The Fantastic Flying Books of Mr. Morris Lessmore

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The Fantastic Flying Books of Mr. Morris Lessmore est une application pour iPad réalisée par William Joyce, Brandon Oldenburg et les studios Moonbot en 2011. Elle appartient à un univers transmédiatique puisqu’il s’agit de l’adaptation d’un film d’animation muet pour lequel ses réalisateurs ont reçu l’Oscar du meilleur film d’animation et qu’elle sera à son tour remédiatisée en livre en 2012.

Le film d’animation est disponible au sein de l’application, mais on peut aussi le découvrir via les plateformes de partage de vidéo en ligne comme YouTube ou Dailymotion, puisque de nombreux amateurs l’y ont posté.

L’application, principalement destinée aux enfants, est centrée sur les péripéties d’un lecteur passionné: Morris Lessmore, ainsi nommé en hommage à William C. Morris, pilier de l’édition de livre pour enfant aux États-Unis qui a travaillé pendant des décennies chez HarperCollins. Morris vit à La Nouvelle-Orléans. Il est assis tranquillement sur son balcon au milieu de ses livres quand survient un ouragan – une référence directe à Katrina en même temps qu’une allégorie de la tempête du numérique qui vient bousculer le monde du livre. Plus rien de ce que Morris possédait ne subsiste, hormis un seul livre, celui sur lequel il écrit quotidiennement. Son environnement dévasté vient de basculer en noir et blanc. Il erre alors, sans but, jusqu’au moment où il rencontre des livres volants avec lesquels il devient très rapidement ami. Grâce à eux, il retrouvera littéralement ses couleurs. Il partage alors son amour des livres avec les rescapés qui reprennent ainsi eux aussi goût à la vie. Les années passent au milieu de sa bibliothèque et Morris devenu vieux finit d’écrire le livre de sa vie. Il doit alors quitter ses amis et s’envoler vers les cieux, cédant sa place à une jeune lectrice.

À partir du menu qui s’affiche en cliquant sur la petite icône à l’effigie des studios Moonbots en bas à droite de l’écran, le lecteur peut choisir d’activer ou non la voix (en anglais seulement) qui lit le texte (disponible en dix langues), de faire apparaître ou non le texte, d’écouter ou non la bande sonore. Le thème musical, créé exclusivement pour le film, fait partie intégrante de son univers. Il est empreint d’une tendre mélancolie qui caractérise bien l’atmosphère du récit.

Une table des matières, qui ressemble à un menu de DVD, est aussi proposée au lecteur.

Le récit s’ouvre sur ces mots: «Morris Lessmore loved words. He loved stories. He loved books. His life was a book of his own writing, one orderly page after another». Dans The Fantastic Flying Books of Mr. Morris Lessmore, les livres sont anthropomorphisés. Cette anthropomorphisation fait écho à une relation au livre caractéristique de notre culture: le livre est le corps des textes, il incarne le savoir. Ainsi, tout un pan du vocabulaire descriptif du livre appartient au champ lexical du corps. On parle, comme le remarque Yvonne Johannot dans Tourner la page: livre, rites et symboles, de tête et de pied de page, de colonne, de corps de texte, de dos, de nerf. Les livres de Morris appartiennent à cet imaginaire anthropomorphique du livre et témoignent d’un attachement culturel à ce média. Ainsi, l’œuvre possède une dimension tout à fait métatextuelle, c’est une histoire qui parle des histoires, mais elle est aussi, et peut-être surtout, métamédiatique, dans le sens où elle interroge son propre statut médiatique.

Tout au long du récit, le personnage entre littéralement dans des livres, il marche sur des lettres, court sur les pages. Et le lecteur ne fait que l’accompagner dans cette découverte des livres. D’abord, pour avancer dans l’histoire, il est invité à tourner des (simulations de) pages à l’écran en faisant glisser ses doigts de gauche à droite depuis le coin droit de la page qui se plie au premier contact, puis se tourne en faisant un bruit de papier. En outre, la partie inférieure de l’écran où se trouve le texte reproduit un effet de papier ancien, à la pulpe jaunie, dans une forme de skeuomorphisme 1que l’on retrouve tout au long de l’œuvre.

