Hope

Hope (2017) est une exposition de groupe rassemblant quatorze artistes développée par Paul Barsch et Tilman Hornig, le duo d’artistes et de commissaires formant New Scenario. Initialement, Barsch et Hornig sont invités à développer un projet curatorial dans l'espace d’exposition de la Dresden University of Technology1. Cependant, le projet se développe de manière «épidémique», par l'élaboration d'un véritable scénario d'exposition englobant l'architecture intérieure de l'université. Pour ce faire, celle-ci devient le lieu d'une mise en scène de plusieurs tableaux vivants propres à l'univers apocalyptique des zombies, dans lesquels vient s'insérer un ensemble d'oeuvres d'art.

Avec CRASH en 2015, New Scenario investit l’intérieur d’une limousine comme espace d’exposition. Cette réduction de l’espace fut poussée à l’extrême en 2016 avec Bodyholes, alors que ce sont les cavités du corps qui accueillent des œuvres créées spécifiquement pour celles-ci. Si ces projets précédents se limitent à une documentation photographique, Hope reconstruit les espaces de l'université à l’aide de photographies 360° à l’intérieur desquelles la vie étudiante se transforme en scènes de massacres. À l’aide de son curseur, des flèches de son clavier ou même de l’écran tactile de son téléphone mobile, l'internaute peut naviguer entre les différentes infrastructures de l'université. Les cercles pulsatoires permettent à l’internaute de se déplacer d’une pièce à une autre, ainsi que de découvrir les œuvres d’art insérées dans les scénographies chargées qu'il ou elle rencontre durant son parcours labyrinthique. Les oeuvres présentes lors de la prise des photographies sont doublées d'une vidéo qui en permet une observation rapprochée. Bien que la distinction entre les oeuvres et les détails de l'environnement qui les intègre tend à disparaitre, il est tout de même possible de dresser une liste exhaustive des nombreuses oeuvres, soutenant par le fait même le caractère viral de l'exposition.

Amorçant son parcours dans un auditorium d'enseignement, l'internaute accède à la conférence filmée Proposed Structure For Meme Warfare Center (2017) de Daniel Keller, en cliquant sur le tableau vert rempli des schémas liés à celle-ci situé derrière un professeur impassible. Le manifeste de Keller propose de combattre, utopiquement, la corruption du web par le mouvement alt-right à travers l’icône du meme Kek. Cette contre-épidémie, déclarerait une guerre post-ironique qui permettrait à la gauche de s’approprier les memes de l’alt-right afin de les détourner de leur signification2. Dans les corridors, Frequently Answered Questions – Realness (2016), une sculpture de Joachim Coucke composée de fils recouverts de plastique et de bricoles digitales agissant comme ruine technologique fictive est suspendue au plafond. Le mannequin robotisé Autonomer (2012) de Max Kowalewski marche à quatre pattes en tentant de traverser péniblement le cadre de la caméra dans la vidéo qui l'accompagne et I-doser (Bring Your Own Dope(2017) de Kareem Lofty est intégrée dans un dispositif imitant un babillard universitaire. L'horloge halloweenesque Mutated clock First Sibling by Gasoline Keyboard (2016) de Connor Crawford est fixé au mur de l'ascenseur, tandis que le menu imprimé sur du papier de sûreté Puyallup (1942-2002) de Jason Hirata est accroché aux colonnes de la cafétéria. Dans la salle d'une association universitaire indéterminée, une étudiante au style punk observe sur son ordinateur portable la vidéo d'animation 3D, mêlant univers cosplay et dystopie freudienne, Dream Journal (Hope) (2017) de Jon Rafman. Les assemblages d'os, de parties animales, de cheveux et de plastique de Monia Ben Hamouda, I can't even reply you (but we were in love) (2017) , I can't even reply you (finned and bounded) (2017) et I'm Just Trying to be Pretty (2017) se confondent aux diverses expériences ayant lieu dans le laboratoire de science. Dans un bureau qui accueille une imminente pendaison, la peinture à l'acrylique Mood Humour (2013), le dessin Untitled (Desk Girl) (2011) d'Annie Pearlman ainsi que, de manière tout à fait inattendue, le dessin Kriegsverletzter (1922) d'Otto Dix sont exposés. Dans une classe, la vidéo sur le rapport capitaliste de l'art aux spectateurs IS IT ART OF IS IT JUST (experience of the product) (2014) de Gregor Rozanski est diffusé sur un drap blanc tendu.

