• Le graphique et le géographique, Marie-Pier April et Boris Dumesnil-Poulin, Vidéo 1

Le graphique et le géographique

Que se passe-t-il lorsqu’il y a fusion du cartésien et de l’intuitif? L’œuvre Le graphique et le géographique est le fruit d’une déambulation expérimentale de la ville de Montréal par deux artistes visuels. À l’été 2012, Marie-Pier April et Boris Dumesnil-Poulin ont fait le parcours de la métropole et de ses environs munis d’un crayon, de papier et d’une boussole. Ils ont noté leurs pensées, des situations vues ou entendues et des commentaires personnels, en plus de dessiner les paysages urbains. Ils ont mis les résultats de leurs expériences en ligne et proposent à l’internaute de suivre leur itinéraire en mots et en dessins. Les artistes se sont inspirés de la géopoétique, une forme de théorie-pratique transdisciplinaire proposant «l’exploration du territoire à travers les observations, les réflexions et les intuitions de notre corps sensible» (La Chambre Blanche, 2013)1.

L’œuvre se divise en deux sections: «L’incapacité de dire l’Île» et «L’incapacité de faire le tour de l’Île». La première offre une déambulation dans la ville dessinée par les artistes à partir de mots-clés. Un simple champ textuel est affiché où l’internaute doit y entrer des termes reliés à la ville (métro, rue, Mont-Royal, trottoir, parc, etc.). Une image associée au terme entré s’affiche, ainsi qu’une liste de lieux visités par les artistes. Écrire «rue», par exemple, fait apparaître une liste des différentes rues visitées (Peel, McGill, etc.). En altérant le mot, disons «vieux» par «Vieux-Port», le dessin en arrière-plan se modifie. Ainsi, plus l’internaute joue avec les mots ou tente de trouver ceux que les artistes ont recensés, plus son exploration sera intéressante. Un internaute déjà familier avec la ville de Montréal sera ainsi favorisé, car il connaîtra les lieux les plus significatifs, donc les plus susceptibles d’être recensés.

La seconde section présente le trajet subjectif emprunté par le duo d’artistes. En glissant sa souris sur le tracé cartographique, l'internaute voit textes et images se superposer, donnant ainsi l’illusion d’être en leur compagnie et d’écouter leurs pensées. Les écrits passent de sujets aussi variés que les réflexions personnelles des artistes à une liste de ce qu’ils ont aperçu dans un quartier. À la fois poétiques, personnels et parfois farfelus, ces textes augmentent en valeur sémantique grâce à leur agencement avec des dessins. Ces éléments ne sont pas fixés sur le tracé, mais s’affichent aléatoirement, pouvant ainsi créer une multitude de combinaisons. Les mêmes textes peuvent être rencontrés plusieurs fois, mais jumelés avec des images différentes, et vice-versa. L'internaute peut ainsi rencontrer un dessin s’inspirant du Jardin botanique ou du Quartier chinois lié à un texte qui parle d’un triplex.

Les deux artistes ont principalement une pratique en arts visuels; April travaillant l’estampe, le dessin et l’écriture, et Dumesnil-Poulin s’adonnant également au dessin et à l’écriture (en plus de l’installation et la vidéo). Cet attachement aux qualités plastiques de la matière et au texte poétique transparaît évidemment dans l’œuvre, malgré le fait qu’il s’agisse d’un projet web. Toutefois, c’est justement cet effet d’imbrication de pratiques plus traditionnelles et du numérique qui est significatif dans Le graphique et le géographique. Non seulement la relation texte et dessin dénote un caractère multidisciplinaire caractéristique des œuvres hypermédiatiques, mais le projet révèle aussi un développement et une adaptation de l’art vers le numérique. Les gestes interactifs actionnent et donnent vie aux dessins et aux écrits, comme quoi les technologies permettent une meilleure mise en relation des différentes disciplines. Les artistes jouent donc ici sur la relation entre le texte et l'image ainsi que sur l'implication du lecteur/regardeur/internaute dans leur travail. C'est en cela que l'œuvre gagne en richesse par sa transposition sur le Web. April et Dumesnil-Poulin invitent l'internaute à faire le même exercice qu'eux dans l'exploration de la ville. C'est donc rendu au tour de l'internaute de naviguer par les mots dans la première section, et par son curseur, celui-ci agissant comme son extension physique à l'écran, dans la seconde.

Ces deux expressions font référence à la dimension participative de la Toile. La culture de l’écran telle qu’on la connaît aujourd’hui repose en effet sur la figure du prosommateur, un néologisme issu de l’anglais prosumer. Ce dernier joue un double rôle central, en ce sens où il est à la fois consommateur et producteur de contenu. En effet, sur le Web, le contenu est en majeure partie généré par les usagers. Il suffit de considérer des sites comme Wikipédia et Google, qui reposent sur le crowdsourcing, ou encore des réseaux sociaux comme Facebook et on s’aperçoit rapidement que la logique de prosommation avancée par ces sites s’est solidement enchâssée à notre quotidien. - See more at: http://nt2.uqam.ca/fr/ponctuels/sur-poeme-sale#overlay-context=fr/dossie...
Pour citer
Mundviller, Mathieu et Lisa Tronca. 6 août 2015. « Le graphique et le géographique, par April, Marie-Pier et Boris Dumesnil-Poulin ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/le-graphique-et-le-geographique>. Consulté le 22 octobre 2017.