/zodiacgender.html). Ces termes proviennent d'un article sur Age of Shitlords qui a entrepris de dresser la liste des genres recensés par Tumblr, dont plusieurs sont complètement fictifs, tandis que d'autres font partie de l'usage. À chaque nouvelle URL, l'image se métamorphose également: au départ, il n'y a qu'un crâne, puis, à mesure que les URL se succèdent, le crâne se scinde pour en produire une autre, les deux s'éloignant alors l'une de l'autre. Vers la fin de la liste, les crânes se sont rapprochés pour ne devenir qu'un au dernier terme de la liste, fermant ainsi la boucle. Le son qui rappelle une radio ou une télévision cathodique qui griche renforce cette impression de glitch au système et de rythme saccadé de l'oeuvre. Les couleurs rose et bleu qui complètent l'arrière-plan de la page évoquent le binarisme des genres masculin et féminin qui ont toujours prédominé dans la société; binarisme qui est renforcé par les deux crânes qui s'éloignent et se rapprochent. L'oeuvre évoque la performativité, la classification et la catégorisation des genres sans pour autant dicter une ligne de pensée précise. En appelant l'internaute à être à l'affût des détails qui se transforment sur la page, l'oeuvre sous-entend la même attention vigilante envers le contenu évoqué.

L'exposition est dorénavant hors ligne, mais il est possible de voir les archives du projet sur le site de Galerie Galerie à cette adresse: http://www.galeriegalerieweb.com/archives/%f0%9f%92%97-silicon-vallee-%f0%9f%92%97/

Pour citer
Tronca, Lisa. 22 novembre 2016. « Silicon Vallée, par Darsigny, Marie, Jessica MacCormack, Émilie Gervais et Laure Bardou ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/silicon-vallee>. Consulté le 24 novembre 2017.