Groupe de Stuttgart

Auer, Johannes; AND-OR; Suter, Beat; Bauer, René: searchSong

searchSongs est le deuxième opus d’une trilogie d’œuvres génératives explorant les moteurs de recherche du Web comme sources d'informations servant à la création. La première œuvre, searchLutz (2006), transforme les termes de recherche en texte, tandis que la troisième, searchSonata (2010) [1], encrypte les résultats de recherche en sons phonétiques. searchSongs, de son côté, transforme les résultats de recherche du moteur Lycos en musique.

L’interaction avec l’œuvre est limitée au minimum: une boîte permet d'entrer du texte pour transformer la musique et il est possible d’accélérer ou de ralentir le rythme de celle-ci (adagio, allegro ou presto), ou encore de faire passer le texte à convertir de l'allemand à l'anglais, ou vice versa. Les mots tirés du moteur de recherche ou entrés par l’internaute apparaissent au haut de la partition. Certaines lettres, soit celles ayant un équivalent en notation musicale (c, d, e, f, g, a, etc.), y font apparaître des notes. S’inspirant du système de notation musicale de la Grèce antique tel que décrit dans l’épitaphe de Seikilos (la plus ancienne notation musicale retrouvée, datant de 200 ans avant J-C.), les lettres sans équivalent définissent la longueur des notes entendues. Aussi, les lettres majuscules augmentent d’un octave la note jouée.

[1] Voir la fiche du répertoire à propos de searchSonata.

Auer, Johannes; AND-OR: searchSonata 181

searchSonata 181 est le troisième et dernier opus d’une trilogie d’œuvres génératives explorant les moteurs de recherche du Web comme sources d'informations servant à la création. La première œuvre, searchLutz (2006) transforme les termes de recherches en texte, tandis que la deuxième, searchSongs (2008) [1] les transforme en musique. searchSonata, de son côté, encrypte les résultats de recherches obtenus sur des moteurs comme Google ou du texte directement entré par l’internaute en sons phonétiques allemands.

L’interaction avec l’œuvre est limitée au minimum: une boîte permet de saisir du texte à encrypter, un bouton sert à démarrer la recherche, et un lien «info» renvoie à des textes et à des vidéos concernant le projet. Les différents mots à encrypter apparaissent sous «encrypting right now» et sont transformés en utilisant le standard FIPS 181 (Federal Information Processing Standard). Une fois encryptés, ils apparaissent dans la section «encrypted message» et sont de manière phonétique – suivant la phonétique allemande – par une voix de synthèse.

[1] Voir la fiche du répertoire à propos de searchSongs.

Denkseite für Reinhard Döhl (1934-2004) est une création collective mise sur pied pour commémorer la vie et l'oeuvre de Döhl, membre fondateur du Groupe de Stuttgart. L'oeuvre est divisée en six sections: «Texte / Bilder», «Zitate», «Döhllinks», «Schreiben», «BioBibliograffiti» et «n'perdu...». On y retrouve, en vrac: des poèmes (en l'honneur de Döhl, par des poètes étudiés par Döhl ou par Döhl lui-même); des dessins et des collages; des extraits d'échanges de courriels; des liens vers différentes oeuvres signées par Döhl (dont der tod eines fauns et das buch gertrud) ou créées en l'honneur de Döhl (uhu-topia, mundorgel für döhl); des extraits de journaux; des liens vers des textes critiques écrits par Döhl ou sur Döhl et son oeuvre; des notes biographiques et bibliographiques; des partitions musicales écrites par Döhl; etc. En cliquant sur «n'perdu...», l'internaute accède aussi à un collage aléatoire formé d'adresses Web et de la célèbre «pomme» de Döhl (1965) manipulée. Ont participé, entre autres: Oliver Gassner, Gerd Hergen Lübben, Susanne Martin, Dirk Schröder et Stefan Tatendurst.

