• Dada-Data, David Dufresne, Anita Hugi, Vidéo 1

Dada-Data

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Pour souligner le centième anniversaire en 2016 de l'émergence du mouvement intellectuel, littéraire et artistique dada, les créateurs de Dada-Data1 font un hommage sous forme de site Web interactif multiforme et multilingue (français, anglais, italien, allemand et roumain) créé à l'image de Dada. Le site Web comporte sept volets: six sections nommées «Hacktions Dada» – «Block», «Readymade connecté», «GAFA», «Gram», «Tweet Poésie» et «Manifesto» – ainsi que le «DADA-Dépôt», une archive fragmentée et aléatoire de Dada. Pour rappeler la date d’inauguration du mouvement dada le 5 février 1916 à Zurich, le projet Dada-Data a été mis en ligne à la même date en 2016. S’en est suivi le lancement des multiples «hacktions» au courant du mois de février pour culminer au «Hackathon Dada-Manifesto», un événement de 30 heures au Cabaret Voltaire du 4 au 5 mars 2016 qui avait pour but d’élaborer un manifeste dada digital.

Les auteurs du projet, Anita Hugi et David Dufresne, qualifient leur œuvre d’un «documentaire sans vidéo, purement web». Nous interprétons ce lien au genre documentaire, d’une part, parce que les deux auteurs sont journalistes et documentaristes, mais aussi, d’autre part, par le souci de renseigner les internautes autant sur l’histoire du mouvement dada que sur la contemporanéité de cette idéologie. Hugi et Dufresne voient dans la forme du projet Web une résonnance avec l’esprit du mouvement. Pour eux, «ce mouvement, c’était un peu Internet avant la lettre»; «Dada est le fondement de notre culture: celle du mix, de remix, de la boucle, de la simultanéité, de la performance, du détournement, du rire» (Bole, 2016). En réinterprétant les préceptes dadas avec les moyens technologiques et le contexte de notre époque, le projet se présente autant comme une actualisation qu’un hommage.

L’architecture du site Web est aussi interactive que les «hacktions» qui composent le projet. L’internaute est reçu sur le site par une musique originale du groupe The Dead Brothers (intitulée «Never Minde The Serpents - Dada Hymn» téléchargeable dans la section «Discredits») et une page d’accueil, le «Dada/Data/Hub», présentant une vue d’ensemble des éléments du site qui s’activent au passage de la souris. L’internaute peut ainsi sélectionner l’une des multiples sections et établir son parcours personnel; il ou elle pourra aussi revenir à tout moment à la page d’accueil. Les «Hacktions Dada» reprennent les thématiques centrales de Dada: la publicité, le readymade, la révolte contre le système établi, le collage, la poésie simultanée et le manifeste. Chaque «hacktion» est adaptée par des outils contemporains, que ce soit par l’invention d’un Adblock, l’utilisation d’une imprimante 3D, le recours à Instagram ou Twitter, etc. Les créateurs ont aussi théorisé chaque section pour contextualiser la thématique selon l’interprétation de Dada en 1916 et son occurrence en 2016.

La section «Block» propose à l’internaute de télécharger un Adblock, ou «Dada Block», spécialement créé dans le cadre du projet, qui consiste à remplacer les publicités du Web par des réclames dadas. Les créateurs ont même archivé les occurrences du «Dada Block» envoyées par les internautes grâce au #dadablockremix sous un format Storify. À l’heure du Web, la publicité a infiltré un nouveau territoire. Dada-Data décide ainsi de s’infiltrer à son tour, tel un virus, dans le système tout comme les dadaïstes le faisaient en investissant le champ des médias avec leurs collages et l’adoption d’un langage publicitaire pour leurs tracts.

Dans «Readymade connecté», l’internaute découvre la documentation de l’«hacktion» qui consistait à imprimer trois objets dadas – La Fontaine de Duchamp, la Tête DADA de Sophie Taeuber et Le Cadeau de Man Ray – en 3D à partir du Cabaret Voltaire à Zurich. Pendant un mois, les internautes pouvaient s’inscrire sur le site afin de courir la chance de recevoir l’un de ces objets par la poste. Les photos des lauréat.e.s avec leur objet sont présentées sur le site ainsi qu’une vidéo montrant le processus d’impression des objets. En plus de commémorer le Cabaret Voltaire, lieu emblématique de Dada en Suisse, ce volet du projet s’interroge sur l’industrie et son rapport avec l’art, sur la reproductibilité, surtout à l’ère de l’imprimante 3D.

