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Digital Girly

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Digital Girly est la vitrine artistique de la photographe Natacha Merritt. Elle y expose ses photographies érotiques et y développe une esthétique de l’extimité. Par extimité, nous désignons à la suite de Serge Tisseron, ce «[...] mouvement qui pousse chacun à mettre en avant une partie de sa vie intime, autant physique que psychique» (Tisseron, 2001: 52). La section Digital Diaries, en effet, met en scène l’artiste qui s’expose nue, seule, avec un amant ou encore avec d’autres femmes. L’internaute est invité à télécharger des économiseurs d’écran dans lesquels se trouvent des photographies de Merritt. Le site propose aussi une certaine flexibilité dans le visionnement des photographies. L’internaute peut par exemple contrôler la rapidité du défilement des photos. Il peut également conserver ses photographies favorites dans une banque d’archivage. Les flux d’images élaborés par cette artiste fonctionnent selon une logique proprement hypermédiatique, axée notamment sur la curiosité visuelle du spectateur. Joanne Lalonde décrit ainsi le phénomène:


«Afin de contrer ce désintérêt potentiel de l’internaute à qui on demande une contribution constante, plusieurs œuvres hypermédiatiques parmi les plus visitées exploitent ouvertement la curiosité visuelle, libidinale, du spectateur. [...] Le projet Digital Diaries de Natasha Merritt est un exemple éloquent de ce phénomène. Leur succès repose principalement sur deux éléments: le contenu à caractère sexuel et la transmission en continu.» (Lalonde, 2004)

Ces deux éléments combinés, pourrions-nous croire, constituent une stratégie efficace pour attirer le regard du spectateur, dans la mesure où le caractère érotique des images suscite sa curiosité. La succession ininterrompue d’images, quant à elle, participe à l’immersion du spectateur en entretenant sa passivité. Tout ce qu’il y a à faire, c’est de contempler le flot des images.

En exposant sans pudeur sa sexualité, l’artiste développe une esthétique où l’auto-représentation acquiert une certaine portée critique. En effet, si nous avons affaire à des images à caractère sexuel, le traitement qui en est fait déroge des codes de l’imagerie pornographique telle qu’elle circule sur le Web. L’ambiance intime qui se dégage de ce «journal digital» détonne avec le caractère impersonnel qui semble rattaché à l’imagerie pornographique. Il y a là aussi la mise en place d’un espace d’exploration des possibles liés à l’exposition des corps. Si l’exhibitionnisme est dans l’air du temps, comme le rappelle Joanne Lalonde, force est d’admettre qu’il peut prendre plusieurs formes et avoir une grande portée critique:

«Pour l’internaute inattentif, ces images de nudité féminine s’ajoutent à celles déjà nombreuses rencontrées sur son parcours. Cependant, lorsqu’on leur porte attention, les photographies livrent une saisissante dimension ludique et ironique. L’érotisme des images n’entrave aucunement leur dimension critique, au contraire il l’amplifie, nous conviant ainsi à réfléchir sur les conceptions du féminin et de ses attributs, à la fois dans la tradition artistique et dans notre société.» (Lalonde, 2003)

Au final, il semble qu’il faille voir dans la démarche artistique de Natacha Merritt le symptôme d’une rencontre entre l’obsession du Web pour la sexualité et la croissance récente des pratiques extimes, dont les médias sociaux (Facebook, Twitter) représentent le versant plus communautaire, à grande échelle. Au coeur de cette pratique se trouve le problème de l’identité du sujet contemporain, qui est réduit chez Merritt à l’état de pur objet de contemplation, par-delà la solitude de la surface de l’écran. Il y a là un effet de dissolution qui mérite d’être rapproché de la perte de repères qui semble caractériser notre contemporanéité. À l’écran, c’est bien de Natacha Merritt qu’il s’agit, mais cette identité révélée ne l’est qu’en surface, par bribes de peau et de postures. Ce don, bien qu’il puisse paraître superficiel en ce qu’il n’est pas accompagné d’un discours ou encore d’une révélation de l’identité qui se cache derrière le corps, n’en demeure pas moins précieux en ce qu’il propose un regard singulier sur la représentation du corps, telle qu’elle se manifeste aujourd’hui sur le Web.

Anciennement disponible sous http://www.digitalgirly.com/. Le site est actuellement hors ligne.

Pour citer
Brousseau, Simon. 24 mars 2010. « Digital Girly, par Merritt, Natacha ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/digital-girly-0>. Consulté le 19 octobre 2017.