• Behind Memory (navigation filmée #1)

Behind Memory

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Behind Memory est une œuvre de Julie Morel, membre d’Incident.net, qui présente une succession de fragments de phrases apparaissant sur fond noir. Chaque fragment laisse voir à travers le corps des lettres une image photographique qui se révèle peu à peu alors que le texte grossit progressivement à l’écran, jusqu’à donner l’impression à l’internaute de passer à travers le corps des lettres (révélation totale de l’image). Au bout d’un moment, les images finissent par disparaître (retour au fond noir), laissant la place à de nouveaux fragments de phrases. Tout au long de l’expérience de visualisation, une trame sonore, composée de simples bruits d’ambiance auxquels se superposent parfois quelques notes de piano, accompagne la succession des mots et des images photographiques.

Les fragments de phrases sont en fait produits par un générateur de texte qui utilise les mots de Through the Looking-Glass de Lewis Carroll comme matière première. Le texte de Lewis Carroll est ainsi entièrement décomposé et remanié, donnant lieu à des arrangements textuels inédits générés au fur et à mesure qu’ils apparaissent à l’écran. Quant aux photographies qui accompagnent l’œuvre, elles ont été prises par Julie Morel à l’aide d’un sténopé, puis numérisées et identifiées avec différents mots-clefs descriptifs. Lorsqu’un fragment de phrase est généré, l’image photographique qui lui a été attribuée grâce à cette description par mots-clefs surgit : pour chaque nouvel agencement textuel, le logiciel créé par Morel repère le premier mot significatif de l’ensemble (par exemple, le premier nom commun), puis va chercher dans la banque d’images photographiques disponibles une image identifiée par un descriptif similaire. Lorsque l’internaute visite l’œuvre, c’est ce processus de génération-association qu’il enclenche, devenant le témoin des agencements inédits qui se manifestent un à un à l’écran.

L’œuvre de Lewis Carroll se prête particulièrement bien à ce genre de démarche. Mathématicien ayant publié plusieurs ouvrages de logique entre 1860 et le début des années 1890, Carroll manifeste dans ses œuvres littéraires un intérêt certain pour les formules répétitives et les équations les plus diverses. Reprendre les mots de Through the Looking-Glass pour les inscrire différemment dans de nouvelles équations ne fait qu’étendre cette obsession de Carroll pour les manipulations logiques, leur permettant de prendre pied dans l’ère du numérique. Parallèlement, l’utilisation par Morel d’une ancienne technique photographique (le sténopé) dérivée de la camera obscura pour réaliser les clichés présentés dans l’œuvre, témoigne elle aussi d’un certain souci de retrouver les origines d’une technique devenue technologie. À la pureté des formes mathématiques exploitées par Carroll répond la simplicité du boîtier du sténopé, ancêtre de tous les appareils photographiques actuels. Aussi, le sténopé ayant surtout été utilisé à l’époque où Carroll a vécu, ce choix technique renforce d’autant plus le sentiment d’intimité qui unit textes et images dans l’œuvre de Morel.

Behind Memory révèle ainsi la véritable vie secrète des mots de Lewis Carroll, telle qu’elle aurait pu être saisie au moment même de leur écriture. Il s’agit de plus d’une œuvre qui met en valeur les processus d’associations quasi instantanées que rendent possibles les nouvelles technologies, permettant la manifestation à l’écran des principes associatifs qui régissent l’action de la mémoire humaine. Chaque mot cache une vie propre, un ensemble d’images qui n’attendent que d’être rappelées. Finalement, en mettant en scène le passage symbolique du regard à travers le corps des lettres pour atteindre les images qui se cachent derrière les mots, Morel nous invite bel et bien à accomplir nous-mêmes le voyage «through the looking-glass», de l’autre côté du miroir, pour découvrir la richesse des mondes cachés que recèlent les associations accidentelles des mots formant le tissu de notre réalité.

Il est à noter que le site Web qui héberge l’œuvre de Morel contient un très intéressant (quoique très bref) journal où l’artiste présente sa démarche et discute de ses premières expérimentations avec le sténopé (notamment lors de ses voyages à Rochefort-en-Terre et Zanzibar). L’internaute qui s’intéresse à ces sujets peut aussi y trouver quelques références  très intéressantes sur l’histoire de la camera obscura et des sténopés. La version de Behind Memory disponible sur Incident.net ne fonctionne cependant pas correctement: si le générateur de texte est toujours opérationnel, la banque d’images photographiques qui l’accompagne n’est plus disponible. Pour visualiser l’œuvre correctement, l’internaute doit se rendre sur le site Web d’Hidrazone, organisme ayant subventionné la réalisation du projet (http://www.hidrazone.com/artists/julie_morel/behind_memory/display_behind_memory.html).

 

Pour citer
Gauthier, Joëlle. 19 avril 2010. « Behind Memory, par Morel, Julie ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/behind-memory>. Consulté le 22 août 2017.