Fragment

Levesque, Julien: Books Scapes

Books Scapes de Julien Levesque est une oeuvre hypermédiatique qui, comme son titre l’indique, présente une image composite faite de livres. Lorsqu’on accède au site Web qui héberge l’oeuvre, on se trouve devant la représentation visuelle d’un paysage. Ce paysage est divisé et fragmenté par des cadres rectangulaires qui délimitent des parties de l’image: l’oeuvre devant laquelle se trouve l’internaute n’est autre qu’un collage, une récupération de matériaux disparates servant à créer une oeuvre originale. D’ailleurs Julien Levesque, dans une entrevue qu’il accorde à Yvane Jacob, témoigne de ce travail de collage qui est le sien lorsqu’il dit: «Par moments, je trouve presque que mon travail s’approche du mouvement dada» [1]. Néanmoins, on ne pourrait pas dire à première vue que le paysage de Books Scapes n’en est pas un, du moins qu’il n’est pas dessiné dans son ensemble par le même artiste, même si c’est pourtant le cas. Ce n’est que par l’utilisation que fait l’artiste des hyperliens et à travers la manipulation de ces liens que l’internaute comprend qu’il se trouve devant une oeuvre intermédiale, c’est-à-dire devant une oeuvre qui propose un dialogue entre différents médias – ici le texte, l’image et bien entendu Internet.

Lors d’une première visite sur le site Web, tous les rectangles qui servent de cadres aux différentes parties de l’image (il y en a 99 en tout) sont bleus et cliquables. L’internaute doit cliquer sur ces rectangles pour être redirigé vers un texte numérisé en format Ebook, hébergé sur Google Books. Par la suite, lorsque l’internaute revient à la page principale de l'oeuvre, les fragments sur lesquels il a déjà cliqué deviennent et restent mauves, même lors des visites subséquentes, traçant ainsi le parcours effectué. De plus, lorsque l’internaute accède au texte numérisé duquel est prélevé un fragment d’image, il peut voir, délimitée par une marque en pointillé, la section exacte qui a été récupérée par l’artiste. L’internaute peut ainsi, à son gré, parcourir d’une part l’oeuvre visuelle qu’est Books Scapes, mais également les différents textes numérisés sur Google Books – textes qui, en version papier, ont été publiés entre les XVIIe et XIXe siècles et qui, par l’emploi du collage comme mode d'appropriation, font eux aussi partie de l’oeuvre.

Ce passage de l’oeuvre visuelle hypermédiatique à l’image du livre numérisé que nous propose Julien Levesque soulève certains questionnements quant à la culture à l’ère du numérique, questionnements qui, par ailleurs, traversent la production de l’artiste. Dans ses oeuvres précédentes, notamment dans Street Views Patchworks, «il explore le territoire d’Internet pour le déconstruire en rapsodie, en créant une oeuvre faite de réutilisation, de patchworks, de bricolages et à l’allure amateur» [2], déployant dès lors une oeuvre singulière qui questionne les représentations actuelles du Web. En fait, ce que fait Julien Levesque dans Books Scapes, c’est de concevoir une véritable bibliothèque en ligne. Il utilise l’espace que lui offre Internet pour rendre compte du changement qui s’opère dans les pratiques actuelles de lecture et de spectature en nous offrant une bibliothèque aléatoire, à l’image d'un moteur de recherche comme Google.

 

[1] Yvane Jacob (22/06/2011) «C’est quoi un artiste numérique? (3) Rencontre avec Julien Levesque», RSLN. En ligne: http://www.rslnmag.fr/post/2011/6/22/c-est-quoi-un-artiste-numerique_3_%E2%80%93-rencontre-avec-julien-levesque.aspx (consulté le 5 décembre 2012)

[2] Margherita Balzerani (2010) «Julien Levesque entre Troll et Popstar (nouvelle star) du web», Human Atopic Space. En ligne: http://www.humanatopicspace.fr/?p=972 (consulté le 5 décembre 2012)

Saemmer, Alexandra: Böhmische Dörfer

Böhmische Dörfer est une oeuvre d'Alexandra Saemmer qui a pour thème l'expérience traumatique de la «marche de Brno», parfois appelée la «marche de la mort», qui désigne l'expulsion des Allemands de Brno (Tchécoslovaquie) en 1945. Sur la route qui les mena jusqu'à la frontière de l'Autriche, où on leur refusa l'entrée, jusqu'à Pohořelice, village où ils furent finalement internés, de 700 à 8000 des quelque 20 000 Allemands de Brno trouvèrent la mort.

L'oeuvre de Saemmer, montée sur l'outil de présentation en ligne Prezi, se divise en deux parties. La première (qui est aussi la plus volumineuse) est composée d'un ensemble de fragments textuels très courts et répétitifs, dans lesquels la mère de l'artiste semble essayer de se rappeler l'expulsion, la route, les morts, mais aussi son arrivée à Pohořelice l'hiver, les difficultés à s'installer sur une terre où tout est à recommencer. La deuxième partie, beaucoup plus courte, contient un résumé très succint (voire minimaliste) des évènements de Brno, ainsi qu'un paragraphe où l'artiste parle de comment sa mère, en visite à Brno, lui a un jour montré à elle et à son frère la maison de son enfance, avant l'expulsion.

