Hommage

Taroko Gorge Remixed est l’appellation non officielle qui désigne un ensemble de petits générateurs textuels programmés depuis 2009 à partir du code du générateur de poésie Taroko Gorge de Nick Montfort. Il ne s’agit pas d’un projet organisé ou fermé, ni même planifié, mais d’une initiative spontanée de plusieurs artistes qui se sont mis, un peu à la blague, à détourner le code de Montfort à toutes les sauces et à mettre en ligne les résultats. Taroko Gorge Remixed est probablement le meilleur exemple actuel d’une idée contagieuse qui s’est propagée au hasard des conférences académiques et des blogues, mobilisant les professionnels de la littérature hypermédiatique autant que les amateurs qui n’avaient jamais tâté du code auparavant.

Le code originel de Nick Montfort a été conçu sous contraintes en langage de programmation Python. Les contraintes de Montfort étaient de créer un générateur dont le code tiendrait en une seule page (c'est-à-dire n’excédant pas 66 lignes de 80 caractères) et de le terminer en un jour. Taroko Gorge a ainsi été écrit lors d’une visite au Parc national de Taroko, à Taïwan, et dans l’avion qui ramenait l’artiste aux États-Unis, le 8 janvier 2009 [1]. Les vers générés par Taroko Gorge décrivent de façon minimaliste la beauté naturelle du Parc national de Taroko. Trois types de vers sont générés pour créer le rythme du poème: les vers qui expriment le mouvement, la marche dans les sentiers du parc, et qui apparaissent au début et à la fin de chaque strophe; les vers de «sites», qui décrivent passivement un lieu; et les vers de «caverne» («cave»), qui suggèrent le passage à travers les tunnels creusés dans la roche par l’armée de Tchang Kaï-chek [2]. Si Montfort a choisi de créer Taroko Gorge en Python, c’est surtout pour la beauté et la simplicité du code, facile à lire et à s’approprier. Après la série ppg256, programmée en Perl, Montfort souhaitait effectivement revenir à une esthétique plus pure, moins hermétique [3].

Peu de temps après la mise en ligne de Taroko Gorge, Scott Rettberg, un ami et collaborateur de longue date de Nick Montfort (Implementation, Grand Text Auto), a décidé de «pirater» le code du générateur et de le détourner pour créer une nouvelle œuvre, intitulée Tokyo Garage. Dans un texte de 2012, Rettberg s’explique ainsi:

I have never been much of a fan of nature poetry, and I near always feel an urge to jump in and improve Nick’s text. Opening the program in my web browser through the simple act of selecting «view source» I was able to quickly gain access to the textons of Taroko Gorge, to explore the structure of the program and see its variables. Without asking Nick’s permission, or really informing him at all, I set about rewriting it, first by substituting what I perceived as a rather limited vocabulary with one that is considerably more verbose. I was interested in seeing if I could take the basic structure of Nick’s poem and invert its meaning yet again, taking a minimalist poem about ordered nature in which humans are virtually absent, and turning it into a maximalist poem about the chaotic city in which humans are everywhere in all their imaginative messiness. I wanted to take Nick’s rather reflective, somewhat serious tone, and explode in a more comical, rather absurdist direction. And so overnight «Taroko Gorge» became «Tokyo Garage.» [4]

Là où Montfort parle de nature et de calme, Rettberg s’attarde à la faune bigarrée de Tokyo et au caractère glauque de la ville, peuplée de junkies, de prostituées, d’hommes d’affaires, de policiers, de touristes et de pickpockets…

À la base, Rettberg admet qu’il s’agissait avant tout d’une blague et que Montfort était le seul public qu’il avait en tête en mettant en ligne son Tokyo Garage [5]. Cependant, la blague s’est rapidement répandue et a vite été adoptée par plusieurs autres artistes qui se sont mis eux aussi à reprendre Taroko Gorge pour créer de nouveaux poèmes. Au moment d’écrire ces lignes, en novembre 2012, on comptait au moins 20 versions du générateur, produites par 18 artistes différents. Liste des reprises répertoriées, en plus de celle de Rettberg:

