Variation

Loss Pequeño Glazier: Four Guillemets

Four Guillemets est une expérimentation poétique générative de Loss Pequeño Glazier qui exploite le concept du quartet. L'oeuvre est divisée en quatre «pages» que l'internaute fait défiler grâce aux flèches placées au bas de la fenêtre de lecture. Chaque «page» est composée de quatre blocs textuels, eux-mêmes générés à partir de quatre fils textuels indépendants – correspondant aux quatre voix du quartet. Si l'internaute n'interagit pas avec le contenu affiché à l'écran, l'oeuvre génère de nouvelles variations des quatre blocs à intervalles réguliers. Il est toutefois possible de hâter le processus en cliquant sur le bouton placé sous la fenêtre de lecture, au milieu de l'écran.

Les blocs textuels générés par Four Guillemets utilisent l'itération pour créer de fines variations de sens à l'intérieur du poème. Il est toutefois difficile de saisir le sens du poème dans son ensemble, puisque les différents blocs ne sont pas traversés par un même fil narratif et/ou thématique. En effet, Loss Pequeño Glazier favorise plutôt les connexions sémantiques et logiques formelles:

These may be narratively disruptive, grammatically continuous, non-relatively contiguous (self-contained in meaning), or paratactic (physically adjacent but open-ended in semantic connection). [1]

Il est à noter que les images qui accompagnent chacune des pages de Four Guillemets sont elles aussi générer à partir de quatre fils de données visuelles.

 

[1] Extrait des notes placées par l'artiste à la fin de l'oeuvre.

Taroko Gorge Remixed est l’appellation non officielle qui désigne un ensemble de petits générateurs textuels programmés depuis 2009 à partir du code du générateur de poésie Taroko Gorge de Nick Montfort. Il ne s’agit pas d’un projet organisé ou fermé, ni même planifié, mais d’une initiative spontanée de plusieurs artistes qui se sont mis, un peu à la blague, à détourner le code de Montfort à toutes les sauces et à mettre en ligne les résultats. Taroko Gorge Remixed est probablement le meilleur exemple actuel d’une idée contagieuse qui s’est propagée au hasard des conférences académiques et des blogues, mobilisant les professionnels de la littérature hypermédiatique autant que les amateurs qui n’avaient jamais tâté du code auparavant.

Le code originel de Nick Montfort a été conçu sous contraintes en langage de programmation Python. Les contraintes de Montfort étaient de créer un générateur dont le code tiendrait en une seule page (c'est-à-dire n’excédant pas 66 lignes de 80 caractères) et de le terminer en un jour. Taroko Gorge a ainsi été écrit lors d’une visite au Parc national de Taroko, à Taïwan, et dans l’avion qui ramenait l’artiste aux États-Unis, le 8 janvier 2009 [1]. Les vers générés par Taroko Gorge décrivent de façon minimaliste la beauté naturelle du Parc national de Taroko. Trois types de vers sont générés pour créer le rythme du poème: les vers qui expriment le mouvement, la marche dans les sentiers du parc, et qui apparaissent au début et à la fin de chaque strophe; les vers de «sites», qui décrivent passivement un lieu; et les vers de «caverne» («cave»), qui suggèrent le passage à travers les tunnels creusés dans la roche par l’armée de Tchang Kaï-chek [2]. Si Montfort a choisi de créer Taroko Gorge en Python, c’est surtout pour la beauté et la simplicité du code, facile à lire et à s’approprier. Après la série ppg256, programmée en Perl, Montfort souhaitait effectivement revenir à une esthétique plus pure, moins hermétique [3].

Peu de temps après la mise en ligne de Taroko Gorge, Scott Rettberg, un ami et collaborateur de longue date de Nick Montfort (Implementation, Grand Text Auto), a décidé de «pirater» le code du générateur et de le détourner pour créer une nouvelle œuvre, intitulée Tokyo Garage. Dans un texte de 2012, Rettberg s’explique ainsi:

I have never been much of a fan of nature poetry, and I near always feel an urge to jump in and improve Nick’s text. Opening the program in my web browser through the simple act of selecting «view source» I was able to quickly gain access to the textons of Taroko Gorge, to explore the structure of the program and see its variables. Without asking Nick’s permission, or really informing him at all, I set about rewriting it, first by substituting what I perceived as a rather limited vocabulary with one that is considerably more verbose. I was interested in seeing if I could take the basic structure of Nick’s poem and invert its meaning yet again, taking a minimalist poem about ordered nature in which humans are virtually absent, and turning it into a maximalist poem about the chaotic city in which humans are everywhere in all their imaginative messiness. I wanted to take Nick’s rather reflective, somewhat serious tone, and explode in a more comical, rather absurdist direction. And so overnight «Taroko Gorge» became «Tokyo Garage.» [4]