Trauerseite für Jirí Kolár est une oeuvre collective créée à la mémoire de l'écrivain et artiste tchèque Jirí Kolár, décédé à Prague en 2002 à l'âge de 87 ans. Ont participé: Reinhold Koehler; Bohumila Grögerovás; Josef Hiršal; Reinhard Lehmitz; Inga Schnekenburger; Armin Elhardt; Wolfgang Ehehalt; Karel Trinkewitz; Johannes Auer; Reinhard Döhl; Klaus Groh; Wil Frenken; Franz Mon; Hans Brög; Barbara Wichelhaus; Kei Suzuki; Sibyll Beth; William Jackdaw; Dieter Göltenboth; Václav Havels; Beat Suter; Hein E. Hirscher. Un lien au bas de la page permet d'accéder au formulaire pour soumettre de nouvelles contributions (poèmes, collages, oeuvres hypermédiatiques, courts textes, etc.). Un autre lien, «Jirí Kolár und die Stuttgarter Gruppe Schule», mène l'internaute vers une collection de textes théoriques sur la contribution de Kolár au développement de la poésie concrète et ses liens avec le Groupe de Stuttgart.

Le même principe avait été utilisé pour Vorhang für Ernst Jandl, H.H.H. (Hommage à Helmut Heißenbüttel) et das buch gertrud.

AVANTGARDEZ VOUS ! est une expérience d'écriture développée avec l'écrivain Klaus F. Schneider (Stuttgart). À partir d'un texte de Klaus Thaler (pseudonyme de Schneider) intitulé Kettenmails aus der Badewanne qui traite de questions linguistiques et grammaticales diverses, différents auteurs actifs dans le domaine de la littérature hypermédiatique sont invités à mettre en ligne leur «réplique». Ainsi, Reinhard Döhl (1ère réplique de l'Est) s'amuse à jouer sur la mise en page, ajoute des dialogues, insère des notes et des hyperliens (entre autres: vers das buch gertrud); Susanne Berkenheger (2ième réplique de l'Est) fait sauter certains mots et s'amuse à en remplacer d'autres (par exemple, le texte devient parsemé d'icônes de PACMAN); Martina Kieninger (1ère réplique de l'Ouest) présente un nouveau texte annoté; et Bastian Böttcher (2ième réplique de l'Ouest) fournit lui aussi un nouveau texte minimaliste.
Cette oeuvre est un hommage humoristique au Groupe de Stuttgart et à la «pomme» de Reinhard Döhl («pomme» que Johannes Auer avait d'ailleurs déjà utilisée dans worm applepie for doehl). L'internaute est invité à «dompter» le cheval de Stuttgart en le couvrant d'abord de moisissures pour le peinturer en blanc, puis en l'«empommant» (le cheval se retrouve alors couvert des mots Apfel - qui signifie «pomme» - et Schimmel - qui signifie à la fois «cheval blanc» et «moisissure»), ce qui permet de faire apparaître le «cheval-pomme moisi de Stuttgart». L'oeuvre fait aussi partie du collage uhu-topia, présenté pour le 65e anniversaire de Reinhard Döhl, et est accessible sur le Web (http://www.rusmann.de/fr/handwerk/uhutopia/zuritt.htm).
Cette oeuvre est un hommage humoristique au Groupe de Stuttgart et à la «pomme» de Reinhard Döhl («pomme» que Johannes Auer avait d'ailleurs déjà utilisée dans worm applepie for doehl). L'internaute est invité à «dompter» le cheval de Stuttgart en le couvrant d'abord de moisissures pour le peinturer en blanc, puis en l'«empommant» (le cheval se retrouve alors couvert des mots Apfel - qui signifie «pomme» - et Schimmel - qui signifie à la fois «cheval blanc» et «moisissure»), ce qui permet de faire apparaître le «cheval-pomme moisi de Stuttgart». L'oeuvre fait aussi partie du collage uhu-topia, présenté pour le 65e anniversaire de Reinhard Döhl, et du CD-ROM kill the poem.

Vorhang für Ernst Jandl est un hommage à Ernst Jandl, poète et écrivain autrichien décédé en 2000. Présentée sous la forme d'un programme de théâtre, l'oeuvre célèbre l'influence de Jandl sur le Groupe de Stuttgart et le développement de la poésie concrète. En navigant dans l'oeuvre, l'internaute découvre des liens qui mènent au site du projet «Als Stuttgart Schule machte»; différentes «scènes» écrites à plusieurs mains qui réunissent divers personnages ayant influencé Jandl ou qui ont été influencés par lui; des citations diverses; des poèmes et des hommages visuels à Jandl; des extraits de poèmes et de lettres écrits par Jandl; et une série d'essais théoriques qui traitent de Jandl et de son influence. Ont participé, entre autres, Reinhard Döhl (auteur principal derrière le projet), Armin Elhardt, Johannes Auer, Karel Trinkewitz, Gerdi Sobek-Beutter, Beat Suter, Helmut Pfisterer, Carmen Kotarski, Jürgen Stelling, Claus Henneberg, Yüksel Pazarkaya, Bohumila Grögerová et Josef Hiršal, Klaus Groh, Martina Kieninger, Sibyll Beth, Klaus Thaler, etc.