«GAFA» est l’acronyme de Google, Apple, Facebook et Amazon; les géants du Web, les ennemis silencieux du XXIe siècle. Dans cette section, l’internaute est invité à interagir avec son téléphone mobile et l’écran de son ordinateur2. Lorsqu’il ou elle entre le code dans son téléphone, ce dernier devient un outil de marionnettiste: bouger le téléphone actionne la marionnette à l’écran, soit une représentation de Le soldat de la garde de Sophie Taeuber. La marionnette descend donc dans «l’enfer» des géants du Web, passant à côté de citations des créateurs de Google, d'Apple et autres, sur un fond qui passe d’images dadas à une carte qui situe l’internaute géographiquement, soulignant l’effet de surveillance de l’Internet. Le parcours se termine par un impératif: «Déconnecte-toi!», ainsi que des liens vers plusieurs projets qui aident les citoyens du Web à se conscientiser et à se protéger des nouveaux despotes contemporains. Une liste des projets présentés:

  • «Do Not Track», une série web-documentaire interactive sur la vie privée et l’économie du Web.
  • «Dégooglisons Internet», un projet qui «consiste à proposer des services alternatifs à Google Docs, Skype, Dropbox, Facebook, Twitter, Google Agenda, YouTube, Doodle, Yahoo! Groups, et autres. Une initiative du réseau Framasoft en faveur d’un Internet libre, décentralisé, éthique et solidaire.»
  • «Amazon Killer», une extension pour navigateur permettant de contourner le système d’Amazon.
  • «Disconnect», une extension pour navigateur bloquant les sites qui espionnent les internautes et portent atteinte à leur vie privée.
  • «Diaspora*», un nouveau réseau social dont les concepts clés sont la décentralisation, la liberté et la confidentialité.

Un autre volet du projet est «Gram», qui invite l’internaute à participer à la «grande fresque numérique mondiale». Il s’agit d’un collage à la Dada avec des œuvres originales du mouvement auxquelles sont ajoutées des photos des participant.e.s. L’internaute peut ainsi se connecter avec son compte Instagram et sélectionner une photo qu’il ou elle pourra envoyer au projet. Telle une exposition en ligne, chaque collage a sa légende nommant l’artiste Dada et le titre de l’œuvre ainsi que le nom de l'internaute-participant.e qui a envoyé sa photo. La navigation se fait au moyen de la souris dans tous les sens possibles. Il n’y a donc aucun parcours suggéré et les collages bougent avec le mouvement de la souris. Il est également possible de faire un tour directement sur Instagram et de parcourir les photos archivées sous le mot-clic #dadadata.

«Tweet poésie» invite également l’internaute à participer au projet en se connectant cette fois avec son compte Twitter. L’internaute peut ainsi voir son «poème» de 140 caractères apparaître dans un environnement 3D où les gazouillis flottent parmi quelques images dadas. La souris se transforme en une main avec le doigt pointé et lorsqu’elle passe par-dessus les textes, une voix métallique, différente à chaque fois, dicte le texte dans plusieurs langues, parfois de manière indistincte. Chaque gazouillis est accompagné d’une date, du lieu et du nom de son auteur. La poésie devient ainsi multiforme, multilingue, participative et interactive.

La section «Manifesto» est plutôt une documentation de l’événement. Pendant 30 heures, 80 personnes – des artistes, des écrivain.e.s, des designers, des développeurs, des étudiants et même des plombiers – se sont réunies au Cabaret Voltaire pour imaginer un manifeste dada digital. De grands noms, tels McKenzie Wark (auteur de The Hacker Manifesto), étaient aussi de la partie. Faute d’avoir été présent.e, l’internaute peut lire la description de l’événement, voir des photographies tirées de Twitter et des extraits vidéo de l’événement. Lors de l’événement, le site présentait ce «Hackathon» en direct et a été visionné par plus de 7 000 personnes. Pour David Dufresne, «il faut voir [le hackathon] comme du web physique. C’est une forme de Wikipédia.» (Bole, 2016) Il n’en est pas ressorti de manifeste, mais plutôt des possibilités de manifeste à la saveur Dada.