À chaque page, le lecteur est invité à effectuer une action. C’est lui qui, tout d’abord, clique sur le (simulacre du) livre ancien à couverture de cuir rouge ornée de lettres dorées. Une fois le livre ouvert, une animation apparaît qui fait se fondre le dessin de Morris lisant sur son balcon en une version numérique de la même scène. Ce glissement témoigne du passage du papier au numérique. Un passage qui implique une certaine défamiliarisation grâce à laquelle les deux cultures, celle du livre et celle du numérique, sont à la fois mises en valeur et interrogées.

Puis, au fur et à mesure qu’il avance dans l’œuvre, le lecteur est invité à effectuer d’autres activités comme faire voler Morris à travers un couloir de textes ou distribuer des tomes des grands classiques de la littérature anglaise que sont Alice in Wonderland, A Christmas Caroll, Treasure Island et Frankenstein à des personnages en noir et blanc qui retrouvent ainsi toutes leurs couleurs et se transforment en quelques-uns des protagonistes de ces romans.

Sur les pages d’un livre ouvert, le lecteur peut aussi écrire des mots qui s’envolent après quelques secondes.

Chaque page de l’œuvre offre donc un mode d’interactivité ludique fréquemment en relation avec l’univers du livre. Leur variété est extrêmement bien illustrée dans la vidéo de présentation de l’application. 

Tout le récit est basé sur le pouvoir des histoires, incarné ici par les livres. Mais ce récit se développe dans le cadre d’une application pour tablette, issue d’un film d’animation, qui ne sera qu’en dernière instance remédiatisée dans un livre: c’est au cœur de ce paradoxe que réside la dimension métamédiatique de l’œuvre. Rappelons que l’application de William Joyce et Brandon Oldenburg est la remédiatisation d’un film d’animation dont elle reproduit de courtes séquences. Dans The Fantastic Flying Books of Mr. Morris Lessmore le cinéma est aussi un médium de référence. À ce sujet, on retrouve un intertexte cinématographique très présent dans l’œuvre: Lessmore, par exemple, ressemble trait pour trait à Buster Keaton. Dans le making of du film d'animation, les auteurs déclarent s’être inspirés d'oeuvre cinématographiques comme Chantons sous la pluie ou Le Magicien d'OzOn pourrait aussi noter, dans la capture d'écran reproduite plus haut, que la jeune femme qui fait la queue et attend que Morris lui remette un livre se transforme en la fiancée de Frankenstein et est parée de la célèbre coiffure d’Elsa Lanchester, l'héroïne du film de James Whale de 1935. Il s'agit d'un élément qui n'appartient pas au roman de Shelley,  mais à son adaptation filmique. Ainsi, dans l'intertexte également, culture livresque et cinématographique se superposent dans un jeu de remédiatisation permanent. 

L’importance est également donnée au film d'animation de Joyce et Oldenburg lui-même. Ceci se manifeste tout particulièrement dans la vidéo de présentation de l’application. En effet, cette dernière est construite autour d’un glissement intermédiatique permanent de la tablette au film, qui est illustré par une succession de fondus entre des extraits du film d’animation et de l’application. Application qui, par ailleurs, est systématiquement mise en contexte. En effet, on peut voir l’intégralité de l’iPad et une main qui active les différentes animations et jeux qui ponctuent l’application, insistant par là-même sur sa dimension interactive.

L’application The Fantastic Flying Books of Mr. Morris Lessmore  joue donc à plein de son statut hypermédiatique, convoquant simultanément le film d’animation et l’imaginaire extraordinaire qu’il permet de convoquer, le livre et son authenticité littéraire (son histoire), le numérique et son pouvoir de simulation, ainsi que ses capacités interactives.

Pour citer
Guilet, Anaïs. 4 février 2015. « The Fantastic Flying Books of Mr. Morris Lessmore des studios Moonbot ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/fantastic-flying-books-mr-morris-lessmore>. Consulté le 18 octobre 2017.