Waiting for Tarako Gorge de Sepand Ansari, qui génère des dialogues inspirés de Waiting for Godot de Samuel Beckett et fait partie de l’œuvre hypermédiatique en ligne Waiting for Gwodot (Sepand Ansari et Raschin Fatemi);

Tournedo Gorge de Kathi Inman Berens, qui offre une perspective féministe sur les questions de la programmation et de la cuisine en proposant un mash-up improbable des deux;

Tasty Gougère d’Helen Burgess, un hommage à la cuisine française et à la pâtisserie (les gougères étant ces petites pâtisseries faites de pâte à choux et de fromage);

GORGE, WHISPER WIRE et Along the Briny Beach de J. R. Carpenter, trois œuvres reprenant le code de Taroko Gorge pour évoquer respectivement le corps et l’intime, la communication et le non-sens, et des paysages côtiers inspirés de «The Walrus and The Carpenter» de Lewis Carroll;

Alone Engaged de Maria Engberg, qui se pense comme un ballet de solitudes données à voir à travers une perspective intimiste queer;

MAKATO, GUILE de Damian Esteves, générant des vers inspirés du jeu d’arcade Street Fighter;

Taroko Gary de Leonardo Flores, alimenté par le poème «Endless Streams and Mountains» de Gary Snyder;

Designer Gulch de Brendan Howell, qui dresse un portrait du monde du travail dans le domaine du design (l’œuvre, conçue pour défiler sur des écrans cathodiques standards, est installée dans le hall de la Berliner Technische Kunsthochschule);

FRED & GEORGE de Flourish Klink, une improbable fan fiction érotique mettant en scène Fred et George Weasley, deux personnages jumeaux de la série Harry Potter;

Snowball d’Alireza Mahzoon, qui évoque une promenade méditative sous la neige;

Scholars contemplate the Irish beer de Judy Malloy, qui propose un portrait romantique de paysages irlandais entrecoupé par des bribes de folklore local et des références à la fête, à la musique et à l’alcool;

TOY GARBAGE de Talan Memmott, où des vieux jouets interagissent les uns avec les autres comme s’ils étaient doués d’une vie propre;

TAKEI, GEORGE de Mark Sample, inspiré par l’acteur George Takei – son personnage dans Star Trek, ses positions publiques, son homosexualité, ses fans, ses détracteurs, etc.;

YOKO ENGORGED d’Eric Snodgrass, qui évoque une performance sexuelle bizarre mettant en scène John Lennon, Yoko Ono et une horde de fans entassés dans une chambre d’hôtel;

Inside the House de Sylvain Adam, pensé de manière à rendre compte de la géographie labyrinthique particulière du roman House of Leaves de Mark Z. Danielewski;

Camel Tail de Sonny Rae Tempest, une version du générateur nourrie des paroles des neufs albums studio principaux du groupe rock Metallica.

À cette liste s’ajoute finalement Argot Ogre, OK! d’Andrew Plotkin qui, à la différence des autres reprises citées jusqu’ici, s’intéresse à la réécriture du code lui-même plutôt qu’à son contenu. En effet, là où les autres artistes se contentent de changer ou d’élargir le vocabulaire de Montfort tout en conservant la structure initiale de Taroko Gorge, Plotkin remixe les codes-sources des générateurs de deuxième génération (les reprises) pour proposer des mash-ups inédits:  TOY GARBAGE + Taroko Gorge = TOY Gorge; TOY GARBAGE + Tokyo Garage = TOY Garage; TAKEI, GEORGE + YOKO ENGORGED = TAKEI, ENGORGED; etc. En quelque sorte, Plotkin offre ainsi un méta-remix de Taroko Gorge et nous permet d’accéder à un deuxième degré de l’expérience collective de Taroko Gorge Remixed.

