• Désordre (navigation filmée #1)

Désordre

Auteur·e·s: 
Le site Désordre, créé et géré par l’artiste Philippe De Jonckheere, existe depuis 2001 et demeure en constante évolution. Dans la section La page historique, l’auteur propose son archivage personnel des diverses modifications qu’a subit le site Désordre au fil des ans. On peut y observer la toute première interface visuelle du site, qui contenait alors 73 fichiers. De Jonckheere, capable d’autodérision, y affirme que ce site «[...] ressemblait à tout ce qu[‘il] n’aime pas qu’un site soit.» Au fil du temps, l’organisation du site aura rendu justice au titre donné par l’auteur, puisque ce désordre contenait, lors du dernier recensement publié par son auteur en 2004, quelques «24 188 fichiers regroupés dans 614 dossiers et sous-dossiers» pour un poids informatique total de 906 mégaoctets. Le site de Philippe de Jonckheere se caractérise ainsi par la constante évolution de son contenu et par l’ajout de données qui sont mises en relations à l’aide d’hyperliens. La quantité de liens maintenant disponibles sur le site rend pratiquement impossible une saisie totale de l’oeuvre, puisqu’on a tôt fait de s’y égarer. De plus, le mode de fonctionnement de la navigation ne permet pas une lecture systématique pour un lecteur qui viserait d'en effectuer une lecture complète. La visite du Désordre de Philippe de Jonckheere est liée au plaisir de la dérive et de la découverte aléatoire des divers fragments qui le composent.

Le statut du site, problématique, est un bon indicateur quant à l’aspect novateur de la démarche artistique de l’auteur. Comme le Désordre contient l’ensemble de la production de De Jonckheere, nous pouvons nous demander à juste titre s’il s’agit davantage d’une vitrine artistique que d’une oeuvre proprement dite. L’archivage de sa production artistique que propose l’auteur, par la mise en relation qu’il opère entre chacune des parties qui la constituent, permet d’appréhender le site de Philippe de Jonckheere comme étant un recueil hypermédiatique. En effet, bien que son Désordre apparaît être une zone de dépôt où sont rangées et exposées ses créations, le fonctionnement du site dépasse le simple catalogue en ce qu’il propose un agencement particulier de ces oeuvres par leur mise en relation. D’abord, le plan du Désordre, qui est également la page d’accueil du site, offre une véritable cartographie de la production de l’artiste, affichant, bien que de manière confuse, les relations multiples qui existent entre chacune des pièces indépendantes. La navigation au sein du site permet rapidement de constater que l’ensemble des oeuvres qui figurent dans cet espace virtuel contient des hyperliens qui renvoient à d’autres oeuvres disponibles sur le site, celles-ci renvoyant à leur tour à d’autres oeuvres du site, rendant l’exploration labyrinthique. C’est donc dire que Philippe de Jonckheere propose un mode d’appréhension du recueil qui est innovateur, puisqu'il est délinéarisé et étroitement lié au support qui le rend possible, l’espace hypertextuel du Web.

Philippe de Jonckheere est un artiste multidisciplinaire provenant du milieu de la photographie. De fait, Désordre contient plusieurs oeuvres qui sont des agencements de photographies prises par l’auteur, par exemple cette série intitulée Algues. Il est important de remarquer que chacune de ces photographies est également un hyperlien qui mène à d’autres oeuvres de Philippe de Jonckheere. Ainsi, favorisant une approche pluridisciplinaire de la création, l’artiste tisse des liens entre ses pratiques photographiques et ses créations littéraires. Par exemple, une photographie de champignon, lorsqu’elle est activée par le curseur de l’internaute, mène à un extrait de La cible, le feuilleton quotidien de l’auteur. Ce procédé de mise en réseau d’oeuvres qui fonctionnent également de manière autonome permet de constater le paradoxe au coeur du Désordre de l’artiste. En effet, il apparaît clairement que derrière l’apparent désordre de la page d’accueil se cache un réseau complexe et structuré. Désordre se compose donc d’un agencement d’hypertextes de fiction (par exemple, Chinois (ma vie)), de photographies (par exemple, Berlin), mais également de textes qui s’apparentent à l’écriture du blogue ou qui sont de nature essayistique (l’essai sur Samuel Beckett), ainsi que de certains jeux, par exemple celui intitulé Memory.

L’une des clés de lecture qui permet d’élaborer une cohérence thématique à l’ensemble des oeuvres que l’on retrouve sur le Désordre est sans doute la filiation que Philippe de Jonckheere établit avec l’oeuvre de Georges Perec. En effet, en plus de reprendre plusieurs oeuvres de Perec, dont sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, le projet esthétique de Jonckheere, à plusieurs égards, est à mettre en parallèle avec celui de Perec. D’abord, la volonté d’épuisement des lieux, la description exhaustive typique à Perec (voir Espèces d’espaces) sont à mettre en parallèle avec le foisonnement constant du Désordre depuis sa création. De la même manière, le goût marqué de Perec pour l’ordinaire, le trivial (voir L’infra-ordinaire), a une influence indéniable sur le rapport qu’entretient de Jonckheere avec la création. Par exemple, le projet photographique intitulé Le quotidien n’est pas sans rappeler les descriptions que l’on retrouve dans les récits de Perec. À la volonté d’explorer le réel dans sa totalité par l’écriture, au rapport étroit qu’entretient la création littéraire avec la mémoire chez Perec, correspond, chez De Jonckheere, le choix du support qui permet de prêter une dimension hypermédiatique à son approche artistique. 
 
Consultez l'article de Simon Brousseau à propos de cette oeuvre
Pour citer
Brousseau, Simon. 19 octobre 2008. « Désordre ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/desordre-0>. Consulté le 20 octobre 2017.