• Reconstructing Mayakovsky (navigation filmée #1)

Reconstructing Mayakovsky

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Reconstructing Mayakovsky d’Illya Szilak plonge l’internaute dans un futur dystopique où la majorité des habitants ayant survécu à un cataclysme majeur (guerre? pluie de météorites?) vivent dans des unités d’hibernation, immergés dans un monde virtuel contrôlé par la société financière Monad Global Attention Group. Or, dans ce monde supposément «parfait», le trouble se manifeste alors que le poète futuriste russe Vladimir Maïakovski ressuscite de façon inexpliquée, venant troubler le consensus idéologique des habitants de OnewOrld. Librement inspirée de Time Out of Joint, un roman de science-fiction de Philip K. Dick, l’œuvre de Szilak pose la question de la définition de la réalité: où se situe le réel si tout le monde partage la même illusion? Quels sont les dangers du mensonge consensuel? Szilak, médecin spécialisée dans l’étude des maladies infectieuses, a commencé à travailler sur Reconstructing Mayakovsky peu de temps après le 11 septembre 2001, alors qu’elle habitait à New York. Elle souhaitait explorer le rôle de la tragédie dans l’expérience humaine en se demandant jusqu’où nous pouvions aller en tant qu’espèce pour éviter d’y faire face.

Reconstructing Mayakovsky a d’abord été conçu sous la forme d’un manuscrit classique, proposé à plusieurs maisons d’édition. C’est après avoir essuyé plusieurs refus que Szilak a décidé de revisiter son projet et de l’adapter pour le Web.

Au total, le récit central de Reconstructing Mayakovsky compte plus de quarante chapitres. Ces chapitres, présentés en texte continu sans hyperliens ni images, sont accessibles à partir des interfaces «Mechanism B» et «Archive». Dans la section «Mechanism B», l’internaute passe d’un chapitre à l’autre en cliquant sur les mots-clefs qui se promènent à l’écran, répondant au mouvement du curseur de la souris. L’internaute n’a cependant aucun moyen de connaître d’avance le numéro du chapitre auquel il sera renvoyé, ce qui rend difficile la compréhension initiale de l’intrigue. Dans la section «Archive», l’artiste présente plutôt une sélection d’images liées d’une façon ou d’une autre au récit. Dès que l’internaute clique sur une de ces images, une fenêtre apparaît: elle contient la référence de l’image, une courte citation, une série de mots-clefs, un lien vers un des chapitres concernés et un lien externe complémentaire (film YouTube, article de journal, etc.). Aussi, lorsqu’une image est sélectionnée, toutes les autres images associées à des mots-clefs similaires sont mises en évidence, favorisant une navigation thématique. De plus, dans le bas de l’écran, une fonction «See all tags» permet d’afficher en surimpression d’un nuage tridimensionnel formé de tous les mots-clefs utilisés pour identifier les chapitres. Lorsque l’internaute clique sur un de ces mots-clefs, les images reliées sont encore une fois mises en évidence. Finalement, les quelque quarante-six chapitres du récit sont aussi disponibles en format audio, dans la section «Audio Podcasts». Pour activer les fichiers audio, l’internaute navigue dans un nuage de numéros correspondant aux numéros des chapitres. Ces numéros se déplacent à l’écran en fonction de la position du curseur de la souris. Si le curseur se trouve sur un des numéros, on entend un fichier audio se déclencher. Il ne s’agit toutefois pas du podcast comme tel, mais plutôt d’un bruit ou d’une musique d’ambiance, référant de façon oblique à la thématique du chapitre. Pour activer le podcast, il faut cliquer sur le chiffre, ce qui fait apparaître une interface compacte de lecture audio. Les fichiers peuvent être téléchargés sur un appareil mobile.

Dans cette version Web, le récit de Reconstructing Mayakovsky est aussi accompagné d’un volet théâtral, d’un manifeste, et de deux courts-métrages. La section «Theatre» présente le Revolution Nostalgia Disco Theater, un «théâtre de performance» visant à faire revivre le futurisme russe aujourd’hui. Les internautes y sont invités à soumettre des propositions pour des performances inspirées par «l’amour, l’art et la révolution». Un document PDF disponible en téléchargement présente deux de ces propositions: une reconstitution pour trois acteurs du manifeste «A Slap in the Face of the Public Taste» et une séance de spiritisme sur la tombe de Maïakovski. La section «Manifesto» contient quant à elle le texte «A petit Manifesto: or how I learned to stop worrying and love the movies», un texte programmatique faisant entre autres l’apologie de la réalité virtuelle, du kitsch, de l’avant-garde et du cinéma. Une version PDF de vingt-deux pages est disponible pour téléchargement. L’artiste conseille à l’internaute de l’imprimer sur un papier «silver-gray with a touch of disco shimmer». Finalement, la section «Movies» contient un faux film promotionnel de la société financière fictive Monad Global Attention Group pour le projet de monde virtuel OnewOrld, conçu comme un moyen de contrecarrer la «fin de la productivité» liée aux contraintes du réel. L’esthétique rappelle les films corporatifs servis aux investisseurs potentiels pour des projets plus ou moins légaux de propriétés à temps partagé ou des schémas de vente pyramidaux… Dans le coin inférieur gauche, un lien renvoie vers un film d’animation poétique évoquant la vie, la mort et la résurrection de Maïakovski, sur une musique d’Itir Saran.

En plus d’emprunter au registre de la science-fiction, le récit de Szilak s’inspire largement de la fiction de genre: roman policier, intrigues d’espionnage, fiction historique, récits post-apocalyptiques… L’artiste cherche à favoriser une lecture «idiosyncratique» du texte1renforcée encore par la présence dans la section «Archive» de nombreux liens externes renvoyant autant à des clips de David Bowie qu’à des articles sérieux sur la vie de Maïakovski. Le récit contient de plus une foule de citations et d’emprunts directs et indirects qui donnent à l’ensemble une apparence fortement métissée et éclatée. Les fichiers audio d’«ambiance», associés aux numéros flottant dans la section «Audio Podcasts», sont issus de même de sources culturelles diverses, allant du jeu télévisé à la pièce de musique classique. Il est à noter que Szilak propose une liste complète des références audio et textuelles de Reconstructing Mayakovsky dans la section «Attributions» et qu’elle fait l’apologie, dans son manifeste, de la culture libre. Autre détail intéressant: tous les dialogues dans les différents chapitres de Reconstructing Mayakovsky ont fait l’objet d’un double travail de traduction. D’abord écrits en anglais, ils ont été traduits vers le français à l’aide du logiciel Babel Fish d’Alta Vista avant d’être ramenés vers l’anglais, toujours avec le même logiciel. Ceci confère aux échanges dans OnewOrld une impression de décalage et d’artificialité mettant en évidence la réflexion de l’artiste sur les mondes virtuels.

Bref, le monde dystopique dans lequel nous plonge Szilak n’a rien de rassurant: baroque, constamment sous surveillance mais tout de même hors de contrôle, régi par une logique monétaire de la dépense, menacé par d’irréductibles «réalistes»… L’irruption de la figure d’avant-garde qu’est Maïakovski illumine les failles d’un tel système, nous mettant en garde devant les dangers de la fuite dans un «tout va bien» artificiel qui ne fait que masquer le tragique de l’existence.

Pour citer
Gauthier, Joëlle. 25 juillet 2011. « Reconstructing Mayakovsky ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/reconstructing-mayakovsky>. Consulté le 25 avril 2017.