• ASCII History of Moving Images (navigation filmée #1)

ASCII History of Moving Images

Auteur·e·s: 

ASCII History of Moving Images de Vuk Cosic présente une histoire abrégée du cinéma sous la forme de courts extraits muets de films «classiques» convertis en ASCII (American Standard Code for Information Interchange). Sur la gauche, un menu permet de sélectionner la scène que l’internaute désire visionner. Lorsqu’une scène est sélectionnée, l’animation en ASCII qui lui correspond joue sur la droite. Bien que la liste des films proposés contienne sept titres («lumiere», «eisenstein», «king kong», «star trek», «blow up», «psycho» et «deep throat»), seuls cinq extraits sont disponibles («eisenstein», «star trek», «blow up», «psycho» et «deep throat»). Tous les caractères qui composent le menu et les animations apparaissent en vert vif sur fond noir, rappelant l’esthétique minimaliste associée aux premiers ordinateurs. Parallèlement, une fine ligne verticale qui balaie constamment une section de l’écran (mouvement de gauche à droite) est un clin d’œil humoristique au medium d’origine des extraits choisis. En effet, le comportement de la ligne imite celui d’un «fil» de pellicule, tel qu’on en voit souvent lors des projections au cinéma. ASCII History of Moving Images s’inscrit dans la série The Official History of Net.art de Vuk Cosic. Le premier volume, History of Art for Airports, propose une histoire abrégée de l’art grâce à des pictogrammes inspirés de la signalétique des aéroports; le deuxième volume, Classics of Net.art, présente une série de publications sur CD-ROM dirigée par Keiko Suzuki; le quatrième volume, ASCII History of Art for the Blind, permet d’«entendre» des œuvres d’art célèbres converties en ASCII; et le volume cinq, Compressed History of Film, montre une histoire compressée du film, réduite à un pixel au milieu d’un écran. ASCII History of Moving Images constitue le troisième volume de la série.

La particularité d’une création en ASCII telle que ASCII History of Moving Images réside dans la délocalisation à l’extérieur de l’écran de l’engagement de l’internaute dans l’expérience interactive de l’œuvre. Vue de près, une image en ASCII se présente comme une simple succession de caractères alphanumériques standards dépourvus de sens. Pour en saisir la teneur, l’internaute doit renoncer à toute tentative de lecture linéaire et modifier sa position par rapport à l’écran sur lequel il visionne les extraits de films. Autrement dit, les images constituées de caractères ASCII ne se laissent pas déchiffrer de près et un certain recul est nécessaire pour deviner les motifs qu’elles présentent, ce qui oblige l’internaute à se déplacer physiquement dans l’espace. Dans le cas de l’œuvre de Vuk Cosic, ce processus de déchiffrage est facilité par la nature du matériau de base ayant servi à la création de ASCII History of Moving Images. En effet, comme les extraits choisis présentent des scènes «classiques» du cinéma, l’internaute se situe beaucoup plus facilement par rapport aux animations pour lesquelles il possède déjà une grille mentale d’appréciation; le film ASCII est, en quelque sorte, reconnu avant d’être connu dans son entièreté.

Comme toutes les autres œuvres de la série The Official History of Net.art, ASCII History of Moving Images aborde son thème principal (l’histoire du cinéma) avec beaucoup d’humour. Au lieu de s’en tenir au cinéma de répertoire, Vuk Cosic se sert du modèle historique pour placer sur un même pied le cinéma de propagande d’Eisenstein, la science-fiction pop de Gene Roddenberry (Star Trek) et le cinéma «porno chic» de Gerard Damiano (Deep Throat). S’il y a détournement du film dans sa conversion en ASCII, il y a aussi détournement du concept de manuel d’histoire dans la joyeuse disparité des références choisies. L’histoire de Vuk Cosic est, avant toute chose, une parodie de l’Histoire. L’utilisation même de l’esthétique ASCII et du style épuré des premières interfaces informatisées donne un charme désuet à l’œuvre. En refusant de camoufler la nature digitale de l’image, Vuk Cosic flirte avec le kitsch et met en scène les processus de transferts au cœur de la création des images:

These projects remind us that since at least the 1960s the operation of media translation has been at the core of our culture. Films transferred to video; video transferred from one video format to another; video transferred to digital data; digital data transferred from one format to another: from floppy disks to Jaz drives, from CD-ROMs to DVDs; and so on, indefinitely. (Manovich, 2008)

Bref, ASCII History of Moving Images est une œuvre ludique qui, en plus de questionner notre relation au cinéma et aux films qui ont marqué son histoire, propose une intéressante réflexion sur la production des images qui ont constitué notre imaginaire collectif.

Pour citer
Gauthier, Joëlle. 24 novembre 2009. « ASCII History of Moving Images, par Cosic, Vuk ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/ascii-history-moving-images-0>. Consulté le 20 octobre 2017.