À l'intérieur d'un livre déposé sur une table de la bibliothèque, le texte «Right In the Middle»: Staging Strategies as Artistic Practice (2017) de Gwendolin Kremer, curatrice de la Galerie Atana de l'université et instigatrice du projet, aborde les nouvelles possibilités de médiation et de présentation de l'art dans l'époque post-médiatique actuelle. Deux autres livres au sol contiennent les textes Political Zombies or Why Social Scientists Are Suddently Interested in the Undead de Mark Arenhövel et Anja Besand - portant sur la présence des zombies dans les téléséries - et Zombie Media. One Zombie Does Not Make an Apocalypse de Tanja Prokic - abordant le rapport entre le colonialisme et la figure du zombie. De ce fait, l'exposition incorpore non seulement des oeuvres, mais des outils d'analyse critique à l'intérieur même de son espace virtuel.

Dans une salle de bain dont les murs sont couverts de sang, la vidéo/performance Sentimental Cyberslam (2017) met en scène le visage démoniaque de Bailey Scieszka décrivant d'une voix synthétique sa relation émotive envers le web. Dans une pièce sombre, cliquer sur le simili-feu de camp, autour duquel plusieurs personnes sont assises, donne accès à Darkest Suburbia (2017) de Hilary Galbreaith, un texte narratif dystopique présenté dans le même format que les crédits ou les autres textes de l'exposition, soit en lettres rouges positionnées dans un espace cylindrique noir en trois dimensions. Accessible du corridor, la salle de reprographie accueille l'oeuvre Mask (Kopfschnitt toxout) (2015) de Mariechen Danz, portée sur le visage d'une femme nue appuyée sur une photocopieuse. De cette pièce, en cliquant sur le dessin d'une cage, l'internaute accède au garage, prisonnier de la cage d'oiseau Evolving Masters (Faraday cage) (2017) de l'artiste Nicolas Pelzer. À partir de cette pièce, il ou elle peut aussi accéder à Situation Cave (2017) de Pelzer, dont les vinyles oranges, percés de formes de mains, sont appliqués aux fenêtres d'une salle de commande des machines.

New Scenario revendique avec cette exposition la nécessité de créer des modèles novateurs de documentation en ligne qui offrent une proximité renouvelée aux oeuvres d'art. À la manière des visites virtuelles de musées offertes par Google Museum Views, Hope positionne l'internaute à l'intérieur de photographies en trois dimensions. Cependant, les limites sont ici troubles entre le projet curatorial et les œuvres, le fond et la forme, alors que les œuvres individuelles sont intrinsèquement intégrées au concept développé par le duo de commissaires. New Scenario propose en ce sens des initiatives novatrices et inédites au white cube, agençant des dimensions conceptuelles, temporelles et performatives renouvelées par le contexte médiatique, mais aussi culturel et contemporain général3. Ainsi, l’élaboration de l’exposition se développe de manière stricte, mais proactive, demandant aux artistes invités de travailler avec une mise en scène spectaculaire, un scénario produisant à la fois un cadre narratif et esthétique précis. Comme l’explique le duo de commissaires New Scenario: «We provide the artists with an overall idea of what the project will be like, and sometimes, if we have them, pics of the specific space or setting. The artists are free to develop or contribute whatever work they want. In other cases we directly ask for existing works if we think they fit the concept. In some cases, like in the latest project HOPE (…) we offered some artists tighter frameworks, like the development of a chalkboard image or a poster work, or we collaborated with one artist to make a video more site-specific.» (Bisello, 2017)

L’intégration des zombies à l’intérieur de l’université reflète des prédictions sociales actuelles comme l’affirme Paul Barsch: «The genre has become popular again, and in our so-called crisis post-apocalyptic settings are gaining in relevance. People are beginning to get ready for the end of the world. There is an entire movement called the Preppers4.» (Hindahl, 2017). La popularité culturelle renouvelée pour les zombies depuis près d’une décennie peut être perçue comme un syndrome de l’anxiété grandissante envers les scénarios de fin du monde et des inquiétudes liées à la viralité, à la connexion inter-individuelle et plus généralement à tout principe de globalisation. De ce fait, les zombies sont des créatures initialement humaines sans individualité propre et incapable de jugement. Hope transforme le milieu universitaire, en tant que lieu de la transmission du savoir, en une mise en scène de la perte de subjectivités par effet de contamination.  

Pour citer
Marsolais-Ricard, Charles. 21 décembre 2017. « Hope, par Scenario, New ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/hope-1>. Consulté le 18 janvier 2018.