Bref, depuis 2009, l’expérience Taroko Gorge Remixed est devenue un genre de «Who’s Who» de la littérature hypermédiatique. Les artistes y réfèrent dans leurs articles respectifs, on y fait allusion dans les conférences, des jeunes étudiants sont invités à produire leurs propres reprises… Ce n’est sûrement pas ce que Nick Montfort avait en tête en créant Taroko Gorge, mais l’aventure de Taroko Gorge Remixed n’en demeure pas moins aujourd’hui un magnifique exemple des détournements ludiques permis par la logique de l’open source ainsi qu’un très amusant exercice de communauté pour les acteurs du monde de l’hypermédia.

 

[1] Nick Montfort (01/2012) «XS, S, M, L. Creative Text Generators of Different Scales», The Trope Tank. En ligne: http://trope-tank.mit.edu/TROPE-12-02.pdf (consulté le 12 novembre 2012)

[2] Nick Montfort (06/2012) «"Taroko Gorge" Printout», The New Everyday. En ligne: http://mediacommons.futureofthebook.org/tne/pieces/taroko-gorge-printout (consulté le 12 novembre 2012)

[3] Ibid.

[4] Scott Rettberg (2012) «A Response to Nick Montfort's "Programming for Fun, Together"», ELMCIP. En ligne: http://elmcip.net/sites/default/files/files/attachments/criticalwriting/a_response_to_nick_montfort_0.pdf (consulté le 12 novembre 2012)

[5] Ibid.

Krankiewicz, Łukasz: Supremus

Supremus est un hommage au suprématisme russe, sous la forme d'une collection de plusieurs tableaux interactifs empruntant à l’esthétique du courant artistique d'avant-garde. La page d’accueil présente un menu où, en cliquant sur les lignes ou les symboles (les liens ne sont pas indiqués clairement et il faut trouver l’endroit exact où cliquer), on fait apparaître de nouvelles pages présentant les tableaux suprématistes de Krankiewicz. Dans ces tableaux, l’internaute peut cliquer à certains endroits et les formes géométriques présentes s’animent, en changeant complètement l’esthétique. L’artiste se réfère parfois, dans les titres des tableaux (apparaissant dans la barre de titre de la fenêtre), à des tableaux existant ou à une époque particulière.

Le menu principal renvoie également, si l’on clique au bon endroit, à des textes écrits par Kazimir Malevitch, figure de proue du mouvement suprématiste.

Il est également à noter que certains tableaux sont défectueux, et ne contiennent aucun contenu. On peut constater en regardant la barre de titre qu’il s’agit en fait d’un problème de syntaxe dans le code HTML de la page.

Rozendaal, Rafaël: Le Duchamp

Le Duchamp est une reprise interactive de l'oeuvre «Roue de bicyclette» de Marcel Duchamp. L'internaute peut saisir la roue de bicyclette posée sur le tabouret pour la faire tourner (click & drag). Un son rappelant le cliquetis des rayons d'une roue de vélo se fait alors entendre. Après un certain moment, la roue ralentit et s'arrête. Toutefois, un second clic de l'internaute mettra également fin à l'animation. Pour renforcer l'impression d'une présence réelle de l'oeuvre, Rozendaal a pensé à ajouter les ombres du tabouret et de la roue. Celle de la roue s'anime lorsque l'internaute manipule cette dernière. Le Duchamp s'inscrit dans la série d'oeuvres Neen de Rozendaal.

Rozendaal, Rafaël: Kasimir Malevitch

Kasimir Malevitch s'inspire d'une des toiles du peintre russe du même nom intitulée «Le repos de la bonne société». Ce n'est pas sans une certaine pointe d'humour que Rozendaal produit une petite animation mettant en relief un détail minime de la toile. En effet, dans le coin supérieur gauche de la toile, un homme, de dos, a les mains devant son entrejambe: Rozendaal y voit un homme s'apprêtant à uriner. Cette lecture de Rozendaal n'est pas improbable vu le caractère profondément iconoclaste d'une bonne partie de la production artistique de Malevitch. Kasimir Malevitch s'inscrit dans la série d'oeuvres Neen de Rozendaal.