Enfin, le dernier volet du projet, qui n’est pas considéré comme une «hacktion», mais plutôt une section à part: le «DADA-Dépôt». Un «anti-musée», une archive interactive des «éclats» de Dada où l’internaute navigue à tâtons, explorant et découvrant les artistes dadas, leurs œuvres, leurs actions, leurs pensées. L’internaute y retrouve aussi l’entrevue avec Greil Marcus, essayiste et auteur de Lipstick Traces, ouvrage sur le vingtième siècle, un lien plus flagrant avec le style documentaire des créateurs. Hugi et Dufresne justifient ainsi leur choix d’un anti-musée et du fonctionnement du dépôt en entrevue:

Anita Hugi – On a en référence cette citation: «Dada était une bombe». Jusqu’aux années 70, aucun musée n’a collectionné Dada. Ce sont les dadaïstes eux-mêmes qui ont gardé cette collection vivante, puis ce furent des collectionneurs privés, des anarchistes, des fous, qui l’ont ensuite donnée au Centre Pompidou ou au musée de Zurich. Dada a connu un intérêt très tardif. Et beaucoup d’œuvres sont très fragiles, volontairement d’ailleurs, pour qu’il n’y ait pas de marchandisation possible. À part une petite salle au MoMA à New York, il n’y a pas de musée Dada. On ne voulait surtout pas faire un musée nous-mêmes. Alors on a appelé cela «dépôt», qui fait référence à un garage, là où les œuvres sont garées… ou égarées. C’est un clin d’œil au désordre: en allemand, le dépôt signifie aussi un endroit dérangé. On savait aussi que les musées ne nous suivraient pas tout de suite dans l’aventure. Internet permet de retrouver les pièces de cette bombe. On ne cherche pas à les classifier, mais à les mettre à disposition de manière aléatoire. [...]

David Dufresne – La déambulation dans le musée est très tactile et aléatoire. On passe d’une œuvre à un artiste, d’un artiste à une citation… Si tu reviens sur tes pas, tu ne tombes pas sur la même œuvre. […] Tu as une sorte d’anti-guide de cet anti-musée: c’est l’interview de Greil Marcus. Nous sommes allés le voir à New York avec 20 questions dans un petit sac. […] C’est une interview aléatoire: il parle un peu de Dada et beaucoup du monde dans lequel nous sommes aujourd’hui. Il nous montre qu’avec Dada, on est en train de parler d’une matière vivante, mais pas de tableaux accrochés au mur… […] C’est un peu bordélique, on tombe sur un truc, on repart… le tout dans une confrontation des genres et des matériaux (Bole, 2016).

L’internaute se retrouve avec Dada-Data devant un projet novateur autant sur le plan de la forme d’une œuvre Web interactive que sur le plan de l’hommage et de l'actualisation d’un mouvement passé. La navigation, l’interactivité et la présentation de chaque section sont uniques et font la force du projet. Mais c’est surtout l'interprétation de Dada, des liens tissés avec notre société actuelle et des réflexions suscitées qui sautent au yeux après une exploration de l’œuvre. Hugi et Dufresne créent donc réellement plus qu’un hommage. Ils semblent reprendre à la lettre ce que suggère T.J. Demos, historien de l’art et critique se concentrant sur l’art contemporain et la culture visuelle, dans son essai «Circulations: In and Around Zurich Dada»: «Paying attention to Dadaist strategies offers a fascinating story of how the avant-garde once dreamed of resistance to [...] domination and power» (Demos, 2003). Au lieu d’adopter une attitude défaitiste face à l’état du monde, Dada-Data suggère la résistance, comme Dada le faisait à son époque. Dérision, jeu, critique sont les mots d’ordre d’une révolution Web dada.

Pour citer
Tronca, Lisa. 24 mai 2016. « Dada-Data, par Dufresne, David et Anita Hugi ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/dada-data>. Consulté le 22 octobre 2017.