*kunstrad1o : 1o : 1o : v1suelles rad1o: scrabble mit döhl*, hébergée avec le soutien du Curatorium du canton d’Aargau (Suisse), est une œuvre réalisée par l’artiste suisse Beat Suter en collaboration avec le programmeur René Bauer. Il s’agit d’une relecture de plusieurs autres œuvres hypermédiatiques d’artistes germanophones : Log-Book of a Common Journey de Johannes Auer, Der Schrank. Die Schranke de Martina Kieninger, piep-show – around the world in a minute de Sylvia Egger, tango rgb d’Oliver Gassner, et le site Web des éditions cyberfiction de Suter lui-même. Cette relecture, pensée comme un « scrabble à étages multiples avec l’auteur du texte source[1] », est effectuée à partir de das buch gertrud de Reinhard Döhl. Suter propose ainsi une « visualisation concrète » des projets d’Auer, Kieninger et les autres à l’intérieur du cadre conceptuel et esthétique de Döhl ; das buch gertrud sert de base pour créer des scripts, et ces scripts sont ensuite appliqués aux œuvres qui deviennent alors code source de *kunstrad1o : 1o : 1o : v1suelles rad1o: scrabble mit döhl*. Par exemple, derrière une série de mots qui défilent à l’écran, repose tout un processus d’évaluation et de compilation linguistique qui permet de trouver les équivalents picturaux d’une œuvre source sur le Net avant de retransformer ces équivalents en cybernuages textuels.

Dans la première section, des détails biographiques concernant Reinhard Döhl sont fragmentés comme autant d’entrées partielles à l’intérieur d’un journal de voyage et se superposent à d’autres fragments, légèrement travestis, issus des entrées automatiques de Log-Book of a Common Journey de Johannes Auer. Ceux-ci traversent l’écran, viennent à s’arrêter, forment des groupes accidentels, etc. La deuxième section est un collage de différents passages de Der Schrank. Die Schranke de Martina Kieninger et d’images qui réfèrent à des mots tirés de ceux-ci, un peu au hasard. Ici, les mots et les images se superposent, s’accumulent et forment des taches, rendant la lecture linéaire impossible tout en encourageant une expérience « générale » du texte concret. La section suivante, consacrée à Sylvia Egger, reprend le contenu textuel de piep-show – around the world in a minute sous une forme « dadaïste » (fragmentée, colorée, entrecoupée d’images sans logique apparente) avec la possibilité d’afficher un « commentaire » sur le sujet en arrière-fond. Or, ce qui est présenté par l’artiste comme « commentaire » se révèle être le texte lui-même, réorganisé… Encore une fois, l’accumulation visuelle des divers éléments entrave la lecture au profit de l’expérience esthétique concrète. La quatrième section, qui reprend le tango rgb d’Oliver Gassner, offre une transposition de l’image en mots : ce qui était chez Gassner un ensemble de couleurs dansant sur un échiquier devient ici fragments de phrases qui se déplacent par saccades de gauche à droite de l’écran. Finalement, la dernière section décompose c1berf1ction.ch de Beat Suter. Les mots que l’on retrouve sur le site Web de Suter se promènent de façon aléatoire à l’écran (déplacements latéraux), formant au passage des cybernuages : les phrases plus longues, aériennes, en noir sur fond blanc, surplombent les mots isolés, sur fond gris, empilés au bas de l’écran comme des immeubles.