Manetas, Miltos: Gino de Dominicis

L'oeuvre Gino de Dominicis propose un portrait particulier de l'artiste contemporain italien du même nom. L'oeuvre présente une photographie de la voiture préférée de l'artiste. Un trou circulaire est visible sur la portière côté passager. De petites sphères argentées flottent sur l'image, se percutent les unes les autres, mais finissent inévitablement par être aspirées dans le trou. L'internaute peut cliquer et déplacer (click & drag) chaque sphère. Pour chaque sphère aspirée, une nouvelle apparait, du côté gauche de l'image. Gino de Dominicis s'inscrit dans la série d'oeuvres Neen de Miltos Manetas

Manetas, Miltos: IPollock

L'oeuvre IPollock permet à l'internaute de se prendre pour le peintre Jackson Pollock. Au centre d'une pièce blanche (rappelant le cube blanc de l'espace muséal) se tient l'avatar d'un homme représentant le peintre. L'internaute choisit une toile à peindre en cliquant sur l'une des trois toiles et l'homme se déplace vers celle-ci. Les mouvements de souris de l'internaute reproduisent la technique du dripping développée par Pollock. Un geste rapide créera des lignes minces et un arrêt de la souris entraînera de plus grosses taches. La couleur de la peinture change à chaque clic de souris. L'internaute peut réinitialiser les toiles en cliquant sur l'avatar du peintre. L'oeuvre s'inscrit dans la série d'oeuvres Neen réalisée par Manetas. 

Manetas, Miltos: Thank you Andy Warhol

Thank you Andy Warhol présente deux petites bêtes (une rose et une verte) qui remercient Andy Warhol. Au-dessus d'elles, un compteur note le nombre de «thank you» qu'elles profèrent. Au premier plan, le nom d'Andy Warhol est répété sous de multiples couleurs et calligraphies. L'artiste Neen Miltos Manetas crée ainsi un hommage ludique et infini (le nombre de «thank you» augmente sans fin) à Warhol, artiste dont il s'inspire librement. 

La série d'oeuvres hypermédiatiques myEquals (2004-2008) de l'artiste C.J (Chin-Juz) Yeh consiste en des reprises, sous forme d'hommages et de pastiches, du travail de plusieurs artistes du 20e siècle: Piet Mondrian, Jackson Pollock, Philip Glass, Chuck Close et René Magritte. Chaque oeuvre propose des interfaces et des modes d'interactivité spécifiques permettant de créer une version maison de l'oeuvre d'un des peintres, de générer une oeuvre à partir d'informations fournies par l'internaute ou encore de se voir placé au centre de l'oeuvre (littéralement).

Les oeuvres sont accessibles à partir du portail Web de l'artiste. Le contenu du site (www.cjny.com) s'explore en se déplaçant sur une carte bleue de la ville de New York à l'aide d'un cercle au centre de l'écran dont huit différents quadrants déterminent la direction du déplacement. Plusieurs points d'intérêt (indiqués par des cercles jaunes) sont accessibles sur la carte; l'activation de l'un de ces points actionne l'ouverture d'une fenêtre intempestive. La série myEquals est disponible dans la section digital_arts.

La première des oeuvres de la série, myData=myMondrian (2004), propose à l'internaute de générer son portrait en lui demandant de remplir un formulaire dont les informations sont traduites en données brutes, puis soumises à un générateur d'images. Le résultat de cette réification algorithmique des données fournies par l'internaute prend l'apparence d'une image utilisant l'esthétique du peintre néerlandais Piet Mondrian (1872-1944), reconnu pour son approche abstraite, et particulièrement pour ses toiles produites à partir de 1919 déclinant une même série de paramètres: fond blanc, lignes régulières noires à angle droit et couleurs primaires (rouge, jaune, bleu) exclusivement. Comme l'annonce l'introduction de cette oeuvre, l'idée est de transmuter les informations personnelles d'un individu, tenant plus de la statistique de recensement officiel que de la personnalité, en oeuvre d'art: «Where a human is reduced to data, data is transformed into values, values are transformed into art.» [1] On peut remarquer au passage que le style minimaliste et abstrait de Mondrian se prête bien à cet exercice de conversion, ce qui permet à Yeh de livrer un hommage respectueux et fidèle au peintre néerlandais.

