L'agression 93
L’agression 93 est le récit hypermédiatique d’une discorde de voisinage. Le narrateur, en revenant à la maison, apprend que sa compagne Garonne a été attaquée et blessée par un voisin. Le récit gravite autour de l’enquête menée par le narrateur au sujet de cette agression. Sont relatées les discussions avec les voisins, avec l’émondeur qui est venu tailler les buissons ce jour-là, avec les policiers qui sont intervenus lors de l'événement, etc. Ce qui fascine dans cette oeuvre, c’est d’abord et avant tout l’originalité du dispositif de lecture à l’écran qu’elle propose. Pour cheminer dans sa lecture, l’internaute doit positionner le curseur de sa souris sur différents segments de texte. En faisant cela, il accède à de nouveaux segments et active également des séquences de texte animé. Ainsi, la progression dans le texte nécessite un travail actif de l’internaute qui doit toujours trouver le bon segment textuel à activer pour poursuivre sa lecture.
L’agression 93 est une oeuvre littéraire singulière à plusieurs égards si nous la comparons à l’ensemble de la production qui se trouve sur le Web. Plutôt que de miser sur l’ordonnancement des divers segments par des hyperliens, le texte joue sur sa lisibilité, occultant toujours certains segments au fil de la lecture. Les procédés de visualisation qui sont déployés au fil de la lecture viennent appuyer les propos du texte de façons surprenantes. L’oeuvre, qui ne contient pratiquement pas d’images (fait plutôt rare en littérature hypermédiatique), développe toutefois un jeu complexe sur les possibilités de mouvement du texte à l’écran. Nous pouvons dire que le texte de cette oeuvre acquière une dimension graphique qui vient appuyer les événements racontés dans le récit. De la sorte, ce sont ces interactions entre l’affichage du texte à l’écran et l’histoire racontée qui font la spécificité de L’agression 93.
Les jeux de disposition du texte à l’écran dans L’agression 93 invitent à y voir une filiation avec la pratique du calligramme, à cette différence près que le texte est en mouvement. Toutefois, il partage avec le calligramme le travail de l’espace scriptural (ici l’écran, là le livre) qui est investi jusqu’à insister sur la dimension plastique du texte. Par exemple, alors que l’une des trois voisines du narrateur s’écrie «La police !», l’internaute verra à l’écran ces deux mots se mettre en mouvement et grossir d’une manière qui figure un cri alarmé [1].
De façon plus poussée, c’est parfois l’ensemble du segment textuel qui épouse l’objet du récit. Ainsi, à un moment où le narrateur tente de reconstituer mentalement la scène de l’agression dont a été victime Garonne, le texte s’affiche en adoptant une forme qui évoque le phénomène de réminiscence. En laissant son curseur sur les mots «les faits», l’internaute aura accès à une courte animation au cours de laquelle différents mots clés relatifs aux événements apparaîtront puis disparaîtront en alternance. Les teintes de gris utilisées dans ce passage, faisant en sorte que les mots se fondent dans le carré qui accueille le texte, suggèrent le mouvement de la mémoire du narrateur qui peine à rétablir le fil des événements[2].
Au final, il faut convenir que le travail d’affichage du texte à l’écran, dans L’agression 93, dépasse le simple jeu formel en visant à créer une expérience de lecture où l’enquête du narrateur est doublée par l’enquête, aussi minimale soit-elle, du lecteur à l’écran. Le jeu sur la lisibilité du texte, qui demande la persévérance du lecteur, correspond de façon admirable à la difficulté du narrateur à démêler l’écheveau des événements auquel il est confronté. Il est également à noter que l’oeuvre est inachevée, l’intrigue n’étant jamais dénouée. La dernière page invite les lecteurs à écrire aux auteurs afin de donner leurs commentaires mais, visiblement, le projet a été abandonné.
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1. Voir à ce propos le fragment suivant: http://cotres.net/agressi/samedi/samd03.html (consulté le 29 mars 2010).
2. Voir à ce propos le fragment suivant: http://cotres.net/agressi/samedi/samd09a.html (consulté le 29 mars 2010)
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