*kunstrad1o : 1o : 1o : v1suelles rad1o: scrabble mit döhl* est bien sûr issu du projet The Famous Sound of Absolute Wreaders. C’est ce qui explique cet intérêt de Suter pour les œuvres de Döhl, Auer, Kieninger et les autres. Dans le cadre du projet, ces artistes devaient proposer chacun une œuvre (celles reprises par Suter) et produire, à partir des œuvres des autres, une nouvelle création. Les questionnements soulevés par la démarche de Suter sont donc communs à l’ensemble du groupe de The Famous Sound of Absolute Wreaders : perte de contrôle sur le texte à travers la médiation de la machine, performance du lecteur, pratiques de collage-mixage, possibilité du « multitasking », etc. L’œuvre principale ayant été attribuée à Suter, das buch gertrud, explique aussi la perspective théorique particulière adoptée pour *kunstrad1o : 1o : 1o : v1suelles rad1o: scrabble mit döhl*, très proche des idéaux du Groupe de Stuttgart auquel appartenait Reinhard Döhl. Pour reprendre un extrait du manifeste du Groupe : « Nous parlons d'une poésie expérimentale, dans la mesure où nos réalisations singulières respectives impliquent vérifications et falsifications esthétiques. Nous parlons à nouveau d'une techne poïétique. Nous parlons encore d'une esthétique progressiste, ou plutôt d'une poétique qui démontre la mise en application des avancées de la littérature, comme il en va déjà toujours du progrès de la science.[2] » L’approche est avant tout ludique, mais aussi technique, ancrée dans la programmation elle-même.

Bref, l’œuvre de Suter permet d’explorer la rencontre d’un double discours : discours sur les possibilités ouvertes par les pratiques de lecture et de relecture d’une part, et discours sur le mariage de la techne et de la poiésis de l’autre.

[1] Suter, Beat et The Absolute Wreaders (2004), "The Making of 'The Famous Sound of Absolute Wreaders'", dichtung-digital - journal für digitale ästhetik, no 31, en ligne: http://www.brown.edu/Research/dichtung-digital/2004/1/Suter/index.htm, (consulté le 30 juin 2009)

[2] Bense, Max et Reinhard Döhl (1964) "Zur Lage", Universität Stuttgart, en ligne: http://www.uni-stuttgart.de/ndl1/zurlage.htm (consulté le 2 juin 2009)

H.H.H. (pour «Hommage à Helmut Heißenbüttel») avait été conçu à la base en 1996 comme un hommage-cadeau à Heißenbüttel, un des membres fondateurs du Groupe de Stuttgart, pour son 75e anniversaire. Or, comme Heißenbüttel est décédé cette même année, l'oeuvre est rapidement devenue un épitaphe à la mémoire de Heißenbüttel, un peu à la manière de l'oeuvre das buch gertrud (épitaphe à Gertrude Stein - aussi une réalisation de Reinhard Döhl). Dans H.H.H., l'internaute peut accéder à des textes écrits par plus de 80 personnes et organismes à la mémoire de Heißenbüttel (dans des langues aussi variées que l'allemand, le turc, le japonais, le néerlandais et l'espagnol, quand ce n'est pas en notation musicale alphabétique allemande), à un «Épitaphe trouvé» écrit par Heißenbüttel en 1955 (qui fait d'ailleurs le pont entre H.H.H. et das buch gertrud), à différentes listes de mots qui explorent les jeux de sonorités recherchés par le Groupe de Stuttgart (poésie concrète), à des fragments de textes écrits par Heißenbüttel, etc. Bref, le site de H.H.H. offre ce que l'on pourrait appeler une véritable «archéologie» de Heißenbüttel.