MyTune=MyPollock (2005) propose également une expérience de création d'une «toile numérique» mimant le style d'un peintre contemporain, Jackson Pollock (1919-1956), considéré comme le fondateur de l'expressionisme abstrait et reconnu pour sa technique du dripping (consistant à ne pas poser directement le pinceau sur la toile mais plutôt à déposer celle-ci sur le sol et à faire couler des jets de peinture en agitant son pinceau au-dessus). Afin de reproduire la technique de travail de Pollock, Yeh a créé un dispositif par lequel des paramètres sont assignés à plusieurs touches du clavier de l'internaute: les chiffres modifient la couleur utilisée, les lettres de Q à U sur un clavier QWERTY correspondent aux notes de musique de do à si et les flèches modifient l'arrière-plan de l'interface. Le mouvement de l'égouttement de la peinture est déterminé par la note, l'octave et le tempo de la pièce musicale que l'internaute joue (ou improvise). Il se créé donc une synesthésie entre ce qui est joué, entendu, vu et peint: on peut voir le résultat de notre musique en temps réel, et la toile finale correspondra à la musique jouée. Outre le fait de reproduire le dripping, l'hommage de Yeh à Pollock s'établit également par le choix de l'outil utilisé pour travailler: alors que les graphistes travaillant sur ordinateur font un usage abondant de leur souris et n'utilisent leur clavier que pour entrer des raccourcis de commandes, dans MyTune=MyPollock, c'est le clavier qui est l'outil privilégié afin de réaliser une création graphique sur support numérique. De la même manière que Pollock ne faisait pas entrer en contact son pinceau et la toile pour privilégier une technique demandant une grande maîtrise, mais laissant une large place à l'imprévisible, MyTune=MyPollock permet de créer une toile à la Pollock sans utiliser la souris et en laissant la part belle au hasard.

myBirthday=myPhillipGlass (2006) reprend le même principe que myData=myMondrian, en ceci que l'entrée de quelques informations par l'internaute permet la génération d'une oeuvre inspirée du style musical minimaliste et répétitif du compositeur contemporain Phillip Glass (1937- ). C'est à partir du nom et de la date de naissance de l'internaute, décomposés en variables numériques auxquelles sont ajoutés des chiffres aléatoires, que se génère une mélodie, apparaissant graduellement sur une partition. La qualité spectrale et inquiétante de la pièce musicale n'est pas sans rappeler les productions les plus connues de cet influent compositeur qu'est Glass. De plus, en vertu du facteur de hasard ajouté à l'algorithme de Yeh par le biais des chiffres aléatoires, la mélodie produite par l'oeuvre sera toujours différente: il est donc envisageable de se rendre sur le site à chacun de ses anniversaires pour entendre une nouvelle version de son hymne de fête!

myAvatar=myChuckClose (2007) propose une interface calquée sur celle utilisée par les joueurs de console Wii, afin de créer leur Mii, permettant de se créer un avatar. Les options, quoique limitées, permettent de créer un visage qui offrira une ressemblance, grossière et approximative, mais tout de même identifiable, avec le visage de l'internaute. Après la création de l'avatar, un algorithme le transforme en portrait ressemblant à un des styles employés par le peintre américain Chuck Close (1940- ), reconnu pour ses portraits photoréalistes dont certains sont plus "grossiers" et laissent voir le détail du portrait. Dans le cas de myAvatar=myChuckClose, Yeh s'est inspiré du style utilisé par le peintre afin de produire un portrait célèbre de Phillip Glass. L'utilisation d'une interface simple comme celle de la création d'un Mii et la transformation de l'avatar en imitation de portrait par Chuck Close donne un résultat plus personnel et original que le simple avatar aux traits lisses sur lequel le résultat final est basé.