La navigation d'un fragment à l'autre s'effectue grâce à une série de zooms successifs préprogrammés sur une toile unique; tous les fragments textuels sont inscrits sur une seule grande toile de fond, présentant un film d'époque en noir et blanc où l'on voit des Allemands déportés essayer de faire avancer dans la neige des voitures tirées par des chevaux. L'internaute n'a qu'à activer la lecture automatique ou à cliquer sur les flèches de lecture en bas de la fenêtre pour progresser dans l'hypertexte. Comme dans toute présentation Prezi, il demeure toutefois possible de manipuler soi-même la fonction de zoom et de se déplacer sur la toile pour emprunter d'autres chemins de lecture.

Une version anglaise est disponible au http://prezi.com/m7lq5txsl5qz/copy-of-wegekreuz/.

Nelson, Jason: Variegated Southlands

Variegated Southlands est une oeuvre de Jason Nelson qui se présente comme une mosaïque de photographies réalisées en Australie et contenant chacune un petit fragment d'histoire, une impression volée, un éclat de récit poétique tantôt tragique, tantôt comique, tantôt incroyablement banal. Il y est question de l'obsession de l'artiste pour les brosses-à-dents, de courges renfermant des hulks miniatures, de membres de gym ressemblant à des noeuds d'écureuils, etc.

L'interface de navigation est composée de deux carrés contenant chacun une image. Chacune de ces images est elle-même composée d'une photomosaïque, zoomables à l'infini. Pour naviguer, l'internaute clique simplement dans un ou l'autre des deux carrés, zoomant encore et encore sur les sections de son choix, accédant ainsi successivement à une série de photographies et de fragments textuels. La navigation simultanée des deux carrés donne lieu à des associations inattendues, à des combinaisons poétiques constamment renouvelées au travers desquels se dessinent des histoires cachées.

The Wa-KOW! Collective: Tulsita

Tulsita est une œuvre poétique du collectif américain The Wa-KOW! Collective, composé de Nathan Halverson, G. Matthew Jenkins, David Goldstein et Mindy Stricke. Elle décrit des scènes de la vie locale d’une communauté de Tulsa, en Oklahoma. Le titre signifie «little Tulsa» et renvoie au microcosme d’une banlieue de la ville (à ne pas confondre, donc, avec la ville de Tulsita au Texas).

L’œuvre emprunte la forme d’un diaporama, et atlerne des poèmes et des photographies. Les premiers décrivent des ambiances, des situations ou des pensées des auteurs sur la vie urbaine de Tulsa. Le curseur de la souris fait apparaître des images lors de son passage sur certains mots. Tout en bas de la fenêtre, des contrôles de défilement, typiques des diaporamas, permettent de passer à la page suivante ou de retourner à la précédente. En appuyant sur «play», une voix commence à lire le poème et on entend des extraits d’émissions radio ou de musique pendant que le poème se déconstruit tranquillement.

Des photographies s'insèrent entre les différents poèmes. Elles se dissolvent à leur tour afin de laisser la place au poème suivant, qui épouse parfois grossièrement la structure de l’image qui le précédait. Les contrôles de navigation ne sont pas disponibles durant l'affichage de la photographie.

Alan, Sondheim: Internet Text

Internet Text est une oeuvre monumentale d'Alan Sondheim entamée en 1994. Depuis cette date, l'artiste poste en effet régulièrement en ligne des textes de sa composition qui présentent ses réflexions personnelles sur une foule de sujets variés: ses recherches, ses aventures sexuelles, des fragments de sa vie en ligne (par exemple, des rapports d'activité ou de connexion), etc. Dans la démarche de Sondheim, c'est surtout l'aspect performatif qui domine: comment se construit l'identité du sujet sur le Web? Quel peut être le sens d'archives nourries de façon aussi compulsive? Il est possible de consulter une partie des archives d'Internet Text sur le site de l'Electronic Literature Organization. Les textes appartenant à la série sont aussi disponibles via le site de l'artiste, au http://alansondheim.org/.

John Cayley, Giles Perring: translation

translation est une oeuvre poétique de John Cayley qui exploite plusieurs traductions de textes de Walter Benjamin et de Marcel Proust. Sur une musique de Giles Perring, l'internaute observe différentes versions de ces textes (en anglais, en français, en allemand et en ukrainien) s'entremêler, se fondre les unes dans les autres, formant de nouveaux textes hybrides fragmentés.

L'algorithme derrière le processus de métissage des traductions détermine la «profondeur» de chacune d'entre elles par rapport au texte affiché: en surface (traduction dominante), entre deux eaux (traduction secondaire) ou en profondeur (traduction dormante). Ces positions changent continuellement, entraînant des mutations constantes du résultat affiché à l'écran. L'internaute peut manipuler l'oeuvre à l'aide de commandes simples (shift-d, shift-f, shift-u, shift-e, shift-q) qui permettent de faire émerger en surface une ou l'autre des traductions.