das buch gertrud est un hommage en deux parties à la mémoire de Gertrude Stein, poétesse, écrivaine, dramaturge et féministe née aux États-Unis en 1874 et décédée à Paris en 1946. Dans la première partie de l’œuvre, l'internaute est invité à explorer trois environnements différents constitués de séries de mots disposés de façon à former divers motifs que l'internaute peut modifier à chaque clic de souris. Ces trois environnements explorent les thèmes de la mémoire, de l’héritage poétique de Stein et de la mort, symbolisés par les noms des trois sous-sections: les pierres colorées (« bunte steine/coloured stones »), le jardin de roses («rosengarten/rose-garden») et la pierre tombale («grabstein/tombstone»). Notons que la première partie de das buch gertrud est aussi disponible sur le CD-ROM kill the poem. Epitaph Gertrude Stein, la deuxième partie de l’œuvre, a quant à elle été mise sur pied avec l’aide de Johannes Auer. Il s’agit d’un projet collaboratif: l'internaute est invité à composer une épitaphe pour Gertrude Stein à partir de la dernière strophe des Stanzas in Meditation et à soumettre par courriel son texte ou sa collaboration visuelle. (Les règles complètes du jeu sont disponibles en allemand et en anglais sous la rubrique « Spielregeln ».) Plusieurs des documents reçus sont affichés en différentes langues sur le site. Pour les épitaphes visuelles, l’ajout d’une fonction créée par Johannes Auer permet, en cliquant sur un lien dans le coin inférieur gauche de l’image (« Die Töne »), de convertir l’œuvre visuelle en texte musical (notation musicale alphabétique allemande). En-dehors de das buch gertrud, ce même principe d’hommage collectif (créé en « mail-art ») a été repris par Reinhard Döhl et Johannes Auer pour créer un Hommage à Helmut Heißenbüttel (H.H.H.), un « rideau » pour Ernst Jandl (Vorhang für Ernst Jandl) et une page de deuil pour Jirí Kolár (Trauerseite für Jirí Kolár).
das buch gertrud a été mis en ligne en 1996 pour le 50e anniversaire de la mort de Gertrude Stein et a été officiellement présenté au public à l’occasion d’une exposition à la mémoire de Stein qui a ouvert à la Galerie Buch Julius le 27 juillet 1996. Cette exposition était elle aussi une création collective: sur les invitations pour le vernissage, la galerie fournissait aussi les instructions aux visiteurs pour soumettre leurs propres contributions. Le but derrière de cette action était de rouvrir, à partir de l’œuvre de Stein, un dialogue artistique international.[1] Il faut dire que les premiers textes qui constituent das buch gertrud ont été écrits par Döhl vers 1965-1966. Quelques-uns, plus vieux encore, datent même de 1961. (das buch gertrud faisait de plus partie à l’origine d’un projet de trilogie sur le thème des portraits de femmes: « das buch es anna », « das buch gertrud », « das buch heidi ».)

Historiquement, cet intérêt de Döhl pour Gertrude Stein demeure indissociable de son affiliation au Groupe de Stuttgart: « Nous préférons une poésie du métissage. Nos critères sont l’expérimentation et la théorie, la démonstration, le modèle, le spécimen, le jeu, la réduction, la permutation, l’itération, le hasard (brouillage et diffusion), la série et la structure.[2] » En effet, quelque dix ans après la fin de la guerre, les artistes et écrivains allemands étaient à la recherche d’une voie pour rouvrir une littérature malmenée par son passé nationaliste. Lorsque la première traduction allemande de l’œuvre de Stein paraît en 1955, elle tombe à point. Ses affinités avec Picasso, Matisse et Cézanne, ses liens avec le cubisme et ses expérimentations poétiques en font la figure de proue parfaite pour opérer la résurrection de l’avant-garde, thème cher aux jeunes membres du Groupe. Döhl lui-même, en plus de produire une quantité impressionnante de textes poétiques expérimentaux inspirés par Stein (dont certains seront repris dans différentes versions de das buch gertrud), est aussi l’auteur de plusieurs essais critiques à tendances biographiques sur Stein.

Bref, das buch gertrud constitue à la fois un exemple de poésie concrète intéressant pour qui veut explorer les principes esthétiques du Groupe de Stuttgart, une fenêtre sur les imaginaires qui se sont développés autour de la figure de Gertrude Stein et un témoignage précieux du rôle central de Stein dans la renaissance de la littérature d’avant-garde allemande dans la période d’après-guerre.

[1] Döhl, Reinhard (1996) "Memorial Gertrude Stein [Epitaph Gertrude Stein]", Universität Stuttgart, en ligne: http://www.uni-stuttgart.de/ndl1/steinmem.htm (consulté le 25 juin 2009)

[2] Bense, Max et Reinhard Döhl (1964) "Zur Lage", Universität Stuttgart, en ligne: http://www.uni-stuttgart.de/ndl1/zurlage.htm (consulté le 2 juin 2009)

«worm applepie for doehl» est une oeuvre en apparence très simple: on y voit un «ver» (Wurm) manger une pomme (ApfelApfelApfel) jusqu'à la disparition totale de celle-ci. Le ver grossit au fur et à mesure qu'il progresse. Le ver, d’abord statique et noir lorsque l’internaute accède à l’œuvre, devient rouge lorsqu'il s'active. La pomme, elle, demeure noire, victime passive du ver. En cliquant sur un des deux liens au bas de l'écran (moreapple), il est aussi possible de faire apparaître une nouvelle pomme qui roule sur elle-même ou qui avance et recule selon un mouvement répétitif. Un deuxième clic fait toutefois réapparaître la pomme dévorée par le ver, au stade exact où l’internaute l’avait abandonnée.

