• Déprise (navigation filmée #1)

Déprise

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Déprise est une œuvre réalisée par Serge Bouchardon et Vincent Volckaert qui explore le thème de la perte de contrôle, de la perte de prise. Divisée en six chapitres, elle est construite autour du récit d’un homme qui, vingt ans après son mariage, s’aperçoit qu’il ne connaît pas sa femme, qu’ils ont toujours été distants, et que même son fils est en train de s’éloigner de lui. Sentant que sa propre vie lui échappe et remettant en doute les fondements de son identité, il s’interroge sur ses choix passés et cherche un moyen de regagner le contrôle sur son existence, de «reprendre prise» sur celle-ci.

L’œuvre est conçue selon une logique linéaire: même si ce sont en partie les interactions de l’internaute qui déterminent le rythme de la lecture, la narration suit toujours la même séquence, ne contenant aucun dispositif hypertextuel qui permettrait de faire bifurquer le récit dans une direction ou dans une autre. De la même manière, seul un menu très discret (apparaissant lorsque l'internaute glisse sa souris sur la partie inférieure de l'écran) permet à l'internaute de choisir directement le chapitre qu'il désire visualiser, les auteurs préférant encore là encourager une lecture linéaire de l'œuvre. Avec Déprise, Bouchardon et Volckaert ne cherchaient toutefois pas à présenter un hypertexte classique, s’appuyant sur la multiplication des fils narratifs. En effet, la richesse de l’œuvre repose ailleurs, c’est-à-dire dans la complexité et la diversité des modes d’interactivité proposés à l’internaute.

Chacun des six chapitres propose une façon différente d’interagir avec le contenu affiché à l’écran et de faire progresser la narration. Dans le premier chapitre, une voix enregistrée qui formule la consigne d’«appuyer sur la touche dièse» invite l’internaute à comprendre le reste du chapitre comme une suite de réflexions faites par le narrateur alors qu’il est mis en attente sur une ligne téléphonique, patientant pour prendre un rendez-vous. (La nature du rendez-vous, par contre, demeure mystérieuse.) Pour plonger dans le chapitre, l’internaute doit d’abord appuyer sur n’importe quelle touche de son clavier, simulant l’acte d’appuyer sur la touche dièse d’un téléphone. Ensuite, il suffit de glisser le curseur de la souris au-dessus des phrases affichées pour les faire se succéder. Fait intéressant, après un moment, les mouvements de la souris de l’internaute provoquent l’apparition de taches lumineuses accompagnées de sons, dont la juxtaposition forme rapidement une toile audiovisuelle vive et colorée.

Le dispositif du faux rendez-vous, dans le premier chapitre, sert de pont pour passer au chapitre deux, où le narrateur se rappelle son premier rendez-vous avec celle qui est ensuite devenue sa femme. D’abord, tout comme dans le premier chapitre, l’internaute visualise quelques phrases en les faisant se succéder grâce aux passages du curseur de sa souris. Ensuite, plusieurs questions, posées par le narrateur à sa future femme, apparaissent simultanément: en passant le curseur de sa souris sur chacune de ces questions, l’internaute en déclenche la lecture (fichier audio) ainsi que la «mutation» en une nouvelle phrase, maladroite et dépourvue de sens, reflétant la nervosité et la confusion du narrateur. Finalement, une fois toutes les questions lues, l’internaute doit balayer la partie gauche de l’écran avec le curseur de sa souris pour faire apparaître le visage d’une femme. (En fait, les mouvements de la souris entraînent la superposition de plusieurs couches de texte – encore plus de questions posées par le narrateur – dont la toile serrée finit par laisser deviner le visage de la femme.)

Le dispositif au cœur du chapitre trois permet quant à lui de découvrir le double-sens d’un mot laissé par la compagne du narrateur à l’intention de celui-ci, vingt ans après leur mariage: s’agit-il d’un mot d’amour ou de rupture? Le texte défile lentement à l’écran, un peu comme les textes placés en introduction des films de la série Star Wars. Quand le curseur de la souris de l’internaute se trouve vers la droite, le texte défile vers le bas et se présente comme un mot d’amour. En trame sonore, on entend une pièce tirée de l’opéra Carmen. Or, quand l’internaute glisse le curseur vers la gauche, les lignes du texte s’inversent, défilant vers le haut et formant un mot de rupture. La musique elle-même joue alors à l’envers, accompagnant le retournement du sens du message adressé au narrateur.

