• Explication de texte (navigation filmée #1)

Explication de texte

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Explication de texte est un hypertexte du cinéaste français Boris du Boullay. Après avoir passé l’écran d’accueil, l’internaute accède à un court texte contenant vingt-six hyperliens. Au bas du texte, un vingt-septième lien indiqué par le signe «©» permet de rediriger l’internaute vers les autres sites Web de du Boullay et de consulter la section «Au sujet du site…» comprenant la déclaration d’intention de l’artiste.

Le texte principal qui contient les vingt-six hyperliens apparaît en vert sur fond noir. En cliquant sur les hyperliens (abrités par les mots soulignés en vert vif), l’internaute fait apparaître des courtes digressions tout autour du texte central. Ces digressions sont de différentes couleurs (bleu, vert, rose, orangé, etc.) et contiennent souvent elles-mêmes d’autres hyperliens qui mènent vers d’autres digressions. Au total, quatorze espaces peuvent être occupés par des digressions différentes – quatre sur la ligne du haut, quatre sur la ligne du bas, trois sur la gauche et trois sur la droite. Les nouvelles digressions viennent constamment remplacer les anciennes. Au bout d’un moment, une nouvelle fenêtre intitulée «voir venir» s’ouvre à l’écran, sous l’URL http://www.lesfilmsminute.com/explication/fin.htm. Il s’agit de la conclusion de l’œuvre: quatorze fragments de photographie reprennent la disposition des quatorze digressions autour du texte principal. Ces fragments en noir et blanc laissent deviner l’image incomplète d’un jeune enfant se penchant en souriant au-dessus d’un bébé. En passant le curseur de la souris au-dessus de chacun des fragments, l’internaute fait apparaître de courtes phrases, toujours construites sur le même modèle: «je comprends pas», «je trouve pas», «je travaille pas», «je distingue pas», «je connais pas», «je viens pas», «je suis pas», «je détache pas», «je sais pas», «je vois pas», «j'entends pas», «je prends pas», «j'oublie pas», «je pense pas».

Dans cette œuvre de du Boullay, tout passe par le clic. Grâce au dispositif de l’hypertexte, l’artiste entreprend une tentative d’épuisement du souvenir. C’est d’ailleurs en épousant la logique de la mémoire et de ses méandres que cette œuvre introspective prend forme: chaque mot amène une image, chaque image ouvre une nouvelle porte, jusqu’à ce que les pensées se recroisent et nous ramènent sur les chemins déjà parcourus. L’internaute se laisse glisser sur le souvenir en se laissant guider à l’instinct par les mots sur lesquels il clique. Les thèmes centraux de l’œuvre de du Boullay soulignent d’ailleurs la pulsion nostalgique qui anime la démarche. Dans un premier temps, le texte de base nous présente l’image d’un enfant que nous supposons être l’artiste plus jeune en train de traverser un pont, en équilibre précaire, déjà un peu en train de tomber. À la fois sur le pont et en bas, gorgé de l’eau «verte, épaisse, irréelle, interdite» du souvenir, la figure de l’enfant appelle la perte, la mort, l’oubli. Il est le passé auquel s’adresse l’artiste, le souvenir fuyant de sa propre vie. De lien en lien, les digressions suivent ensuite le cours du souvenir à travers l’écoulement des fluides et les eaux stagnantes: ponts, plages, rivières, goudron. La mère, le frère, les amis et les amoureuses se succèdent, appelant chacun les souvenirs des petites choses. Puis, au fur et à mesure que l’expérience progresse, l’internaute devine la présence impossible du père disparu, du passé déjà perdu que l’artiste s’efforce désespérément de ressaisir par le discours: «Oui, je le croyais. / ‘Le’ ? / La place du mort, à qui je m’adresse

À travers cette expérience, l’artiste ne cherche pas à perdre l’internaute ou à parodier le dispositif dont il fait usage (l’hypertexte). Bien au contraire, la multiplication des digressions est à la mesure du souvenir, jamais excessive ni déplacée. L’utilisation de couleurs différentes pour les digressions permet d’ailleurs à l’internaute de suivre avec facilité la réflexion de l’artiste: chaque nouveau thème est annoncé par une nouvelle couleur. Lorsque le fil d’une idée s’essouffle et amène une bifurcation vers un autre thème, le changement de couleur des digressions permet d’identifier facilement les points de rupture. Avec un minimum d’attention, l’internaute peut donc facilement parvenir à faire le tour complet de l’œuvre; il suffit de suivre les pistes laissées par l’artiste.

Explication de texte est donc à la fois une tentative d’épuisement du souvenir parce qu’il présente tout ce qu’il en reste et un exercice de poursuite de l’impossible, de la part perdue qui n’est déjà plus. Ultimement, le souvenir est destiné à échapper à celui qui le possède; dans l’écran final, c’est ce que nous rappelle la série de négations qui viennent ponctuer la photographie éclatée et incomplète de l’enfant («je comprends pas», «je trouve pas», «je connais pas», «je sais pas», etc.). Cette œuvre s’inscrit ainsi pleinement dans le projet plus général de du Boullay, qui, sur son site Web personnel, déclare chercher par son art à «restituer le temps antérieur en lui substituant des traces de l’absence» (de Boullay, 2009). Se souvenir implique la réécriture constante de nouveaux mots qui viennent masquer ceux qui les ont précédés, à l’image des digressions de du Boullay qui se succèdent et s’effacent les unes les autres à l’écran, après chaque clic de souris.

 

Pour citer
Gauthier, Joëlle. 17 novembre 2009. « Explication de texte, par Boullay, Boris du ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/explication-de-texte-0>. Consulté le 21 août 2017.