Là où Montfort parle de nature et de calme, Rettberg s’attarde à la faune bigarrée de Tokyo et au caractère glauque de la ville, peuplée de junkies, de prostituées, d’hommes d’affaires, de policiers, de touristes et de pickpockets…

À la base, Rettberg admet qu’il s’agissait avant tout d’une blague et que Montfort était le seul public qu’il avait en tête en mettant en ligne son Tokyo Garage [5]. Cependant, la blague s’est rapidement répandue et a vite été adoptée par plusieurs autres artistes qui se sont mis eux aussi à reprendre Taroko Gorge pour créer de nouveaux poèmes. Au moment d’écrire ces lignes, en novembre 2012, on comptait au moins 20 versions du générateur, produites par 18 artistes différents. Liste des reprises répertoriées, en plus de celle de Rettberg:

Waiting for Tarako Gorge de Sepand Ansari, qui génère des dialogues inspirés de Waiting for Godot de Samuel Beckett et fait partie de l’œuvre hypermédiatique en ligne Waiting for Gwodot (Sepand Ansari et Raschin Fatemi);

Tournedo Gorge de Kathi Inman Berens, qui offre une perspective féministe sur les questions de la programmation et de la cuisine en proposant un mash-up improbable des deux;

Tasty Gougère d’Helen Burgess, un hommage à la cuisine française et à la pâtisserie (les gougères étant ces petites pâtisseries faites de pâte à choux et de fromage);

GORGE, WHISPER WIRE et Along the Briny Beach de J. R. Carpenter, trois œuvres reprenant le code de Taroko Gorge pour évoquer respectivement le corps et l’intime, la communication et le non-sens, et des paysages côtiers inspirés de «The Walrus and The Carpenter» de Lewis Carroll;

Alone Engaged de Maria Engberg, qui se pense comme un ballet de solitudes données à voir à travers une perspective intimiste queer;

MAKATO, GUILE de Damian Esteves, générant des vers inspirés du jeu d’arcade Street Fighter;

Taroko Gary de Leonardo Flores, alimenté par le poème «Endless Streams and Mountains» de Gary Snyder;

Designer Gulch de Brendan Howell, qui dresse un portrait du monde du travail dans le domaine du design (l’œuvre, conçue pour défiler sur des écrans cathodiques standards, est installée dans le hall de la Berliner Technische Kunsthochschule);

FRED & GEORGE de Flourish Klink, une improbable fan fiction érotique mettant en scène Fred et George Weasley, deux personnages jumeaux de la série Harry Potter;

Snowball d’Alireza Mahzoon, qui évoque une promenade méditative sous la neige;

Scholars contemplate the Irish beer de Judy Malloy, qui propose un portrait romantique de paysages irlandais entrecoupé par des bribes de folklore local et des références à la fête, à la musique et à l’alcool;

TOY GARBAGE de Talan Memmott, où des vieux jouets interagissent les uns avec les autres comme s’ils étaient doués d’une vie propre;

TAKEI, GEORGE de Mark Sample, inspiré par l’acteur George Takei – son personnage dans Star Trek, ses positions publiques, son homosexualité, ses fans, ses détracteurs, etc.;

YOKO ENGORGED d’Eric Snodgrass, qui évoque une performance sexuelle bizarre mettant en scène John Lennon, Yoko Ono et une horde de fans entassés dans une chambre d’hôtel;

Inside the House de Sylvain Adam, pensé de manière à rendre compte de la géographie labyrinthique particulière du roman House of Leaves de Mark Z. Danielewski;

Camel Tail de Sonny Rae Tempest, une version du générateur nourrie des paroles des neufs albums studio principaux du groupe rock Metallica.

