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The File Room

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The File Room est un vaste projet initié par l’artiste espagnol Antoni Muntadas visant à mettre sur pied une base de données évolutive des cas de censure de toutes les époques et de tous les pays, pouvant être enrichie et consultée par tous.

The File Room a d’abord été présenté comme installation au Chicago Cultural Center du 21 mai au 4 septembre 1994, attirant lors de cette période quelque 80 000 visiteurs. Au centre d’une salle dont les murs étaient recouverts de tiroirs de classeurs, les visiteurs pouvaient consulter la banque de données sur des ordinateurs placés sur des tables de travail. Initialement, The File Room contenait quelque 400 entrées individuelles (Atkins, 1996; 2000). Entre 1994 et 1996, l’installation a pu être vue à Lyon, Paris, Barcelone et Hambourg, et a fait l’objet de plusieurs présentations lors d’évènements artistiques divers – festival Ars Electronica de Linz, symposium de l’ISEA à Montréal, Medienbiennale de Leipzig, etc.

La banque de données de The File Room a été mise en ligne en 2001, grâce à l'appui de la National Coalition Against Censorship (NCAC), et compte maintenant des milliers d’entrées individuelles.

Sur le site Web de The File Room, passé le premier écran d’accueil, l’internaute accède d’abord à la table des matières de l’œuvre. Huit hyperliens permettent alors de se déplacer entre les différentes zones du site, pouvant être classées en quatre catégories. Premièrement, un texte d’introduction et la page des crédits présentent la déclaration d’intention de l’artiste ainsi que la très longue liste de toutes les personnes et organismes impliqués dans le projet. Deuxièmement, trois sections plus informatives («Definitions of censorship», «Bibliography & Anti-Censorship Resources» et «The File Room Publication») offrent un tour d’horizon critique et théorique de la question. Dans la section des définitions, l’artiste fait entre autres appel à l’Oxford English Dictionary, au Dictionary of American English on Historical Principles (1938) et à l’American Heritage Dictionary of the English Language (1973) pour fournir plusieurs lectures du terme lui-même, comme «entrée en matière» à la réflexion. La sous-section bibliographique, quant à elle, recense actuellement 431 références sur la censure, alors que la sous-section «ressources» fournit les coordonnées complètes de 61 organisations œuvrant contre la censure. Dans «The File Room Publication», l’internaute a accès en ligne à neuf textes abordant différentes problématiques liées à la censure: une réflexion sur la nécessité de The File Room par Rachel Weiss, une brève histoire de la censure par Robert Atkins, une étude de cas par Carol Becker (l’incident David Nelson, à l’École de l’Art Institute de Chicago en mai 1988), etc. Troisièmement, les sections «Archive of cases» et «Search The File Room» donnent accès aux archives elles-mêmes. «Archive of cases» propose une interface de recherche pour les recherches simples, selon quatre critères de classification: «Dates», «Locations», «Grounds for censorship» et «Medium». Un champ de saisie permet aussi de faire une recherche par mots-clefs. La section «Search The File Room» présente quant à elle une interface de recherche complexe, permettant de combiner différentes catégories de recherche sous chacun des quatre critères principaux à une recherche par mot-clef (pour effectuer, par exemple, une recherche portant spécifiquement sur tous les cas de censure recensés en sculpture entre 1500 et 1799 pour cause de nudité en Amérique du Sud, contenant le mot-clef «amérindien»). Finalement, une quatrième option accessible via la table des matières permet de soumettre un nouveau cas à ajouter à la banque de données de The File Room. L’internaute n’a qu’à remplir un formulaire en-ligne demandant de donner un titre à l’incident, d’en spécifier la date, le lieu, les raisons, le medium censuré, la ou les personnes visées et les partis opposés, et de donner une description détaillée de l’œuvre censurée, de l’incident lui-même et de ses conséquences (décisions juridiques, etc.), ainsi que des sources pouvant être consultées relativement à l’incident. Aussi, une option permet de télécharger une image pour accompagner la fiche descriptive qui sera mise en ligne, dans laquelle s’afficheront toutes les informations saisies par l’internaute.

Notons que le projet est né dans l’esprit de Muntadas lorsqu’il a lui-même été victime de censure. En effet, l’artiste avait reçu la commande d’une émission spéciale devant être diffusée sur la chaîne espagnole Metropolis. Après deux ans de travail, sa production, TVE: Primer Intento (1989), a toutefois été rejetée par la chaîne, celle-ci refusant catégoriquement de la mettre en onde. Contenu trop politisé? Critique sociale dérangeante? Difficile à dire, puisque Muntadas n’a jamais reçu d’explications (Atkins, 1996; 2000). À la création de The File Room, l’incident de TVE: Primer Intento est devenu la première entrée répertoriée dans la base de données.

Sans donner accès aux œuvres, journaux, livres, discours, etc. censurés qui sont recensés, The File Room leur offre un lieu de mémoire, une visibilité qui travaille contre l’oubli. Pour reprendre la critique de Sylvie Parent:

The File Room met en évidence l'aspect potentiellement subversif de l'art d'une manière saisissante. En permettant à quiconque de révéler ce qui était caché, de rendre lisible ce qui devait être effacé, de donner une visibilité à l'invisible, le projet conteste le contrôle et toute forme d'autorité. Il procure un espace public à l'expression individuelle, un espace qui lui avait été refusé (Parent, 2005).

Il s’agit toutefois d’une réflexion ouverte, en devenir. Le fait qu’il s’agisse d’une base de données évolutive, ouverte aux ajouts au fur et à mesure que de nouveaux cas sont signalés, illustre bien la nature de la censure: «What The File Room (Internet) tells us is not that it is possible to put censorship away in a file, but that it is always possible to open a new file…» (Alonso, 1998). Nous ne savons pas d’avance comment se manifestera la censure dans l’avenir, ni ce que nous finirons par découvrir en fouillant son passé. Dans The File Room, la condamnation de Socrate côtoie ainsi des incidents comme la suspension de cinq étudiants pour discours racial haineux au Massachusetts en 2001, sans qu’il n’y ait de jugement porté sur aucun des cas. The File Room ne s’improvise pas juge, mais demeure un témoin de ce que l’on cache au nom de l’ordre public, que celui-ci ait tort ou, oserions-nous dire, «raison»…

Pour citer
27 juillet 2010. « The File Room ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/file-room>. Consulté le 17 octobre 2017.