17776

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«Une histoire à propos du futur du football américain», l'auteur Jon Bois présente ainsi sur Twitter son «plus grand projet jamais tenté», disponible sur la plateforme de nouvelles sportives SB Nation. C'est pourtant une oeuvre transmédiatique de science-fiction qui est présentée aux internautes où, en l'an 17776, des sondes spatiales douées d'intelligence humaine observent la population terrestre, immortelle et obsédée comme jamais par le football. Un sport qui ne pourrait être plus différent de celui que nous connaissons.

Nous faisons d'abord défiler différentes pages de calendriers, à l'aspect rétro. Les années sont abrégées à la dernière dizaine, induisant le lecteur en erreur: en effet, cette manière d'illustrer une année est plus commune lorsque nous référons au XXe siècle qu'autrement. Commençant en mars '43 (donc l'an 17743), nous lisons le dialogue entre Nine et Ten, superposé aux pages du calendrier. Étant donné le délai de réception de leurs réponses, leur court dialogue s'étand sur 33 ans, jusqu'en mars '76 (17776). Nous découvrons alors avec stupéfaction que les personnages sont en fait les sondes spatiales Pioneer 9 (Nine), Pioneer 10 (Ten) et Jupiter Icy Moon Explorer (JUICE), ayant évolué au fil des millénaires en entités intelligentes comparables aux êtres humains. Sortant de son «coma» (faisant référence à la formule utilisée lorsque la NASA a perdu contact avec la sonde en 1983), Nine se fait expliquer à quoi ressemble maintenant l'humanité. En 2026, la population terrestre a arrêté subitement de vieillir, de se reproduire et de mourir; gardant depuis une population stable. Ayant réglé «tous leurs problèmes. Guerres, pauvreté, maladies», la population américaine semble être encore plus obsédée par le football qu'au XXIe siècle. Le sport, sans restriction quant à la taille du terrain, se déroule maintenant dans le territoire entre les deux états qui s'opposent: transformant le jeu en quelque chose de plus proche du marathon et du camping. Étant donné que les gens ne vieillissent et ne meurent pas, les parties sont interminables. Outre le football, la population américaine joue à une variation du jeu du 500: un ballon de 200lb est propulsé d'un canon en Alaska vers le reste des États-Unis où les joueurs, dispersés partout dans le pays, essayent de se l'approprier.

Le peuple américain du futur, dans l'oeuvre de Bois, brille par son utilisation absurde de la technologie pour se divertir. Car, dans un monde où les humains vivent indéfiniment, l'ennui est le principal ennemi à combattre au jour le jour. Le divertissement passe par des quêtes futiles (trouver le plus de ballons de football autographiés par le joueur  de seconde zone Koy Detmer) et vaines (tenter de gagner une partie de football se déroulant entre les états de Washington et du Nouveau-Mexique). Malgré leur immortalité, les humains du futur possèdent une absence totale de vision à long terme et d'ambition collective: les gens ne veulent pas explorer l'espace, construire de nouvelles infrastructures ou développer de nouvelles technologies. Pire, le personnage d'Eddie Krieger illustre qu'en plus de pousser l'individu à développer une obsession absurde (réussir à battre son record personnel au jeu de Konami Double Dribble), l'immortalité l'amène paradoxalement à se replier sur lui-même: Eddie Krieger vit en ermite depuis 9313 années dans une caverne de son enfance et tente de se faire oublier. Cet immobilisme de la société, qui mène au repli, est expliqué par l'absence de nouvelles générations pour dynamiser la société. Par le collage de journaux réels datant des années 1970 jusqu'à 2000, le confort et le manque de vision sont comparés humoristiquement aux voitures Chrysler Plymouth Voyager. La seule technologie majeure développée dans le futur est celle des nanobots, qui préservent le confort et la sécurité de la population en empêchant les accidents. Les personnages humains sont décrits à l'aide de cartes de football indiquant leur date de naissance, grandeur, poids ainsi que leurs statistiques de jeu. Ce dernier aspect semble leur enlever toute individualité pour renforcer l'aspect mécanique et ridicule de leur existence d'immortels. Étant donné que l'humanité a oublié la mort et le deuil, la destruction d'un objet (l'ampoule d'Edison) est élevée au même niveau que la mort d'un organisme vivant. La réaction face à l'éclatement de l'ampoule semble faire écho à l'obsession pour les ballons de football autographiés de certains personnages. De même, les trois sondes spatiales observant la terre semblent être les personnages les plus humains et attachants de l'oeuvre. Au bout du 25e chapitre, on semble davantage s'inquiéter de l'avenir de Pioneer 9, qui doit retomber dans le coma pour recharger sa batterie, que du sort de l'humanité.

La fin, qui semble précipitée, tente de répondre à tous les questionnements soulevés au fil des épisodes: pourquoi les bâtiments sont-ils identiques à ceux du XXIe siècle? Qu'est-il arrivé aux New-Yorkais après l'inondation de leur ville? Est-ce que les enfants ont aussi arrêté de vieillir en 2026? Le chapitre s'achève sur une vidéo expliquant la situation actuelle des sondes Pioneer 9 et Pioneer 10 ainsi que la date du lancement de Jupiter Icy Moon Explorer. Jon Bois nous offre une critique originale de la culture américaine obsédée par le sport, ainsi qu'une mise en garde contre l'immobilisme et la nostalgie. Ces propos semblent faire référence au courant rétro-futuriste et nostalgique dans la science-fiction actuelle. Analyser l'oeuvre de Bois selon les questionnements sociologiques et sémiologiques soulevés renforce l'amusante incongruité d'avoir une plateforme médiatique sportive comme site d'hébergement: 17776 réfléchit moins à l'avenir du football qu'à celui de ses amateurs.

Pour citer
Tremblay, Alexandra. 19 juin 2017. « 17776 ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/17776>. Consulté le 22 octobre 2017.