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Écran total

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Écran Total est un hypertexte de fiction mis en ligne par Alain Salvatore en 1997. Il s’agit d’une des premières oeuvres francophones de ce type distribué gratuitement sur le Web. Si cet hypertexte a une importance historique en ce qu’il a ouvert la voie à une pratique d’écriture qui a gagné en popularité à sa suite, elle demeure encore aujourd’hui fascinante pour les procédés d’écriture qu’elle mobilise et pour l’expérience de lecture singulière qu’elle propose. Bien que la qualité de cet hypertexte de fiction soit inégale, l’humour qui y est employé rend l’exploration d’Écran Total amusante. Le statut de cette oeuvre est d’autant plus singulier qu’il s’agit à notre connaissance de l’unique publication de son auteur sur le Web. Nous y voyons un cas exemplaire de la démocratisation de la production artistique engendrée par Internet. L’oeuvre d’Alain Salvatore montre bien qu’il est possible de publier une oeuvre sur le Web qui suscite l’intérêt des lecteurs et de la critique tout en évitant la légitimation acquise par le processus éditorial, passage quasi obligé dans le cas de la culture de l’imprimé.

L’une des caractéristiques les plus frappante d’Écran Total est la manière avec laquelle cette oeuvre dialogue avec les conventions d’écriture du support imprimé. Le plus souvent, Salvatore transpose à l’écran des procédés d’écriture hérités de la tradition livresque. Par exemple, il reprend la stratégie du manuscrit trouvé, largement répandue en littérature, notamment depuis les grands romans épistolaires du 18e. Plutôt que d’affirmer avoir découvert un manuscrit, l’auteur fictionnel d’Écran Total affirme avoir découvert un micro-ordinateur des années quatre-vingt qui contenait les différents fragments textuels dont est constituée l’oeuvre. Remarquons que cette mise en scène de l’oeuvre trouvée permet de justifier le caractère désordonné de l’hypertexte de fiction:

«[...] avec la machine, une flopée de floppies, aux formats déconcertants, tant du point de vue de la taille que du système d’exploitation. L’un d’entre eux a attiré mon attention: les répertoires divaguaient, étaient soumis à un grand désordre, nombreux secteurs endommagés, chaînes obscures. J’ai confié l’ensemble à un ami, un Expert digne de toute confiance, héritier de ces hommes capables dans le passé de restituer à leur pleine lisibilité des palimpsestes. Après quelques semaines, il me montra les fruits de son travail, des disquettes désormais lisibles, même si leur contenu ne pouvait prétendre encore à la limpidité. Il y était question d’un professore Palerno, un humaniste, terroriste à ses heures, à ce que j’ai cru comprendre... Un aventurier.» 

Toujours selon cette logique de l’adaptation des conventions du livre, Alain Salvatore propose dans Écran Total une table des matières. Ce faisant, il opère un renversement de la fonction d’orientation de cet appareil paratextuel en lui conférant plutôt un rôle qui vise à égarer le lecteur. En effet, différents fragments de l’hypertexte y sont classés de manière tout à fait arbitraire, leur ordre ne correspondant pas à l’ordre temporel du récit. De plus, seulement trente-cinq sur la cinquantaine de fragments sont présents dans ladite table des matières. De manière générale, on constate à la lecture d’Écran Total la mise en place d’un récit qui est doublé d’une réflexion sur les supports d’écriture. En reprenant de manière systématique les conventions du texte imprimé afin de les détourner, Alain Salvatore montre que l’écriture hypertextuelle possède des caractéristiques sensiblement différentes du texte imprimé appellant la mobilisation de procédés qui lui sont spécifiques. Dans le cas d’Écran Total, il est clair que la table des matières, de même que la préface, servent la mise en place d’une expérience de lecture désorientante. À ce propos, il est possible de lire l'article de Simon Brousseau à propos des procédés paratextuels dans Écran Total.

Malgré ces procédés paratextuels visant la désorientation du lecteur, on constate à la lecture d’Écran Total que le récit s’y déploie de manière somme toute assez traditionnelle. Il semble que ce qui fait la spécificité de ce texte, ce soit d’abord et avant tout la possibilité qui est offerte au lecteur de débuter le texte à partir d’à peu près n’importe quel fragment. Cependant, chacun de ces fragments contient un nombre limité d’hyperliens, et il est possible de procéder selon une lecture chronologique. En effet, à la fin de chaque fragment se trouve un hyperlien qui mène à celui qui lui succède dans l’ordre du récit. Nous croyons qu’il faut y voir le symptôme de cet entre-deux médiatique qu’a fort justement remarqué Anaïs Guilet dans ses billes de Délinéaire consacrés au livre hybride. Celle-ci parle « [...] d’un public aux prises avec une période de transition des paradigmes médiatiques de diffusion du texte, aux prises avec le passage d’une culture du livre à une culture de l’écran.» (Guilet, 2009)

Il semble que la construction d’Écran Total témoigne elle aussi de cette période de transition. Avec l’appareillage paratextuel, nous assistons à une oeuvre qui souhaite mettre de l’avant les possibilités offertes par l’affichage du texte à l’écran, notamment en ce qui a trait à l’effet de fragmentation qu’il rend possible, tandis que dans le corps du texte, nous retrouvons un récit plutôt conventionnel, bien moins déconstruit que certains textes imprimés le sont (pensons au nouveau roman français, par exemple).

Pour conclure, il semble qu’il faille admettre qu’Écran Total est sans doute un récit moins désorientant que la préface veut bien le faire croire. Nous y constatons un effort de la part de l’auteur pour explorer les possibilités de l’hyperlien, notamment par sa volonté de multiplier les parcours de lecture. Toutefois, cette tentative étant jointe à la possibilité de lire le texte de façon à respecter la chronologie de l’histoire, l’oeuvre demeure des plus lisibles. Elle reste néanmoins un bel exemple de la rencontre d’une pratique d’écriture aux conventions bien établies avec les possibilités offertes par le support informatique. Les jeux formels qu’on y remarque s’étant retrouvés de façon systématique dans les hypertextes de fiction qui lui ont succédé, il semble juste d’affirmer qu’Écran Total est une oeuvre qui aura fait date. Il serait par ailleurs fort intéressant de l’inscrire dans le cadre d’une étude génétique où serait étudiée l’évolution des procédés formels propres à l’hypertexte.
Pour citer
Brousseau, Simon. 23 novembre 2009. « Écran total, par Salvatore, Alain ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/ecran-total-0>. Consulté le 19 octobre 2017.