Dans le quatrième chapitre, le narrateur s’inquiète non plus de l’éloignement de sa femme, mais de celui de son fils. Une dissertation écrite par ce dernier se forme d’abord lettre par lettre à l’écran, pendant qu’une voix en fait la lecture. Une fois le texte entier affiché, l’internaute peut le survoler de sa souris et cliquer sur certaines zones d’interactivité dont la présence est signalée par un changement de l’apparence du pointeur. En cliquant sur ces zones, l’internaute provoque la dispersion d’une partie du texte et l’apparition de phrases alternatives, révélant le sens caché que le narrateur croit percevoir derrière la dissertation de son fils: «je veux voler de mes propres ailes», «bientôt je partirai», «nous n’avons rien en commun», etc.

Dans le chapitre cinq, le narrateur s’interroge sur sa propre présence, sur son image qui semble le fuir. Pour pleinement profiter de ce chapitre, l’internaute doit avoir activé sa webcam avant d’entreprendre la lecture de l’œuvre. Sur fond d'une composition originale du musicien Hervé Zénouda, l’image vidéo de l’internaute, saisie en temps réel, apparaît au centre de l’écran. En la survolant du curseur de sa souris, l’internaute la déforme, créant des vagues et des distorsions.

Finalement, dans le chapitre six, le narrateur décide de reprendre le contrôle de son existence, d’en simplifier les paramètres pour mieux les contrôler. Ce n’est dès lors plus à l’aide de sa souris que l’internaute interagit avec l’œuvre, mais à l’aide de son clavier, mode d’interaction qui suggère une plus grande prise de contrôle. Après une courte narration initiale (une fois de plus, l’internaute glisse le curseur de sa souris sur les phrases pour les faire se succéder), un espace de saisie de texte apparaît au centre de l’écran. L’internaute comprend alors qu’il est invité à le remplir, en écrivant. Or, les lettres qui s’inscrivent au rythme des mouvements des doigts de l’internaute ne correspondent pas aux touches enfoncées; le texte réellement saisi par l’internaute n’est pas celui qui s’affiche, seule la cadence de frappe subsistant à l’écran. Donc, la reprise de contrôle est-elle réelle ou illusoire? À la toute fin de l’œuvre, alors que la dernière phrase s’inscrit dans le champ de saisie, l’illusion de contrôle se dissipe: ce qui devrait apparaître comme «Enfin, je me suis repris» devient «Enfin, je me suis reprgjkhdasjkh», ou autre version similaire, selon les touches enfoncées par l’internaute. Il y a nouvelle déprise juste au milieu de la dernière reprise.

En ce sens, les dispositifs interactifs mis en place par Bouchardon et Volckaert sont conçus de manière à faire écho au propos de l’œuvre. L’internaute navigue continuellement entre perte et prise de contrôle, entre maîtrise et frustration. (Par exemple, dans le premier chapitre, le curseur de la souris devient soudainement invisible au milieu de la lecture, rendant difficile l’accomplissement des actions nécessaires pour entraîner la succession des phrases constituant la narration.) Ainsi, si le geste (survoler, manipuler, etc.) demeure central dans l’expérience de l’œuvre, le geste est aussi problématisé (Bouchardon et López-Varela Azcárate, 2011). De plus, la sensualité intrinsèque à l’expérience de Déprise (toucher, voir, entendre) et la manière dont les artistes la déploie pour ouvrir des espaces de doute est aussi une façon de soulever le problème de l’identité de l’individu, construite dans l’interagir avec l’autre. Le dispositif interactif devient donc pleinement une métaphore au service de l’œuvre, au-delà de son caractère superficiel de simple «novelty» (Rettberg, 2011): le parcours difficile qu’accomplit le narrateur à la recherche de lui-même, en quête de contrôle, progresse de concert avec celui de l’internaute, qui s’efforce quant à lui de se saisir au mieux de l’œuvre et des possibilités d’interactivité offertes; si l’identité en déprise du narrateur est sollicitée de toutes parts, construite à la rencontre de la mémoire et d’effets de communication problématiques, l’internaute doit aussi multiplier de son côté les tactiques de lecture et de manipulation en espérant tout au long s’en tirer pour le mieux.

Bref, Déprise est une œuvre originale qui mobilise une grande variété de dispositifs interactifs et de problématiques identitaires. Malgré tout, son esthétique dépouillée en fait une pièce facile d’approche, de lecture facile: même si Déprise est riche de sens et aborde des thématiques complexes, jamais l’internaute ne court le risque de s’y perdre.

Il est à noter que trois versions de l’œuvre sont disponibles en ligne: une version française, une version anglaise (Loss of Grasp) et une version italienne (Perdersi). Les trois versions sont accessibles sous http://deprise.fr/ ainsi que sous http://lossofgrasp.com/. Déprise a remporté le New Media Writing Prize 2011.

 

Pour citer
Gauthier, Joëlle. 7 janvier 2013. « Déprise ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/deprise-0>. Consulté le 24 septembre 2017.