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NAWLZ

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NAWLZ est un Webcomic1 dont la publication a commencé fin 2008. Campé dans un futur indéterminé où le développement de la ville a atteint des niveaux prodigieux, où les prothèses cybernétiques et les manipulations des ondes cérébrales sont monnaie courante, et où s'entremêlent le monde réel et une forme de réalité virtuelle en réseau (sorte de Web à la puissance mille), l'univers de NAWLZ reconduit plusieurs tropes de la science-fiction et du cyberpunk d'auteurs comme William Gibson (Neuromancer)2, Philip K. Dick (A Scanner Darkly)3, Katsuhiro Otomo (Akira)4, ainsi que Mamoru Oshii et Masamune Shirow (Ghost in the Shell)5 – artistes que l'auteur de NAWLZ cite lui-même comme principales sources d'inspiration. La touche la plus personnelle de Sutu (pseudonyme de Stuart Campbell) consiste à donner à l'oeuvre une esthétique hip-hop marquée, notamment à travers la pratique, par de nombreux personnages, d'une forme avancée du graffiti, élément central du Webcomic.

Le personnage principal, Harley Chambers, est un jeune graffiteur virtuel  passablement désoeuvré, accro aux drogues psychotropes et fan assidu du groupe de rap activiste Mad Bionix. Le lecteur suit ses pérégrinations dans Nawlz, mégalopole aux dimensions monumentales. Chambers s'exerce à marquer la version virtuelle de sa ville de l'empreinte de son "sleeper", sorte d'avatar mû par projections psychiques. Il se retrouvera au coeur d'une intrigue étrange alors que, au beau milieu d'un concert de Mad Bionix, il a une vision prémonitoire de l'écrasement d'un train aérien dans la façade d'un bâtiment. Il sera dès lors traqué par une agence gouvernementale secrète et visité par un inconnu conspirationniste.

Au plan technique, NAWLZ investit la grande majorité des innovations technologiques rendues possibles en bande dessinée par le passage du papier à l'écran. Tout d'abord, chacun des épisodes de la série est présenté en format de planche infinie ("infinite canvas")6, dont le dévoilement est contrôlé par la progression de l'internaute. Ensuite, des animations se glissent dans les images, parfois dans une intégration qui relève de la décoration, parfois pour indiquer des portions des images proposant des formes variées d'interactivité. Finalement, une trame sonore dynamique et évolutive (qui se module à mesure que l'internaute avance dans l'oeuvre) contribue à l'instauration d'une atmosphère de lecture. Ces différents éléments combinés contribuent à faire de la lecture de NAWLZ une expérience immersive et sollicitante à plusieurs niveaux.

Au-delà de ses déploiements esthétiques et interactifs, la lecture de NAWLZ pose certains problèmes de compréhension sémantique. Le cadre diégétique de l'oeuvre se constitue par inductions et investissements du lecteur plutôt que par une introduction explicite de certains de ses éléments de base. La construction inductive par le lecteur est loin d'être aisée, puisque les néologismes technologiques imaginaires abondent dans les propos des personnages. Le jargon pseudo-scientifique et les expressions vernaculaires d'une époque futuriste sont plutôt obscurs, et le lecteur n'a souvent d'autre choix que d'élaborer pour lui-même une forme de définition de ce que peuvent bien être le "drift mode", un "deadlight", le "sleeper real" et tutti quanti afin de suivre le cours du récit.

Comme c'est le cas pour la plupart des oeuvres de science-fiction, NAWLZ élabore une critique de certains aspects de notre société contemporaine par une représentation transfigurée de certaines caractéristiques de notre époque. Par exemple, le fait de vouer un culte et une confiance aveugle à des artistes est représenté par le fanatisme avec lequel les jeunes de Nawlz suivent la carrière du groupe Mad Bionix; les dangers liés à l'abus de psychotropes sont pointés du doigt à travers la détérioration progressive de Harley, qui fait frire ses cellules cervicales en voulant les "aligner" selon son bon vouloir, cependant que les progrès de la biotechnologie ne peuvent pallier à la destruction progressive de son cerveau; la publicité personnalisée (très semblable aux Google Ads) est dénoncée alors que Harley s'en retrouve la cible après avoir accidentellement activé, sans pare-feu, un logiciel de recettes virtuel... Au deuxième degré, NAWLZ se révèle donc une remise en question des gains et des pertes entraînés par l'accélération des développements technologiques et l'accumulation des informations dans des systèmes périphériques, ne résultant pas pour autant en de véritables connaissances pour le sujet.

En somme, NAWLZ est une réussite esthétique (les dessins, la musique et l'atmosphère générale de l'oeuvre forment un tout cohérent et contagieux), se révèle être d'une certaine pertinence éthique (la capacité d'anticipation de la science-fiction est mise à profit pour saisir des enjeux contemporains) et est une démonstration technique époustouflante des possibilités, pour la bande dessinée en ligne, d'investir des dispositifs technologiques sans tomber dans le gadget. La grande qualité à tous les niveaux de cette oeuvre, encore en cours de production puisque la deuxième saison est développement (en date de novembre 2010), contribue à en faire d'ores et déjà un chef-d'oeuvre et un futur classique de la pratique hypermédiatique du Webcomic.

Ressources bibliographiques: 

 

 

Pour citer
11 août 2010. « NAWLZ ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/nawlz>. Consulté le 19 octobre 2017.