• Dead Reckoning: Aerial Perception and the Social Construction of Targets (navigation filmée #1)

Dead Reckoning: Aerial Perception and the Social Construction of Targets

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Dead Reckoning: Aerial Perception and the Social Construction of Targets est une oeuvre hypermédiatique conçue par Caren Kaplan et dont le design a été effectué par Raegan Kelly. Cette oeuvre propose un aperçu des techniques de perception et de visualisation de l'espace employées par les forces militaires aériennes. L'expression "dead reckoning" désigne une technique permettant de déterminer sa position dans l'espace à partir d'une position préalable et de l'estimation de sa vitesse de déplacement, technique qui a été employée en navigation marine et dans les premiers temps de l'aviation. Cette expression prend un sens double à l'intérieur de l'oeuvre puisqu'il y est question des méthodes d'identification des cibles par les avions de guerre, donc d'une reconnaissance qui entraîne la mort.

L'oeuvre est divisée en quatre parties distinctes: Perspective, Chronophotography, Edge Detection et Targeting. Chacune de ces parties présente une approche particulière de la détection de cibles à l'aide des technologies modernes (à l'exception de la perspective, qui présente une notion plus générale). Chaque tableau propose une forme d'interactivité permettant d'expérimenter soi-même la forme de reconnaissance proposée, ainsi qu'une série de citations tirées de sources variées qui suscitent la réflexion.

Dans la première partie, Perspective, les citations démontrent bien comment le sujet regarde sa propre perspective se créer à partir du point focal de son regard, et se retrouve donc d'emblée et systématiquement au centre de son univers. De plus, en expérimentant les simulations de perspective grâce aux vues proposées (verticale en plongée, oblique et oblique verticale), on se fait offrir des perspectives nouvelles sur les même objets qui sont ici trois cubes. Or, ces considérations mathématiques, réduites à des facteurs de perception adéquate et d'efficacité maximale pour l'atteinte de la cible, mettent à distance la réalité effective de ces cibles, qui sont des objectifs militaires dont l'atteinte entraîne la mort.

La partie intitulée Chronophotography présente le repérage aérien par photographie, qui permet de cartographier, de documenter et de représenter un espace vaste, ce qui a longtemps été le privilège des oiseaux mais qui est devenu possible depuis les débuts des sciences de l'air. L'espace approprié au moyen d'une carte est d'une certaine manière maîtrisé, pour ceux et celles qui se servent des photographies recueillies à des fins militaires. La première vue, New Orleans Reconnaissance fait apparaître par fragments successifs des tranches de ce qui se révèle être une partie de la Nouvelle-Orléans. Les quelques bribes, avant d'être assemblées, ont une propriété abstraite, puisque aucun élément perceptible ne pourrait permettre de les rattacher à un lieu connu et commun. L'expérience est encore plus troublante dans le seconde vue, où le Superdome (stade de football reconstruit après le passage de l'ouragan Katrina) est identifié sur une carte de la ville par un point jaune à une distance de 13 000 mètres, et dont la photographie peut être agrandie jusqu'à 12 fois sa taille initiale. Ce qui était à la base une tache de couleur sur une carte grise devient peu à peu une forme circulaire discernable, mais encore trop floue pour concevoir que ce bâtiment pourrait abriter 50 000 personnes. La technologie moderne permettrait d'atteindre le Superdome avec une bombe larguée à une altitude de 13 000 mètres, ce qui revient à dire que les pilotes d'un bombardier auraient la perspective de la photo initiale au moment où ils lâcheraient un engin de mort des flancs de l'avion.

La section Edge Detection propose une autre technique d'abstraction du corps humain, cette fois en le réduisant à ses contours qui constituent une forme reconnaissable et atteignable. La cible prend un aspect plus humain en raison du rapprochement spontané qui peut être effectué entre les contours d'un corps humain et l'intérieur de ces contours. Cela n'empêche pas que c'est la précision dans la détection et l'identification qui est l'objectif recherché. Autrement dit, on cherche à circonscrire sa cible, non à l'humaniser. Cette section s'attarde à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, qui est l'objet d'une surveillance accrue en raison de l'intolérance face à l'immigration mexicaine. Il est toutefois rassurant d'apprendre, par le biais d'une des citations fournies dans l'oeuvre, que la reconnaissance de visage assistée par ordinateur ne fonctionne pas lorsqu'un individu sourit, le programme de reconnaissance étant incapable d'intégrer cette déformation inhabituelle du visage, de sorte que l'expression de sentiments nous rend inidentifiables par identification électronique.

La section Targeting s'ouvre sur cette citation: «When the skies over a nation are captured, everything below lies at the mercy of the enemy's air weapons. There is no reason why the job of annihilation should at that point be turned over to the mechanized infantry, when it can be carried out more efficiently and without opposition from overhead.» (Seversky, 104) Cette section traite exclusivement de l'attaque aérienne ayant assurément marqué l'imaginaire collectif de la manière la plus durable et la plus profonde qui soit: Hiroshima. On peut voir des cartes de la ville, formées par une mosaïque de photos de reconnaissance prises avant et après l'explosion, et y lire une courte biographie de Thomas Wilson Ferebee, l'homme qui a lancé la bombe à partir du Enola Gay et qui a réussi cette manoeuvre militaire d'une immense précision sans savoir que c'était une arme atomique qu'il larguait sur Hiroshima. La comparaison entre les deux cartes permet de mesurer l'étendue de la dévastation provoquée par les bombes, mais la violence de cette image est en quelque sorte effacée de sa représentation, puisque les corps et les bâtiments ont été soufflés par l'explosion. Un général de l'armée américaine pourrait, en observant cette image, se féliciter du succès de son opération, sans avoir à être confronté par cette image aux morts qui sont disparus dans cet immense éclat.

Dead Reckoning est éducatif grâce aux introductions de chaque section et aux nombreuses citations qui apparaissent lors de la navigation dans l'oeuvre. Mais au-delà de la somme des informations véhiculées, ce qui frappe l'imaginaire est cette distanciation alarmante et déshumanisante qui caractérise les nouveaux engins de guerre aériens. La précision des nouvelles technologies permet non seulement de tuer des centaines de milliers de personnes en un instant, mais aussi de s'éviter de subir le spectacle macabre de la bombe qui explose. Au-delà de l'aspect informatif de l'oeuvre, les nombreuses citations qui forment des commentaires philosophiques, sociologiques, éthiques et militaires sur ces technologies de la guerre aérienne font de Dead Reckoning une oeuvre fascinante et dérangeante.

 

Pour citer
Gaudette, Gabriel. 28 août 2009. « Dead Reckoning: Aerial Perception and Social Construction Targets, par Kaplan, Caren et Reagan Kelly ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/dead-reckoning-aerial-perception-and-social-construction-targets-0>. Consulté le 21 novembre 2017.