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Ceremony of Innocence

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Ceremony of Innocence est l’adaptation sur CD-ROM de la trilogie de Griffin & Sabine de Nick Bantock, parue chez Chronicles Books (Griffin & Sabine, 1991; Sabine’s Notebook, 1992; The Golden Mean, 1993)1. Le CD-ROM a été produit et réalisé par Real World MultiMedia, une branche de l’empire Real World fondé par Peter Gabriel. Parmi les nombreux artistes de renom ayant participé au projet, citons notamment Joan Ashworth, directrice de l’Animation au Collège Royal des Arts de Londres, et le Canadien Jeff de Boer, membre fondateur de la Society for Creative Anachronism. Les voix dans la version originale anglaise ont été enregistrées par les acteurs Paul McGann, Isabella Rossellini et Ben Kingsley; dans la version allemande, par Ben Becker, Katja Riemann et Otto Sander; et, dans la version française, par Marie Trintignant et Tom Novembre. La réalisation du projet a nécessité près de trois ans de travail. Au total, Ceremony of Innocence a récolté plus de dix-sept prix internationaux: INVISION AWARDS '98, San Francisco - Best of Show, Award of Excellence (Entertainment), Gold Medal (General Interest / Adult); BAFTA '98 (British Academy of Film and Television Arts), London interactive Entertainment Awards - Best sound, Best moving images; EUROPRIX MULTIMEDIA ART '98, Viennes - Best of show; NEW YORK FESTIVALS AWARDS '98 - Gold medal for entertainment category; EMMA '97 (European Multimedia Awards), Franckfurt - General interest, Entertainment, Leisure; ATOM AWARDS '97, Autralia - Gold ATOM Best product of the year, Most creative/innovative multimedia production, Best multimedia game, Most entertaining multimedia production; AIMIA AWARDS '97, Australia - Best sound composition & amp, Audio editing; ATLANTIC DIGITAL MEDIA AWARDS '97, Canada - International award of excellence; etc. Une présentation détaillée de l’œuvre, accompagnée des commentaires des artistes ayant participé à sa création, est disponible sur le site Web de Real Word MultiMedia2.

Ceremony of Innocence reprend la structure originale en trois parties de la trilogie de Griffin & Sabine. Toutefois, les noms de chacune des parties ont été changés: Griffin & Sabine est devenu «The Falcon»; Sabine’s Notebook, «The Gryphon»; et The Golden Mean, «The Sphinx». L’œuvre se présente comme une succession de cartes postales et de lettres (cinquante-huit au total), une nouvelle carte/lettre devenant accessible à chaque fois que l’utilisateur résout un nouveau casse-tête. L’envers de chaque carte postale et de chaque enveloppe contient des éléments animés avec lesquels l’utilisateur doit interagir. Lorsque l’utilisateur a accompli toutes les actions dans le bon ordre, la carte postale se retourne, révélant le texte, ou l’enveloppe s’ouvre, laissant apparaître la lettre. La voix d’un des acteurs narre alors le texte de la lettre ou de la carte, le tout étant accompagné de brèves animations, d’effets sonores et de musique. Lorsque la narration est terminée, une nouvelle carte ou enveloppe à ouvrir apparaît. Les cartes et les lettres se succèdent ainsi une à une, jusqu’à ce que l’utilisateur arrive à la fin de l’œuvre. Pour ce qui est de l’intrigue, on y suit la correspondance entre Griffin Moss, un graphiste résidant à Londres qui possède sa propre compagnie de cartes postales, et Sabine Strohem, une illustratrice habitant une île peu connue du Pacifique où elle prépare un livre sur les espèces animales locales et occupe la position de dessinatrice officielle des timbres pour le service des Postes. Après avoir vu les dessins de Griffin en rêve pendant des années, Sabine réussit à le retracer et le contacte pour lui faire part du lien particulier qui les unit. Elle décide ensuite d’aller le rejoindre à Londres, mais Griffin prend la fuite, effrayé par l’étrangeté de leur relation. Lorsqu’il rentre finalement à Londres, lui et Sabine semblent incapables de se rejoindre, habitant le même espace sans jamais se voir. Sabine repart alors pour les îles. Au bout d’un moment, un homme mystérieux commence toutefois à s’intéresser à leur histoire, et demande à voir leur correspondance. Se sentant menacés, Sabine et Griffin laissent tout derrière eux et décident de se rejoindre à mi-chemin, à Alexandrie, espérant échapper ainsi à l’étrange malédiction qui les empêche de se retrouver ailleurs.

