• 88 Constellations for Wittgenstein (to be Played with the Left Hand) (navigation filmée #1)

88 Constellations for Wittgenstein (to be Played with the Left Hand)

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88 Constellations for Wittgenstein (to be Played with the Left Hand) est une oeuvre hypermédiatique qui prend la forme d'une carte du ciel présentant les constellations. La figure centrale de l'oeuvre est le philosophe Ludwig Wittgenstein, bien que divers sujets périphériques y soient abordés, par exemple la vie de Charlie Chaplin, ou encore le cinéma de Frank Capra. La navigation s'effectue grâce aux étoiles qui sont représentées dans chacune des constellations. Ce mode de navigation permet de saisir aisément les liens qui unissent les thématiques abordées dans chacune des sections. Par exemple, l'étoile «Wittgenstein» est liée à celle de «Godard» et celle de «Macguffin», qui elle-même est liée à l'étoile nommée «Philosophical Investigations». Cette oeuvre, riche et dense, permet à l'internaute d'apprendre sur la vie et la pensée philosophique de Wittgenstein, mais également sur le contexte historique dans lequel il a vécu et sur les autres figures importantes de son époque. Au fil de l'oeuvre, une voix off assume la narration tandis que l'on visionne une séquence vidéo ou encore une animation.

Au-delà de son caractère historique, biographique, 88 Constellations for Wittgenstein (to be Played with the Left Hand) pose le problème de la perception des événements. Le support visuel qui permet la navigation dans l’oeuvre, soit la carte du ciel représentant les quatre-vingt-huit constellations, a d’abord une fonction d'orientation. Cette carte permet à l’internaute d’effectuer un parcours lectural où les divers fragments, bien qu’autonomes, acquièrent une signification de par leur proximité avec d’autres fragments. Ce mode de navigation où chacun des fragments est une étoile dans la carte du ciel, étoile qui est reliée à d’autres étoiles pour former une constellation, est porteur d’une certaine conception du monde. En effet, plusieurs fragments reprennent à leur compte des pensées de Wittgenstein, dont la proposition 1.1 du Tractatus logico-philosophicus: «The World is the totality of facts, not of things.» David Clark, partant de cette prémisse, présente chacun des fragments de son oeuvre comme étant des faits indépendants. Cependant, reprenant cette autre idée de Wittgenstein selon laquelle le sens émerge des airs de famille que les faits entretiennent entre eux, il suggère que ceux-ci sont compréhensibles dans les relations qui les lient. Dans le fragment intitulé «Constellations», nous retrouvons cette idée exprimée de façon explicite: «A point is a fact. A line connects two points. A line is a story that connects two facts. Stories are vectors connecting facts together. These vectors makes pictures, as above, or below, or vice-versa1

Concrètement, ces idées se traduisent dans le travail de Clark par la mise en place d’un regard sur l’histoire où les événements, étrangement, sont liés entre eux par des échos, des structures récurrentes et une foule de coïncidences. À ce propos, il faut noter que le choix d’une carte du ciel comme dispositif de visualisation n’est pas anodin. En effet, il semble qu’il faille y voir une référence à cette conception ésotérique du monde selon laquelle nos vies seraient régies par le positionnement des astres. Cette idée d’une logique globale gouvernant l’ensemble des faits agit en tant que moteur de l’oeuvre. Selon cette logique, David Clark s’évertue à tisser entre les diverses étoiles de ses constellations des liens qui tendent à démontrer, par des faits, que les événements sont toujours, d’une quelconque façon, reliés — ou plutôt reliables — entre eux.

Le premier fragment, intitulé «eighty eight», est un bel exemple de ce principe de résonance des événements. Celui-ci multiplie les liens avec le nombre quatre-vingt-huit. On y apprend par exemple que le piano contient quatre-vingt-huit touches, tout comme il y a quatre-vingt-huit constellations identifiées dans le ciel. Ensuite, on souligne que Wittgenstein, Chaplin et Hitler sont tous les trois nés en 1889, à quelques jours d’intervalle, en prenant soin de bien faire ressortir le quatre-vingt-huit qui se trouve dans cette date. Un peu plus loin, dans le fragment consacré à Hitler, nous apprenons que les joueurs de football, en Allemagne, ne portent jamais le maillot 88, puisque le H est la huitième lettre de l’alphabet et que, du coup, le double H renvoie au sinistre salut nazi: «Heil Hitler!». Le fragment consacré à Chaplin, quant à lui, insiste sur le fait que le cinéaste jouait du piano. De plus, il est mort à l’âge de quatre-vingt-huit ans.

Ce réseau de faits, tissé autour du nombre 88 et du piano, trouve un écho dans le fragment consacré au piano, où on nous rappelle cette pensée de Wittgenstein qui établit une analogie entre le fait d’énoncer un mot et celui de jouer une note sur un clavier: «Uttering a Word is like striking a note on the keyboard of the imagination.» Le fragment consacré au frère de Wittgenstein est également orienté en vue d’alimenter ce réseau de sens: on y apprend que Paul Wittgenstein fut un pianiste bien singulier. En effet, celui-ci a perdu son bras droit lors de la Première Guerre mondiale, ce qui l’a amené à composer des pièces à jouer avec la main gauche. Ce fait permet de saisir pourquoi le sous-titre de l’oeuvre est: «to be played with the left hand.»

Au final, nous pouvons dire que cette oeuvre de David Clark met en place un dispositif hypertextuel servant une certaine conception de l’Histoire, où celle-ci apparaît comme étant la somme des relations que les faits entretiennent entre eux. Cette vision de l’Histoire, résolument rhizomatique, s’il est possible de la représenter (imparfaitement) sur un support imprimé, trouve toutefois avec l’hypertexte un support parfaitement adapté à la représentation de cette complexité. Les liens, s’ils existent aussi à un niveau cognitif, se trouvent matérialisés par l’interface graphique qui s’affiche à l’écran. Ce dispositif développé par David Clark, en représentant l’Histoire comme un ensemble de constellations, permet de saisir de façon intuitive cette idée qui veut que les événements, au fil du temps, se répondent entre eux, et acquièrent une signification pour nous par l'intermédiaire de ces liens.

Pour citer
Brousseau, Simon. 20 mai 2010. « 88 Constellations for Wittgenstein (to be Played with the Left Hand), par Clark, David ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/88-constellations-wittgenstein-be-played-left-hand-0>. Consulté le 19 octobre 2017.