• The Cemetary of Lost Data / Le Cimetière des Données Disparues (navigation filmée #1)

The Cemetary of Lost Data / Le Cimetière des Données Disparues

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The Cemetery of Lost Data / Le Cimetière des Données Disparues est une œuvre du Marseillais BlueScreen conçue pour permettre à l’internaute d’«enterrer» des données perdues dans un cimetière virtuel. Lorsqu’on accède au site Web du Cimetière, le titre de l’œuvre apparaît en anglais au milieu de l’écran. L’internaute doit alors sélectionner la langue d’utilisation à l’aide des options situées sous le titre («english | français») pour lancer l’introduction. Dans la partie d’introduction, du texte défile à l’écran sans que l’internaute n’ait à intervenir. Vingt fragments se succèdent ainsi en un peu moins de 45 secondes, relatant la perte d’une donnée anonyme: «Elle était là… / il y a un instant encore / je ressens toujours / sa présence […] TOUT EST FINI / il ne reste plus / qu’à l’enterrer…».

Apparaît ensuite le Cimetière comme tel, composé d’une multitude de tombes carrées grises sur fond noir. D’abord lointain, le Cimetière se rapproche rapidement, comme si l’internaute plongeait vers celui-ci. Finalement, la plongée s’interrompt et l’internaute demeure suspendu au-dessus des tombes, sur lesquelles apparaissent maintenant les noms des données enterrées. En déplaçant le curseur de la souris, l’internaute provoque un déplacement similaire amplifié du cimetière sur l’écran, ce qui permet d’en couvrir l’entièreté sans avoir à utiliser les traditionnelles barres de défilement, celles-ci étant d’ailleurs absentes du Cimetière. Lorsque le curseur de la souris passe sur l’une des tombes, celle-ci s’agrandit automatiquement. Sur la tombe sont alors visibles, en plus du nom de la donnée disparue, la date de naissance et de décès de la donnée et l’épitaphe laissé par l’internaute à qui elle a jadis appartenu. Dans le coin inférieur droit, deux liens permettent encore de contacter par courriel l’internaute endeuillé (si celui-ci a bel et bien laissé ses coordonnées lorsqu’il a rempli le formulaire d’enterrement) et/ou de visualiser les informations complémentaires sur la perte de la donnée. Tout au long de la visite de l’internaute dans le Cimetière, une barre au bas de l’écran indique la date, le nombre de tombes (le 13 octobre 2009, le Cimetière en comptait 246) et la langue d’utilisation sélectionnée. À côté de la langue de visualisation, un lien permet finalement d’accéder au formulaire d’enterrement pour déposer une donnée dans une nouvelle tombe.

Dans le Formulaire d’enterrement, on demande à l’internaute de fournir le nom du défunt, la date de naissance du défunt, la date de décès, la taille estimée du défunt, la cause du décès, la nature de la perte (temps, argent, sentimentale), l’ampleur estimée de la perte sur une échelle de 1 à 5, la description de la perte, l’épitaphe de la future tombe, son nom et son prénom en tant que demandeur, son adresse courriel et l’URL du demandeur, le cas échéant. Toutes ses informations sont optionnelles et les formulaires incomplets sont eux aussi traités. Une fois le formulaire soumis, l’internaute est ramené à l’écran d’accueil de l’œuvre. En repassant par l’introduction pour revenir au Cimetière, l’internaute pourra alors voir la nouvelle tombe de sa donnée disparue apparaître à l’extrême droite de l’ultime rangée inférieure. Les tombes s’ajoutent ainsi les unes aux autres, au fil du temps.

L’artiste BlueScreen appartient au regroupement Transitoire Observable créé par Philippe Bootz, Alexandre Gherban et Tibor Papp. Le Cimetière est d’ailleurs conçu selon les principes de l’œuvre procédurale transitoire observable prônés par Bootz, Gherban et Papp dans leur manifeste de 2003:

L’auteur crée un programme mais le lecteur ou le spectateur interagit avec un processus observable qui échappe aux volontés et à la logique algorithmique que l’auteur a manifestées dans ce programme. […] Ainsi donc, l’auteur créé mais ne fixe pas obligatoirement ce qui est observé par le spectateur/utilisateur. Les éléments observables par l’un et l’autre diffèrent parce qu’ils ne sont pas des objets stables et reproductibles, quand bien même le voudrait l’auteur, mais des états transitoires du processus d’exécution. C’est un fait. (Bootz, Philippe)

Si le programme demeure, l’œuvre elle-même est changeante, modifiée à jamais par l’ajout de chaque nouvelle tombe. Le Cimetière est d’ailleurs l’espace de réappropriations actives et de détournements qui dépassent sa vocation initiale de «cimetière de données»: ainsi, au milieu des disques durs défectueux et des fichiers corrompus, on retrouve des tombes érigées pour des personnes réelles décédées, des partis politiques défaits, l’amour-propre d’un tel ou différents personnages tirés de l’imaginaire collectif – quand ce n’est pas tout simplement pour «ta mère», «ta sœur», etc. Pour reprendre une fois de plus le manifeste du Transitoire Observable: «L’auteur crée un programme mais le lecteur ou le spectateur interagit avec un processus observable qui échappe aux volontés et à la logique algorithmique que l’auteur a manifestées dans ce programme» (Idem).

Mais ce qui rend le Cimetière si intéressant est aussi l’étrange subversion qu’il opère: ce qui est perdu et enterré, les «données disparues», est exactement ce qu’Internet est sensé abriter et protéger en tant que «palliatif de la mémoire humaine» (Malbreil, Xavier). Il ne s’agit pas d’un véritable exercice de mémoire, mais de la mise en évidence de ses ratés. Le Cimetière constitue donc un amusant pied-de-nez ludique aux failles de l’informatique, une célébration d’un «là» qui n’est plus – bref, un cimetière conçu pour fêter la permanence paradoxale de l’éphémère.

 

Pour citer
Gauthier, Joëlle. 6 octobre 2009. « The Cemetary of Lost Data / Le Cimetière des Données Disparues, par Bluescreen, ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/cemetary-lost-data-le-cimetiere-des-donnees-disparues-0>. Consulté le 18 octobre 2017.