Eveline

Ça fait maintenant une heure que je regarde mon écran au travail. Dans le bureau du fond, celui qu’on appelle affectueusement: le coqueron, règne le silence. Claude lit un journal, je roule un instant sur ma chaise, Robin et Sylvain s’entretiennent avec quelqu’un, je pense que Lisa est allée dîner. Je vais changer mes papiers de place.  C’est long, il faudrait que j’écrive cette fiche, il faudrait... il faudrait.

L’histoire d’Eveline est trop familière pour la majorité des gens qui ont l’ambition d’écrire un livre. Trop de temps passé à regarder autour, pas assez de temps d'attention pour la rédaction. Chez soi, nous sommes entourés de distractions et l’extérieur n’est d’ailleurs pas mieux. L’oeuvre de Pippin Barr s’inspire clairement de ce climat, sans ironie ni jugement. Il ne fait que le mettre en scène.

Car l’oeuvre Eveline est plus qu’un simple simulateur d’écriture. D’entrée de jeu on voit, «à la troisième personne», une pièce avec une table, une bibliothèque pour ranger des livres, une lampe, un téléphone, une fenêtre et un tapis. Tous des objets de distraction. Sur la table, on retrouve une dactylo avec laquelle nous pouvons interagir. Quand on active la pratique d’écriture nous somme transportés «en première personne»; l’oeuvre nous encourage à taper sur le clavier pour simuler l’écriture et chaque touche ajoute une lettre d’un texte déjà écrit. Mais l’enjeu principal de l’oeuvre ne se retrouve pas simplement là. Elle est plutôt dans la monotonie de l’opération qui pourrait provoquer certains usagers d'aller voir ce qui se déroule à la fenêtre, s'asseoir pour lire La Métamorphose de Kafka ou mieux, inspecter comment on se sent lorsqu’on est couché sur le tapis. Eveline devient alors un simulateur de distractions dans le processus d'écriture.

De plus, l'oeuvre consiste en un intéressant commentaire sur la littérature moderniste car, comme certains d’entre-vous l’aurez aperçu, l’histoire que l’on s’efforce à écrire est nulle autre que la nouvelle Eveline de James Joyce. Après une navigation complète de l’oeuvre, c’est-à-dire après avoir tapé chaque lettre de la nouvelle en évitant les pièges des distractions, nous recevons un appel de la part d’un éditeur qui nous informe qu’il doit refuser la nouvelle car elle est une copie conforme de l’oeuvre de Joyce. Eveline de Barr entretient un intertexte assez intéressant avec Pierre Ménard, auteur de Don Quichotte de Jorge Luis Borges.

Pour citer
Berthiaume, Jean-Michel. 21 novembre 2016. « Eveline, par Barr, Pippin ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/eveline-0>. Consulté le 24 novembre 2017.