• La Disparition du Général Proust (navigation filmée #1)

La Disparition du Général Proust

Auteur·e·s: 

Démêler fiction et réalité n’a jamais été une mince affaire. Avec La Disparition du Général Proust, Jean-Pierre Balpe et son acolyte fictif Marc Hodges portent cette confusion à un degré supérieur. Ayant multiplié les blogues au cours des dernières années et brouillé les pistes de la fiction dans la réalité de la blogosphère, Jean-Pierre Balpe donne à lire des collections de fragments où les parts de l’auteur et du générateur de textes de ce dernier sont indiscernables. La Disparition du Général Proust est une œuvre qu’on pourrait qualifier de tentaculaire puisqu’elle se développe sur 19 blogues (dont un, "Oriane et la poésie", n’est plus en ligne) et cinq albums photos ("Photos de Saint-Loup" étant inaccessible aussi). Ce calcul ne peut être tenu pour officiel puisque le développement de l’œuvre se poursuit sans cesse, de nouveaux blogues apparaissant de temps à autres. Ainsi, un internaute consultant les différents articles faisant état du Général Proust pourra constater l’inflation de l’œuvre au cours des années, mais les chiffres relatifs à sa «taille» exacte divergent bien souvent. On ne peut que se fier aux minces indices saupoudrés ça et là au fil des blogues pour découvrir les multiples identités numériques de Jean-Pierre Balpe: Jean-Pierre Balpe, Marc Hodges, Nathalie Riches…

Le lecteur assidu de La Disparition a pu suivre la collaboration de Jean-Pierre Balpe et de Marc Hodges qui a dégénérée en guerre de la main droite contre la main gauche par blogues interposés. L’internaute curieux pourra tout de même trouver les informations relatives à la véritable identité de Marc Hodges en faisant une recherche rapide sur les moteurs de recherches courants. Si l’hyperfiction de Balpe se jouait seulement dans l’usage du pseudonyme, sa qualité fondatrice ne s’en trouverait cependant pas justifiée. Pour reprendre Samuel Archibald dans un texte à paraître à propos des citations sans guillemets du Pierre Ménard de Borges: «J’ai trouvé, depuis, plusieurs dizaines de ces citations sans guillemets, tirées de Proust, Sartre, Blanchot, Conrad et Quignard. Combien en reste-t-il et quel rôle, exactement, jouent-elles dans l’hyperfiction ? Mystère» (Archibal, Samuel). Le texte du Général Proust est criblé de citations qui collent à l’ensemble, mais dont la fonction ne trouve pas de justification précise.

Le brouillage le plus intéressant réside dans l’enchevêtrement du travail de l’auteur, celui de chair et d’os, et du travail du générateur de texte. Encore faut-il prouver l’existence de ce générateur par des indices qui peuvent apparaître superficiels au premier abord. Samuel Archibald souligne ce passage, «Une grande et belle jeune fille, spencer de percale écarlate, traverse la salle» («Entrée de Roberte», 29/06/2006), en ajoutant:

Un spencer, je l’ignorais, est une veste courte. La percale, je l’ai appris, est un tissu, utilisé plus couramment dans la confection de linges domestiques qu’en haute couture. Un ‘‘spencer de percale écarlate’’ est donc un objet étrange, apposé ici un peu brusquement, en incise, à ‘‘la jeune fille’’, dont il n’est pas dit qu’elle le revêt ou qu’elle le porte. Je pourrais n’y voir qu’une licence poétique, mais, familier avec les travaux de Balpe, je reconnais là, enfin, une dissonance sémantique relevant du style propre aux générateurs de texte. (Idem)

En plus de ces dissonances, le lecteur pourra observer certaines répétitions de textes où seuls quelques mots (voire un seul) diffèrent de la version précédente. Dans les entrées du 11/10/2005 et du 12/10/2005, où Bréauté renonce à approcher Oriane et où il est question de faits divers macabres, on notera qu’il y a substitution d’un seul mot au début du deuxième paragraphe: «représentations protocolaires» fait place à des «figurations protocolaires» (Balpe, Jean-Pierre). Ce type de reprises quasi intégrales du texte, apparaissant de nombreuses fois lors de la lecture des blogues de Balpe, laisse croire à une automatisation du processus d’écriture.

Dans d’autres passages, notamment lorsqu’il est question des réflexions des personnages ou de leur description, il semble qu’on assiste au parfait miroir de l’interrogation de l’internaute, comme en témoigne le texte intitulé "Une hésitation sans fin", mettant en scène Françoise: «Ces souvenirs l’émeuvent étrangement: sa vie est partagée entre le rêve de ce qu’elle a été et l’ignorance de ce qu’elle croit être, son passé aussi la dépasse tant il lui apparaît fait de fragments d’un puzzle dont elle ne connaît pas l’image entière, sa vie est comme un papier tant de fois plié en tous sens qu’il est impossible d’y retrouver la volonté, la forme qui en est cause et origine. Elle navigue ainsi sans fin ni illusion entre ce qu’elle perçoit et ce qu’elle croit percevoir, entre ce qu’elle imagine et ce qu’elle espère» (Une hésitation sans fin, 10/09/2005 à 15h18). Un texte à ce point autoréflexif vis-à-vis des processus qui lui donnent naissance (à la fois dans l’écriture et dans la lecture) peut-il émerger simplement d’un générateur de texte? Il semble plutôt que l’auteur, où qu’il soit, fasse ici un clin d’œil à celui qui se perd dans son œuvre.

Pour citer
Bordeleau, Benoit. 8 septembre 2009. « La Disparition du Général Proust, par Balpe, Jean-Pierre ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/la-disparition-du-general-proust>. Consulté le 17 octobre 2017.