À cette liste s’ajoute finalement Argot Ogre, OK! d’Andrew Plotkin qui, à la différence des autres reprises citées jusqu’ici, s’intéresse à la réécriture du code lui-même plutôt qu’à son contenu. En effet, là où les autres artistes se contentent de changer ou d’élargir le vocabulaire de Montfort tout en conservant la structure initiale de Taroko Gorge, Plotkin remixe les codes-sources des générateurs de deuxième génération (les reprises) pour proposer des mash-ups inédits:  TOY GARBAGE + Taroko Gorge = TOY Gorge; TOY GARBAGE + Tokyo Garage = TOY Garage; TAKEI, GEORGE + YOKO ENGORGED = TAKEI, ENGORGED; etc. En quelque sorte, Plotkin offre ainsi un méta-remix de Taroko Gorge et nous permet d’accéder à un deuxième degré de l’expérience collective de Taroko Gorge Remixed.

Bref, depuis 2009, l’expérience Taroko Gorge Remixed est devenue un genre de «Who’s Who» de la littérature hypermédiatique. Les artistes y réfèrent dans leurs articles respectifs, on y fait allusion dans les conférences, des jeunes étudiants sont invités à produire leurs propres reprises… Ce n’est sûrement pas ce que Nick Montfort avait en tête en créant Taroko Gorge, mais l’aventure de Taroko Gorge Remixed n’en demeure pas moins aujourd’hui un magnifique exemple des détournements ludiques permis par la logique de l’open source ainsi qu’un très amusant exercice de communauté pour les acteurs du monde de l’hypermédia.

 

[1] Nick Montfort (01/2012) «XS, S, M, L. Creative Text Generators of Different Scales», The Trope Tank. En ligne: http://trope-tank.mit.edu/TROPE-12-02.pdf (consulté le 12 novembre 2012)

[2] Nick Montfort (06/2012) «"Taroko Gorge" Printout», The New Everyday. En ligne: http://mediacommons.futureofthebook.org/tne/pieces/taroko-gorge-printout (consulté le 12 novembre 2012)

[3] Ibid.

[4] Scott Rettberg (2012) «A Response to Nick Montfort's "Programming for Fun, Together"», ELMCIP. En ligne: http://elmcip.net/sites/default/files/files/attachments/criticalwriting/a_response_to_nick_montfort_0.pdf (consulté le 12 novembre 2012)

[5] Ibid.

L'oeuvre de Perry Bard s'inspire du chef d'oeuvre du cinéma muet de Dziga Vertov, Man With a Movie Camera. L'artiste reprend les 57 scènes et 1 276 plans originaux du film et les transforme en un projet vidéo participatif et communautaire. Les internautes sont invités à télécharger des images ou des extraits vidéo concordant à leur interprétation personnelle du film de Vertov. Ils choisissent à quelle séquence ils désirent participer, et une fois leurs contributions téléchargées et approuvées par Bard, elles sont comptabilisées dans une base de données à partir de laquelle un logiciel crée un montage vidéo présentant conjointement les scènes originales du film et les relectures contemporaines qu'en font les internautes. Le tout est accompagné d'une bande sonore originale de Steve Baun. Chaque jour, le logiciel compose une nouvelle variation du film résultant.

Le site est traduit en anglais, français, espagnol et mandarin. D'autres traductions sont à prévoir puisque Bard souhaite une accessibilité mondiale au projet. Le site, divisé en quatre sections, introduit le projet en prenant soin de résumer et de replacer le film de Vertov dans son contexte bien particulier d'émergence. Une section est consacrée à la présentation exhaustive des participants. D'ailleurs, ceux-ci peuvent, s'ils le désirent, joindre à leur nom un hyperlien renvoyant vers un site Web personnel, accroissant ainsi l'effet communautaire du projet. Finalement, il est possible de parcourir les vidéos réalisées soit par mots-clés ou via un découpage scénique préalablement décidé par Bard. 

Avec Man With a Movie Camera: The Global Remake, Bard crée ainsi un tout nouveau genre de base de données, qui répond au concept de base de données au cinéma tel que développé par Lev Manovitch. En effet, Manovitch explique: 

Cinema already exists right at the intersection between database and narrative. We can think of al the material accumulated during shooting as forming a database [...]. During editing, the editor constructs a film narrative out of this database. [1]

Pour Manovitch, le film de Vertov, décrit par ce dernier comme «an experiment in cinematic communication of real event without the help of intertitles, without the help of a story, without the help of theater, [that] aims at creating a truly international language» [2], est exemplaire d'un imaginaire de la base de données. Vertov propose un film où la base de données n'est plus simplement une forme statique et objective, objet de pré-production, mais devient plutôt dynamique et subjective, et se place comme sujet même du film.