La dernière oeuvre de la série, myParticipation=myMagritte, utilise la toile Le faux miroir du peintre surréaliste belge René Magritte (1898-1967) et une Webcam afin de placer l'internaute au centre de l'oeuvre. En effet, la Webcam retransmet en direct les images qu'elle capte de l'internaute dans la surface de la pupille de l'oeil sur la toile de Magritte. Si la toile originale de Magritte pouvait questionner la perspective et le regard en mettant l'observateur en face d'un regard qui le toise en retour et sur lequel apparaît un arrière-plan de ciel, l'ajout de Yeh, en plaçant une version altérée de l'internaute au centre de la toile, ajoute un niveau de réflexion, puisque soudainement le regard de la toile devient bel et bien un miroir, bien que reflétant inadéquatement l'internaute (puisque les couleurs criardes ne sont pas celles captées par la caméra mais une intervention de l'artiste sur le flux de la retransmission). Si Magritte, par le titre de sa toile, voulait suggérer que le regard n'est pas le miroir de l'âme, Yeh démontre plutôt que le regard est un miroir inadéquat et teinté d'une subjectivité manifeste.

Chacune des oeuvres de la série myEquals se base sur le travail d'un artiste important et sur un apport de l'internaute afin de produire un résultat semblable au travail d'un peintre ou d'un compositeur. On pourrait penser à première vue que ceci constitue une forme de parodie du travail de ces artistes, puisque l'entrée de quelques données et un algorithme suffisent à offrir une reproduction convaincante du travail de ces artistes cités dans le nom même des oeuvres. Or, l'ironie dans la démarche de Yeh ne s'arrête pas là: il est vrai que le style des artistes calqués a un aspect formulaïque qui facilite sa reprise par un algorithme programmé par l'artiste hypermédiatique, mais force est toutefois de constater que le résultat des différentes oeuvres de la série myEquals ne sont que des pâles copies des originaux. En dépit de leur simplicité apparente, une composition de Glass, une toile de Mondrian ou un portrait de Close requièrent davantage que du hasard pour produire un résultat vraiment sublime. Il y a donc un effet d'ironie inversée qui émane de ces oeuvres: l'outil informatique peut adapter des données brutes en reproduction d'un style artistique, et il est assez simple de générer la part de hasard au sein du processus artistique, mais pour atteindre le statut de chef-d'oeuvre, l'intervention humaine doit être accomplie avec une maîtrise et un brio que l'internaute ne saurait produire simplement en entrant ses informations civiles ou en appuyant sur des touches de son clavier au petit bonheur. La facilité par laquelle on peut créer une «oeuvre» calquée sur le style d'un artiste connu révèle au final la difficulté de produire un résultat réellement original et abouti par la même technique.

[1] Yeh, C.J. (2004) MyData=myMondrian. En ligne: http://www.cjny.com/myData-web/index.html (consulté le 29 juillet 2010)