Il s'agit d'une création de Johannes Auer, théoricien, essayiste et artiste basé à Stuttgart et très actif dans le domaine de la littérature et de l’art hypermédiatiques allemands (Netzliteratur et Netzkunst). «worm applepie for doehl» est en fait une réactualisation de la célèbre pièce de poésie concrète de Reihnard Döhl, «Apfel» (1965), qui présentait une version statique de la pomme de mots (ApfelApfelApfel) à l'intérieur de laquelle était glissé un ver (Wurm). En reprenant la forme visuelle de l'oeuvre originale de Döhl (la première image statique à laquelle accède l’internaute en arrivant sur le site Web de l’œuvre en est la reprise exacte, y compris pour ce qui est de la position du vers dans la pomme), Auer réaffirme la pertinence de celle-ci plus de trente ans après sa réalisation et cherche à en déployer le plein potentiel grâce aux nouvelles avenues technologiques offertes par Internet et les nouveaux médias. (Notons à ce sujet que l’oeuvre, disponible sur Internet, fait aussi partie du CD-ROM «kill the poem» de Johannes Auer et Reinhard Döhl, paru en 2000 aux éditions cyberfiction dirigées par Beat Suter.)

En effet, la pomme de Döhl avait vu le jour un an seulement après la parution du manifeste du Groupe de Stuttgart, «Zur Lage», signé par Max Bense et Reinhard Döhl. Ce Groupe, formé initialement dans les années 1950 autour de Bense, Döhl, Ludwig Harig et Helmut Heißenbüttel, proposait de faire la synthèse entre écriture et typographie, réunissant des artistes d’horizons divers. [1] Donc, au moment de présenter sa «pomme», Döhl prônait déjà activement l'exploration de la poésie cybernétique et matérielle : «Nous préférons une poésie du métissage. Nos critères sont l’expérimentation et la théorie, la démonstration, le modèle, le spécimen, le jeu, la réduction, la permutation, l’itération, le hasard (brouillage et diffusion), la série et la structure.[2]» De même, dans le programme du Groupe, si la possibilité technologique n’était pas encore pleinement articulée faute de moyens techniques réels, la volonté technologique, elle, était déjà mise de l’avant. Pour reprendre un extrait du manifeste: «Nous parlons d'une poésie expérimentale, dans la mesure où nos réalisations singulières respectives impliquent vérifications et falsifications esthétiques. Nous parlons à nouveau d'une techne poïétique. Nous parlons encore d'une esthétique progressiste, ou plutôt d'une poétique qui démontre la mise en application des avancées de la littérature, comme il en va déjà toujours du progrès de la science.[3]» L’appel éventuel à une poésie hypermédiatique déployée grâce à Internet allait donc de soi. 

Autrement dit, l’oeuvre «worm applepie for doehl» doit être lue à la fois comme hommage à Döhl pour le caractère fondateur de ses travaux et comme réaffirmation de sa proposition initiale quant à l’importance de la poésie concrète. L’oeuvre d’Auer, dans le respect de celle de Döhl, pose la collision et la fusion du mot et de l'image comme base de l'expérience irréductible du sentiment poétique et appelle le dépassement de l'approche textuelle au profit d'une véritable iconographie du mot/par le mot. Ainsi, si la lecture linéaire de «worm applepie for doehl» est impossible, le pouvoir évocateur du mot-image demeure. Le mouvement que la version d'Auer introduit dans l’oeuvre par rapport à l'original de 1965 agit quant à lui au niveau de la réalisation de l'identité mot-chose opérée par les procédés visuels de la poésie concrète (iconotextualité). En effet, en donnant au vers textuel (Wurm) les mêmes propriétés et capacités que son pendant biologique - c'est-à-dire, littéralement, la possibilité de se mouvoir dans la pomme et de la dévorer -, Auer fait bel et bien accéder le mot au concret au-delà de la simple portée évocatrice de sa charge sémantique.


[1] Döhl, Reihnard (1997) "Stuttgarter Gruppe oder Einkreisung einer Legende", Universität Stuttgart. http://www.uni-stuttgart.de/ndl1/stgtgruppe.htm, date de consultation: 2009-06-02.

[2] Bense, Max et Reinhard Döhl (1964) "Zur Lage", Universität Stuttgart. http://www.uni-stuttgart.de/ndl1/zurlage.htm, date de consultation: 2009-06-02. (je traduis)

[3] ibid.

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