Les casse-têtes proposés tout au long de Ceremony of Innocence exploitent le potentiel narratif du curseur en l’intégrant de façon active au récit. Pour reprendre l’expression de Jim Bizzocchi, il s’agit de «narrativité interactive» (Bizzocchi, 2001: 88): le curseur peut se mouvoir de gauche à droite et de haut en bas, mais aussi d’avant en arrière; il est souvent soufflé par le vent, emprisonné et mis en cage, immobilisé, entravé; ou encore, différentes créatures sur les cartes et les enveloppes avalent littéralement le curseur (en le gobant comme un insecte), l’animal devenant alors l’avatar de l’utilisateur, se mouvant selon les déplacements de la souris. À chaque nouvelle carte ou enveloppe, l’utilisateur découvre de nouvelles possibilités d’actions qui répondent aux expériences et aux angoisses des personnages. Chaque déplacement de la souris trouble ainsi l’équilibre précaire des univers créés par les protagonistes, entraînant dans son sillage la suite en mouvement du récit. Il s’agit toutefois au final d’une forme de jeu limitée puisque linéaire (Bizzocchi, 2001: 22): en effet, les actions de l’utilisateur n’influencent aucunement l’ordre de succession des cartes et des lettres. L’alternance des positions spectatorielles et interactives (Dall'Armellina, 2001) demeure au service d’une conception classique du récit.

Au niveau des thèmes exploités dans Ceremony of Innocence, l’œuvre de Bantock reste profondément marquée par un «mélange de zen, de gestalt-thérapie et des poésies de William Butler Yeats» (Bantock, 2002). Ainsi, ce qui anime le récit est le mouvement qui permet à l’individu de s’adapter à son environnement, le processus qui va du déséquilibre à l’équilibre. Lorsque Griffin fuit devant Sabine, c’est devant lui-même qu’il s’enfuit. D’ailleurs, plus le récit avance, plus Sabine nous apparaît comme n’étant qu’une création de son imagination… Est-il en train de perdre la raison? Par exemple, sur une des cartes de Griffin, on peut voir un lémur sortir de la tête d’un homme, faisant exploser celle-ci, symbole de ses fantasmes qui prennent vie et de la folie qui le menace. Les armoiries mêmes de Griffin, arborant une lune poursuivant un soleil sous un griffon, illustrent déjà la quête d’équilibre qui le déchire. Sabine, femme mystérieuse et exotique qui communie avec les insectes et les morts, représente la part d’ombre de Griffin, encore mal intégrée. Ce n’est d’ailleurs qu’en fuyant Londres et sa vie pour aller à Alexandrie que Griffin réussira à se réconcilier avec lui-même, réconciliation qui s’opère au prix de son absorption par Sabine. En effet, la dernière carte, une création de Griffin, porte l’écriture de Sabine. Aussi, au bas de la carte, c’est la signature de Sabine que l’on retrouve, signature dans laquelle s’est toutefois glissé un «M.» mystérieux, rappelant le nom de Griffin (Moss). Dans la fusion, c’est la part sombre et exotique de Sabine qui a pris le dessus. Dans sa structure, Ceremony of Innocence reprend ainsi la structure du poème de Yeats, «The Second Coming» (1921):

Turning and turning in the widening gyre

The falcon cannot hear the falconer;

Things fall apart; the center cannot hold;

Mere anarchy is loosed upon the world,

The blood-dimmed tide is loosed, and everywhere

The ceremony of innocence is drowned.

Au début du CD-ROM, on entend d’ailleurs l’acteur Ben Kingsley réciter le poème comme un mauvais présage, l’annonce de la décomposition déjà anticipée de Griffin.

Au final, il s’agit d’une œuvre remarquable qui porte le sceau du savoir-faire de l’équipe de Real World MultiMedia. Le travail sur la musique, l’ambiance sonore et le graphisme est étonnant, extrêmement soigné. Le recours à des acteurs professionnels de renommée internationale pour assurer la narration est aussi pour beaucoup dans le succès de Ceremony of Innocence: dans une œuvre où le parcours de l’utilisateur demeure somme toute linéaire et résolument classique, tout l’intérêt de l’ensemble réside dans la qualité de sa réalisation.

Notons que Nick Bantock a repris une fois de plus la trilogie de Griffin & Sabine au début des années 2000 en réalisant une nouvelle trilogie de livres animés, parus chez Chronicles Books: The Gryphon (2001), Alexandria (2002) et The Morning Star (2003).

Pour citer
Gauthier, Joëlle. 12 janvier 2010. « Ceremony of Innocence, par Villon, Gerrie, Alex Mayhew, Nick Bantock, Karolyn Pike, Brian Short, Dan Blore, Michael Dean, Darren Umney, Matthew Thurling, Alex Gifford, Andy Kennedy, Ruth Lingford, Joan Ashworth, Andy Staveley, Joshua Portway, Bedric Glaser, Jonathan Hodgson et Jeff de Boer ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/ceremony-innocence>. Consulté le 16 octobre 2017.