Avec sa reprise, Perry Bard semble répondre directement à la conclusion que tire Manovitch: «Vertov is able to achieve something that new media designers and artists still have to learn - how to merge database and narrative into a new form» [3]. La juxtaposition des images originales, déjà dialectiques, à celles soumises par les internautes crée une narration à trois niveaux: celui de 1929, celui des images téléchargées et, bien sûr, celui naissant de la contiguïté des deux premiers. Ainsi, le film devient ce mariage entre bases de données - tant celle de Vertov que celle de Bard - et récit.

En terminant, notons que, si les vidéos soumises sont vérifées afin d'éviter la présence de contenu pornographique ou publicitaire, Perry Bard n'exerce aucun pouvoir curatorial sur l'assemblage des images ou sur leur fidélité aux originales. Le logiciel demeure souverain dans la constitution de l'oeuvre de reprise.

[1] Manovitch, Lev. (2000) «The Forms», The Language of New Media, The MIT Press, Cambridge, p. 237.

[2] Préambule du film Man With a Movie Camera, 1929. 

[3] Manovitch, op. cit., p. 243.

Ortiz, Santiago: Spisi

Spisi est une oeuvre construite selon la spirale d'Archimède. En mathématiques, cette spirale représente la courbe décrite par un point se déplaçant uniformément sur une droite d'un plan, cette droite étant elle-même en rotation uniforme autour d'un de ses points (le sillon des disques vinyles, par exemple). Ortiz reprend ce concept et le module selon quatre variables: les nombres premiers; les diviseurs des nombres premiers et composés; le Dow Jones Industrial Average, qui est le plus vieil indice des bourses de New York, et les variations de température enregistrées à la base arctique de Vostok entre 1970 et 1980. En élisant l'une des ces variations, l'internaute explore les spirales en découlant.

L'oeuvre Tango-Bar de Wolfgang Tischer permet d'afficher aléatoirement une des 2304 variations du poème «Tango-Bar» de Fernando Gomarez (traduction de Peter Bayr). Il suffit à l'internaute d'appuyer sur le lien «Noch eine Variation ansehen» pour qu'une nouvelle variation numérotée apparaisse à l'écran. La visualisation du poème est accompagnée d'un court texte de Tischer qui explique l'origine du poème et de ses variations, son histoire, etc. et d'une courte notice biographique sur Fernando Gomarez. On y apprend notamment que les variations de ce poème (écrites en 1923/24) ont été redécouvertes en 1996 seulement et mises en ligne dans le cadre du projet Tango de Martina Kieninger.
10 kub se compose de neuf variations interactives sur les six faces d'un cube.
«The Mirella Variations» s’inspire d’un robot nommé Mirella afin de générer des coups de pinceau et ainsi peindre une toile abstraite en direct à l’écran. Vingt animations s’offrent à l’internaute et, bien que les couleurs, la musique, les tracés varient d’une à l’autre, elles se ressemblent dans l’ensemble, étant toutes soumises au même script numérique.
Thinkingofyou, Jess Loseby

Thinkingofyou de Jess Loseby est un hypertexte intimiste où la narratrice s'adresse à un amoureux éloigné ou à un amant perdu. Elle y décrit tout ce qu'elle n'a pas vraiment fait pendant son absence, trop occupée à penser à lui et à se questionner sur les raisons de son silence: "i wasn't really working i was thinking of you", "i wasn't really eating i was thinking of you", "i wasn't really sleeping i was thinking of you", etc. En cliquant sur les phrases qui s'affichent en vert, l'internaute fait apparaître, à leur place, de nouveaux fragments de texte. En cliquant sur la photo de la femme sur la droite, celle-ci s'étire, s'écrase, se déforme.

Une version non fonctionnelle de l'oeuvre est toujours hébergée au http://www.rssgallery.com/thinkingofyou_jessicaloseby.htm. Pour apprécier l'oeuvre dans son entièreté, nous recommandons de la consulter sur Internet Archive. Pour plus de détails, voir la fiche média.

Ce projet fait partie de la section « Accessoire(s) » de La revue x. Dans ces séquences sonores, ce sont les accessoires, comme les meubles, qui sont en vedette. Ceux-ci sont dépeints comme s'ils vivaient. Du moins, ils se transforment, et la voix principale que l'internaute entend raconte ces transformations. L'internaute peut aussi entendre une autre voix ainsi que des sons, qui créent une atmosphère assez étrange, angoissante. La deuxième séquence sonore est, en quelque sorte, la version épurée de la première: la voix principale est moins présente, l'internaute peut davantage entendre les sons ambiants.
Syndiquer le contenu