• The Dreamlife of Letters (navigation filmée #1)

The Dreamlife of Letters

Auteur·e·s: 

The Dreamlife of Letters est un poème cinétique de Reptilian Neolettrist Graphics (RNG), pseudonyme de l’artiste américain Brian Kim Stefans. Lorsque l’internaute active l’œuvre, différents mots regroupés par ordre alphabétique se forment et se déplacent à l’écran, créant de petits poèmes d’inspiration lettriste concrète. À la base, l’esthétique adoptée par Stefans demeure dépouillée: le fond orange ne varie pas; la police utilisée est sobre, sans empattements; les lettres sont la plupart du temps noires ou blanches, rarement colorées. Toutefois, la variété des mouvements et des effets cinétiques compose au final une expérience visuelle riche et diversifiée, loin du minimalisme suggéré par l’appréhension initiale des codes visuels statiques utilisés. Si l’internaute décide de visualiser l’œuvre dans son entièreté, il faut compter entre onze et treize minutes, du prologue à la finale. Sinon, il est possible d’utiliser l’index pour sauter d’un poème à l’autre et de n’activer qu’une section à la fois. The Dreamlife of Letters contient trente-cinq courts poèmes alphabétiques auxquels s’ajoute un prologue, pour un total de trente-six sections. Aussi, un texte d’intention proposé en introduction par l’artiste contient différentes informations sur l’évolution formelle du poème, notamment à propos des techniques employées et des versions antérieures, ainsi que des circonstances entourant sa création.

La première version de The Dreamlife of Letters a vu le jour en 1999, dans le cadre d’une table ronde en ligne sur la sexualité et la littérature organisée par la State University of New York de Buffalo (SUNY Buffalo). À partir d’un essai de Dodie Bellamy, les participants devaient discuter à tour de rôle des commentaires laissés par les intervenants précédents. Tous les échanges avaient lieu par courriel avant d’être publiés sur la Poetics List de la SUNY Buffalo. Invité à participer à la table ronde, Brian Kim Stefans devait répondre à un commentaire de Rachel Blau DuPlessis prenant la forme d’une réponse détaillée et «opaque» à l’essai de Bellamy1. Au lieu de composer un nouveau texte, Stefans décida alors d’utiliser un logiciel pour réorganiser les mots du commentaire de DuPlessis par ordre alphabétique. À partir des suites de mots obtenues, Stefans produisit une série de courts poèmes lettristes concrets qu’il accompagna de quelques paragraphes explicatifs. Ceci devint sa contribution officielle à la table ronde de la SUNY Buffalo. Un lien dans le texte d’intention présenté par Stefans en introduction à The Dreamlife of Letters permet à l’internaute de visualiser cette première version de l’œuvre. Toutefois, pour Stefans, le résultat n’était pas tout à fait satisfaisant: «as it was in a sort of antique "concrete" mode, it resembled a much older aesthetic, one well explored by Gomringer, the De Campos brothers and numerous others in the past fifty years, and so it wasn't very interesting to me»2. En reprenant son premier classement alphabétique du texte de DuPlessis, Stefans décida donc d’animer ses poèmes à l’aide de Flash afin d’exploiter le potentiel cinétique de l’hypermédia. C’est ce résultat qui est aujourd’hui présenté sur le site de The Dreamlife of Letters. Le passage de la version statique à la version cinétique a aussi été l’occasion pour Stefans d’ajouter un prologue à The Dreamlife of Letters. En effet, le logiciel utilisé par Stefans pour réorganiser alphabétiquement le texte de DuPlessis ne tenait pas compte de certains mots, dont par exemple ceux précédés immédiatement d’un signe de ponctuation. Ce sont ces «oubliés» du système qui ont été repris dans le prologue actuel.

Au niveau des thèmes initialement abordés par DuPlessis dans son texte, peu de choses subsistent dans la version de Stefans: les mots, réorganisés alphabétiquement, perdent la partie de leur charge sémantique qui dépend de leur agencement grammatical habituel et deviennent de simples «unités de design» (Knight, 2007). Toutefois, la récurrence de certains mots («gender», «œdipalized», etc.) permet quand même de saisir le champ de réflexion investi par DuPlessis, même s’il demeure impossible d’en reconstituer le propos. En s’emparant des procédés de la poésie cinétique d’inspiration lettriste concrète, Stefans opère ainsi la déconstruction du sens et dévoile le mot dans sa «vie rêvée», hors des contraintes du langage.

The Dreamlife of Letters consacre la position subversive de Stefans. Poète concret auto-proclamé, il refuse pourtant la gratuité du texte et utilise les procédés des concrets pour participer à des débats sur la sexualité et la littérature. Utilisant les codes du ballet pour chorégraphier les déplacements des mots à l’écran à la manière des cinétistes, il avoue chercher autant à leur rendre hommage qu’à les parodier (Stefans, 2000). Même l’allusion au lettrisme de Guy Debord dans le choix de son pseudonyme relève davantage de la blague que d’autre chose: «A lizard upholds me... Reptilian Neolettrist Graphics; but who is there left for me to share a joke with? What ant's a centaur in this drag-queen world?» (Stefans, 2006: 100). Bref, la mise en scène totale des codes de la poésie cinétique et les jeux concrets trop parfaits auxquels s’adonne Stefans appellent le dépassement des anciennes écoles. L’extrême maîtrise technique derrière The Dreamlife of Letters est, en quelque sorte, autant un hommage qu’une exhortation à en finir une fois pour toute (Stefans, 2000).

Pour citer
Gauthier, Joëlle. 18 novembre 2009. « The Dreamlife of Letters, par Stefans, Brian Kim ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/dreamlife-letters>. Consulté le 23 octobre 2017.