Gender Quest!

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Expérimentez, grâce à un jeu en ligne, les difficultés vécues par les personnes trans pour leur reconnaissance. Malgré une image de couverture renvoyant à un graphisme fluorescent et nostalgique des années 1980, l'esthétique du jeu demeure très sobre: l'internaute choisit d'incarner un des trois personnages (Chrissy, Lee et Amiyah) et fait progresser leur histoire en cliquant sur des hyperliens. Cette manière d'interagir est une version numérique des romans dont vous êtes le héros. Chaque personnage tente de cheminer dans sa transition et de se réapproprier son identité, illustrant différentes épreuves d'individus trans. Le Centre de lutte contre l'oppression des genres, qui a conceptualisé le jeu, réussit bien à montrer les difficultés et oppressions que subissent ces personnes dans leur parcours pour gagner leur dignité. Les différents culs-de-sac administratifs et médicaux qu'entraînent invariablement nos choix dans le jeu sont représentés par l'hyperlien «Hopeless» (désespéré) et nous amènent vers la ligne d'écoute pour personne trans

D'abord, nous faisons la connaissance de Chrissy, une étudiante anglophone de McGill, qui décide d'amorcer une transition. Pour aider Chrissy dans sa transition, nous devons choisir entre l'hormonothérapie ou des solutions pour féminiser sa voix. En choisissant de travailler sur sa voix, nous devons choisir entre quatre options: aller consulter un thérapeute (ce qui s'avérera trop cher), assister à un workshop donné à McGill (donné maladroitement par une personne cis), se faire opérer les cordes vocales (ce qui peut mener à des complications graves et amener notre personnage à être muette) ou suivre des tutoriels sur YouTube. Cette dernière option finit par être la plus satisfaisante. Pour ce qui est de l'hormonothérapie, nous devons choisir d'abord si Chrissy va s'automédicamenter avec des hormones commandées sur Internet (ainsi que du Xanax et des Valiums) ou essayer de consulter des spécialistes. En choisissant cette première voie peu recommandable, notre personnage est vite confronté à l'aspect imprévisible de la chimie et des transactions en ligne. Si nous décidons d'emprunter la voix plus conventionnelle des spécialistes, nous nous retrouvons bien vite dans la spirale des listes d'attente sans fin, du généraliste inapte et de la réceptionniste de la clinique STI peu sympathique. C'est finalement en choisissant de consulter à la clinique universitaire de McGill que nous pouvons espérer «gagner» et nous faire prescrire les hormones. Néanmoins, le jeu rappelle que si Chrissy s'en sort aussi bien, c'est grâce à ses privilèges (pouvoir fréquenter McGill).

Le second personnage, Lee, est un adolescent genderqueer de 14 ans. Dans un premier temps, il tente de faire reconnaître son nom officiellement. Pour ce faire, il doit essayer de consulter un spécialiste pour obtenir une lettre appuyant sa démarche, puis d'obtenir l'argent nécessaire (137$) pour faire le changement officiel. Trouver le bon spécialiste est difficile, étant donné que le personnage est mineur et n'a pas d'autorisation parentale. De plus, avoir recours aux services privés d'un sexologue est hors de question étant donné l'absence de revenus de l'adolescent. Finalement, une travailleuse sociale de l'école secondaire de Lee l'aide dans ses démarches. Étant donné que notre personnage n'a pas d'argent, nous devons décider si Lee va travailler (pour éviter la transphobie, il va chercher en vain un travail à distance), tenter de vendre ses impressions fan-art ou de demander l'aide de ses parents. Au bout du compte, la confrontation avec les parents est inévitable, menant soit à une sortie du placard maladroite et dramatique ou à un mauvais mensonge qui rend ses parents sceptiques. Dans un second temps, Lee désire se procurer des bloqueurs pour arrêter la puberté en attendant de pouvoir subir des traitements hormonaux. Il s'avère rapidement impossible de pouvoir s'en faire prescrire, étant donné que les parents du personnage ne sont pas au courant de sa situation et ne peuvent donc pas donner leur autorisation. L'aventure avec Lee nous laisse un goût amer: il n'y a pas de solution outre l'attente de la majorité. Il y a tant d'obstacles que nous devons souvent passer par la ligne d'écoute pour personne trans pour tenter de trouver une fin heureuse.