Pionnier dans le genre du "gaming webcomic", Neglected Mario Character Comix est un site de webcomics qui regroupe les contributions de plusieurs bédéistes du Web utilisant des images de jeux vidéo pour créer des bandes dessinées. La plupart des récits sont constitués à l'aide d'images provenant de jeux Nintendo première génération (Nintendo Entertainment System), plus précisément des personnages issus de la série Super Mario Bros. Neglected Mario Character Comix présente ainsi de courts récits au graphisme primaire et à l'humour cabotin et dérisoire. Un certain nombre de blagues font directement référence aux univers des jeux dont sont extraits les personnages. Aucune contribution n'a été ajoutée au site depuis 2002.
Denkseite für Reinhard Döhl (1934-2004) est une création collective mise sur pied pour commémorer la vie et l'oeuvre de Döhl, membre fondateur du Groupe de Stuttgart. L'oeuvre est divisée en six sections: «Texte / Bilder», «Zitate», «Döhllinks», «Schreiben», «BioBibliograffiti» et «n'perdu...». On y retrouve, en vrac: des poèmes (en l'honneur de Döhl, par des poètes étudiés par Döhl ou par Döhl lui-même); des dessins et des collages; des extraits d'échanges de courriels; des liens vers différentes oeuvres signées par Döhl (dont der tod eines fauns et das buch gertrud) ou créées en l'honneur de Döhl (uhu-topia, mundorgel für döhl); des extraits de journaux; des liens vers des textes critiques écrits par Döhl ou sur Döhl et son oeuvre; des notes biographiques et bibliographiques; des partitions musicales écrites par Döhl; etc. En cliquant sur «n'perdu...», l'internaute accède aussi à un collage aléatoire formé d'adresses Web et de la célèbre «pomme» de Döhl (1965) manipulée. Ont participé, entre autres: Oliver Gassner, Gerd Hergen Lübben, Susanne Martin, Dirk Schröder et Stefan Tatendurst.

Trauerseite für Jirí Kolár est une oeuvre collective créée à la mémoire de l'écrivain et artiste tchèque Jirí Kolár, décédé à Prague en 2002 à l'âge de 87 ans. Ont participé: Reinhold Koehler; Bohumila Grögerovás; Josef Hiršal; Reinhard Lehmitz; Inga Schnekenburger; Armin Elhardt; Wolfgang Ehehalt; Karel Trinkewitz; Johannes Auer; Reinhard Döhl; Klaus Groh; Wil Frenken; Franz Mon; Hans Brög; Barbara Wichelhaus; Kei Suzuki; Sibyll Beth; William Jackdaw; Dieter Göltenboth; Václav Havels; Beat Suter; Hein E. Hirscher. Un lien au bas de la page permet d'accéder au formulaire pour soumettre de nouvelles contributions (poèmes, collages, oeuvres hypermédiatiques, courts textes, etc.). Un autre lien, «Jirí Kolár und die Stuttgarter Gruppe Schule», mène l'internaute vers une collection de textes théoriques sur la contribution de Kolár au développement de la poésie concrète et ses liens avec le Groupe de Stuttgart.

Le même principe avait été utilisé pour Vorhang für Ernst Jandl, H.H.H. (Hommage à Helmut Heißenbüttel) et das buch gertrud.

uhu-topia réunit, sous la forme d'un collage, plusieurs contributions d'artistes divers rassemblées à l'occasion du - ou encore créées spécifiquement pour - le 65e anniversaire de Reinhard Döhl. En «collant» le nom d'un artiste sur la page principale, l'internaute découvre des liens vers Der Zuritt vom Stuttgarter Rössle de Johannes Auer; utopia 2k d'Oliver Gassner; des feuilles de musique de Franz Anton (d'après Goethe), cadeau de Julius Pischl de la galerie Buch Julius; un collage textuel de Klaus F. Schneider; un essai de Dagmar Lorenz; un poème numérisé de Helmut Pfisterer; l'oeuvre autoload de Bernhard Knoblach; une cyberfiction de Susanne Berkenheger (l'internaute doit toutefois s'inscrire par courriel pour la recevoir); une mise en scène de théâtre de Jürgen Stelling; un hypertexte de fiction de Martina Kieninger; un poème de Dieter Göltenboth; un poème en prose de Peter Schlack; un film (à propos des streusels) de Martin Wolf; des extraits de correspondance reproduits par Elisabeth Walter; une oeuvre spéciale (image animée) d'Hannelore Jouly; et une série de voeux d'anniversaire envoyés par courriel par d'autres internautes. Par contre, il n'y a aucune indication sur le site quant à la façon d'ajouter une nouvelle contribution. Dix ans après la réalisation de uhu-topia, seul le lien vers l'oeuvre de Carmen Kotarski ne fonctionne plus.
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