• 24 poses féministes, Caroline Hayeur, Vidéo 1

24 poses féministes

24 poses féministes est un éditorial photographique sur six artistes féministes québécoises provenant de divers milieux culturels, comme la danse, la musique, le théâtre ou encore le dessin. Elles ont eu pour mission d’illustrer 24 mots touchant de près ou de loin les femmes par l’usage de la photographie.

À son arrivée sur l’œuvre, l’internaute voit devant lui les 24 tableaux proposés (quatre par artiste). Sombres au départ, ils s’éclaircissent lorsqu’on les survole du curseur (et restent clairs une fois qu’on a cliqué dessus); de plus, leur titre apparaît alors et on entend les voix des six artistes le prononcer. Lorsque l’internaute sélectionne l'un des tableaux, une image s’affiche et un commentaire audio de l’une des artistes se fait entendre (enregistré en compagnie des autres artistes, si l’on se fie aux rires que l’on entend à quelques reprises). Il est suivi d’un court énoncé proposant une réflexion de l'une des artistes sur le sujet. Il est aussi possible de sélectionner «Les artistes» pour être redirigé vers une page présentant les six participantes. En cliquant sur la photo de l’une d’entre elles, l’internaute peut lire une courte biographie et entendre une définition personnelle de ce que représente le fait d’être féministe pour l’artiste. Une série de 12 photographies reprenant les mêmes thèmes que ceux de la page principale (les autres clichés pris par l’artiste qui n’ont pas été placés sur la page principale) est aussi accessible.

Les «mots-thèmes» abordés vont de sujets aussi variés que la maternité ou la pilosité. On y retrouve des thèmes «chauds»1 ayant traversé l'esprit de toute personne réfléchissant au(x) féminisme(s), aux femmes ou aux relations hommes-femmes dans notre époque contemporaine. Les six artistes font ici une interprétation poétique de luttes collectives et personnelles et réfléchissent à une représentation plus juste des femmes. Elles actualisent ainsi la vision que l'on peut avoir du féminisme au Québec en 2012 et prouvent que, même si sa forme a évolué avec les époques, il s'agit d'une lutte continuelle dans le quotidien des femmes. 

L'œuvre aborde le féminisme sous l'angle de l'expérience et de l'expression personnelle des artistes. Le témoignage prévaut ainsi à une lecture théorique des enjeux du féminisme au Québec. Il est dit dans le propos du projet que la forme de l'autoportrait est privilégiée pour répondre à sa popularisation dans les médias sociaux de nos jours. Il s'agit peut-être, pour les créatrices de 24 poses féministes, de rendre la question féministe plus accessible au public élargi qui présente souvent des réticences face au mot «féminisme». Et pourtant, n'aurait-ce pas été le contexte idéal pour démystifier certaines de ces conceptions qui semblent faire si peur aux non-initiés? Sans enlever à la sensibilité et à la force de ce projet, il demeure que plusieurs informations complémentaires ou explorations conceptuelles auraient pu enrichir l'œuvre.

Depuis les années 1990, comme l'affirme Denisa-Adriana Oprea, auteure de l'article «Du féminisme (de la troisième vague) et du postmoderne», on parle dorénavant «d'une troisième vague féministe, dont les paramètres se laisseraient circonscrire autour d'une éthique de l'hétérogénéité et d'une idéologie de l'individualisme» (Oprea, 2008: 5). Il est à noter que cette théorie de la troisième vague et de l'état d'individualisme du féminisme est souvent contestée au sein de certains cercles féministes, mais nous empruntons tout de même les propos d'Oprea, car ils reflètent très bien une conception divulguée dans la société et les médias de masse. Dans l'article du Devoir, «Le féminisme renouvelé», associé au cahier spécial Féminisme issu du même partenariat Le Devoir et l'ONF/interactif que 24 poses féministes, les chercheures et femmes interviewées mentionnent également une troisième vague féministe, une altération du militantisme influencée par la société individualiste et une crise de la transmission entre les anciennes générations féministes et les nouvelles (Porter, 2012). De plus, dans les blogues et réseaux sociaux, on constate depuis les dernières années une polarisation du discours sur le(s) féminisme(s). Le blogue francophone jesuisféministe.com montre l'actualité et la diversité des opinions de femmes se disant féministes et ressentant le besoin de dialoguer avec d'autres. L'antiféminisme est malheureusement assez présent dans le paysage Web depuis un certain temps. Pour ne donner qu'un exemple plus près du domaine numérique, Anita Sarkeesian, vidéoblogueuse féministe aux États-Unis déconstruisant la représentation des femmes dans les récits de la culture populaire avec ses entrées YouTube répertoriées sous Feminist Frequency, a reçu des attaques virulentes et même des menaces de mort pour ses propos! Le féminisme, désuet pour certain(e)s? Oui, pour celles ayant exposé leur désaccord avec le féminisme actuel dans la page Tumblr Women Against Feminism, lancé en 2013.

Nous n'avons fait qu'effleurer quelques-uns des enjeux soulèvés sur Internet dans les dernières années. De plus amples informations sur le(s) féminisme(s) aideraient-elles dans ces polémiques? Le Devoir et l'ONF/interactif auraient-ils pu contribuer à cette démystification? Nous pouvons comprendre qu'il ne s'agit pas du mandat du projet 24 poses féministes. Peut-être que cette approche plus empirique que didactique est le meilleur moyen pour contrer la haine et l'incompréhension présentes sur les réseaux sociaux. L'œuvre se rapprocherait ainsi, par son angle d'approche plus intime basé sur le témoignage, d'un féminisme post-moderne répondant aux formes éclatées de sociabilité de notre société actuelle.

Pour citer
Mundviller, Mathieu, Lisa Tronca et Caroline Hayeur. 10 août 2015. « 24 poses féministes ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <https://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/24-poses-feministes>. Consulté le 26 janvier 2023.