Le dernier personnage à incarner est Amiyah, une femme trans trentenaire originaire du Maroc qui vient d'arriver à Montréal. Ayant fui la situation difficile de son pays d'origine, Amiyah habite dans un refuge pour hommes itinérants dans l'attente que sa demande pour un statut de réfugiée puisse être examinée, le mois suivant. L'internaute doit tenter de se procurer le plus rapidement possible des hormones synthétiques ainsi que de l'argent pour s'acheter des vêtements adéquats pour vivre au Québec et se payer un avocat pour défendre sa cause. Tout d'abord, nous sommes confrontés au fait qu'il est impossible de trouver un emploi «légal» sans statut de résident permanent. De même, ce statut empêchera notre personnage de pouvoir changer officiellement son nom. Faisant écho à sa situation au Maroc, Amiyah se tourne vers le travail du sexe pour pouvoir trouver l'argent nécessaire. Nous devons alors décider entre un travail dans un salon de massage dans le Village (qui amène moins de clients que de faire le trottoir, donc moins d'argent rapidement, mais permet de développer un réseau de contacts avec les autres travailleuses) ou d'aller sur la rue Ontario. Cette dernière option permet de gagner plus rapidement de l'argent, mais amène le personnage à se faire arrêter par la police. Étonnamment, la conceptrice décide de montrer les forces de l'ordre d'une manière plutôt positive; les agents de police décident de relâcher Amiyah sans plus de conséquences légales, étant donné que cela entraînerait l'expulsion de celle-ci vers son pays d'origine. Quant aux hormones, il s'avère qu'Amiyah se bute aux mêmes problèmes que les deux autres personnages: les listes d'attente sont sans fin pour un médecin et les programmes spéciaux (PRAIDA) sont restreignants. L'option de se procurer ses hormones par une dealeuse dans un bar est la seule permettant de continuer sa transition durant le mois d'attente. Finalement, l'internaute doit trouver de l'aide au niveau légal pour pouvoir faciliter le changement de statut d'Amiyah. Malgré l'existence du groupe AGIR (Action LGBTQ avec Immigrants et réfugié.e.s), la liste d'attente est interminable. Enfin, en choisissant de rencontrer un avocat, peu compréhensif, nous nous faisons rassurer sur les chances qu'Amiyah puisse obtenir un statut de réfugiée au bout du mois d'attente, en autant qu'elle reste «hors du trouble». Ces paroles attisent tout le caractère profondément aliénant de la démarche: essayer d'agir dans la légalité alors qu'évoluer dans la marge semble être le seul moyen de survivre au système. Sans possibilité de revenu et de médicaments à cause de son statut, Amiyah ne peut que se tourner vers des solutions alternatives pour garder une certaine dignité. Comme dans le cas de Lee, la solution douce-amère à la situation d'Amiyah semble être d'attendre et de survivre. Le jeu ne nous offre pas de conclusion sur le devenir des personnages.

En contraste aux portes fermées et aux spécialistes inadéquats, les médias sociaux comme Tumblr, Facebook et YouTube sont présentés comme des ressources utiles à la progression des personnages. De même, Gender Quest! se positionne comme un outil d'éducation en ligne. En plus de nous renvoyer fréquemment vers les coordonnées d'une véritable ligne d'écoute accessible, certaines actions nous amènent vers des sites d'organismes pouvant venir en aide aux personnes se retrouvant dans la même situation que le personnage choisi: par exemple l'ASTT(e)Q (Action Santé Travesti(e)s & Transexuel(le)s du Québec) et l'AGIR (Action LGBTQ avec les ImmigrantEs et RéfugiéEs), offrant du soutien respectivement pour la santé et les droits des personnes trans. Les réseaux sociaux, l'oeuvre en elle-même, les intervenant.e.s scolaires positifs.ves ainsi que les différent.e.s allié.e.s trans croisant la route des personnages renforcent l'idée de la nécessité des communautés pour protéger et aider les personnes trans au Québec. La conceptrice Gabrielle Bouchard offre une critique intersectionnelle du système en faisant découvrir aux internautes différents scénarios représentants des facettes de l'identité trans, tout en abordant d'une manière réaliste les enjeux de l'immigration, du racisme, des privilèges de classe et des droits des jeunes. Chrissy, Lee et Amiyah semblent ainsi incarner trois niveaux de difficulté, c'est-à-dire qu'aux enjeux trans s'ajoutent des problématiques liées au racisme, au travail du sexe et à l'immigration. Gender Quest! est une oeuvre très actuelle, arrivant au moment où les questions d'identité de genre sont de plus en plus abordées hors des milieux LGBTQ et universitaires, et nous amène à réfléchir au poids de la bureaucratie et de ses conséquences psychologiques sur des groupes opprimés.

Pour citer
Tremblay, Alexandra. 8 juin 2017. « Gender Quest! ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/gender-quest>. Consulté le 19 novembre 2017.