Pour apprécier pleinement la musique de Giles Perring, l'internaute doit télécharger quatre fichiers sonores à ajouter à la bibliothèque audio QuickTime.

 

In the White Darkness est une œuvre créée par l’artiste belge émigré en Allemagne Reiner Strasser avec la collaboration de l’auteure américaine M. D. Coverley. Il s’agit d’une œuvre poétique inspirée par l’expérience des deux artistes auprès de patients atteints des maladies d’Alzheimer et de Parkinson, imitant la fragmentation et l’effacement graduel de la mémoire provoqués chez l’homme par ces dernières.

Lorsque l’internaute accède à l’œuvre, la phrase «Just a whisper, at least, of the persistance of this memory, this forgetfulness» apparaît à l’écran pendant quelques secondes à peine, puis s’efface peu à peu jusqu’à devenir invisible. En arrière-plan, l’image pulsante d’un rideau transparent masque partiellement une fenêtre, empêchant l’internaute de distinguer le paysage qui se trouve derrière. Une cinquantaine de points blanchâtres sont répartis également sur l’écran. En cliquant sur certains de ces points, l’internaute fait apparaître des photographies (tantôt transparentes, tantôt opaques) qui traversent l’écran, s’animent, se décomposent, pulsent, éclatent, etc. comme autant de rappels de la fragilité de la mémoire. Certains points mènent aussi vers des courts métrages répétitifs – comme par exemple une fleur qui ondule délicatement, découpée sur un sol désertique. D’autres encore déclenchent des sons ou de la musique (le bruit des vagues, de la ville, des chants des oiseaux) ou font apparaître des mots qui forment des phrases parfois complètes, parfois fragmentaires, se mélangeant aux photos déjà à l’écran. En effet, chaque fois que l’internaute clique sur un lien, celui-ci s’active sans interrompre la ou les séquences déjà en cours (clics précédents de l’internaute). Ainsi, en cliquant sur plusieurs liens successivement, l’internaute peut créer différents effets de superposition alors qu’images, films, sons et texte se mélangent, la transparence partielle des uns révélant la présence des autres. L’internaute doit toutefois faire vite, car chaque séquence ne dure que quelques secondes.

Les images et les mots qui sont réveillés par l’internaute dans In the White Darkness demeurent étrangement impersonnels, imprécis. Les sons qu’on y entend ne comportent pas de paroles, pas de voix; les images représentent des paysages (déserts, plages, forêts) d’où toute figure humaine est absente; les mots ne réfèrent à aucun évènement en particulier, se contentant de retourner le souvenir sur lui-même («déjà-vu?», «I remember – I was there», etc.). Souvent, la durée d’apparition d’un élément est même trop courte pour avoir le temps nécessaire pour s’en saisir avant de le perdre à nouveau. De même, certaines images ne font que sortir partiellement du bas de l’écran, encore trop cachées pour être identifiées. La mémoire présentée par Strasser et Coverley est ainsi bel et bien une mémoire maladive, entravée: l’expérience de celui qui essaie de la raviver devient rapidement frustrante, confrontée à l’impossibilité d’atteindre un quelconque moment de révélation. La mémoire de In the White Darkness est une mémoire qui n’a plus de maître, dont l’identité du porteur a été emportée par la maladie. D’ailleurs, sur la cinquantaine de points illustrant les souvenirs que peut activer l’internaute, seuls seize sont effectivement actifs. Les autres, s’ils sont toujours visibles à l’écran, ne servent qu’à narguer l’internaute, incapable de les débloquer, et demeurent inutiles comme autant de souvenirs perdus. D’ailleurs, lorsque l’internaute clique sur une petite icône située en-dessous du coin inférieur droit de l’écran, les points encore actifs sont mis en évidence, cerclés de blanc, et on peut voir l’espace de quelques instants les liens qui les unissent – liens dont certains s’effacent déjà eux aussi, n’étant plus tracés qu’en pointillés.

Bref, la mémoire de In the White Darkness est une mémoire en dégénérescence, source de peine et de nostalgie sans réel point d’ancrage. Si certains critiques y voient la victoire d’une utopie queer où l’oubli finit par effacer le genre de l’individu [1], c’est plutôt à une dissipation de l’humain lui-même que l’œuvre nous confronte, alors que le sentiment d’urgence initial qui domine l’expérience première de l’internaute (clics multipliés pour voir chaque lien, lire chaque passage) se transforme peu à peu en abandon et en étrange tristesse devant l’évidence de la perte irrémédiable.

[1] Geniwate (28/01/2005) "Language rules", dans electronic book review. En ligne: http://www.electronicbookreview.com/thread/writingpostfeminism/programmed (consulté le 5 avril 2010)

Letters to a Lover est un texte poétique en vingt-six fragments, composé par Heather Lee Schroeder et adapté en version Flash avec l’aide de Luca Marchettoni. Chaque fragment commence par une lettre de l’alphabet suivie des mots «is for» et du reste de la phrase. Par exemple: «H is for the house with the root cellar below and the hand pump in the kitchen that Frank built for Maggie before they married.» Lorsque l’internaute accède à l’œuvre, un dessin enfantin se forme progressivement à l’écran, juste avant que la première phrase n’apparaisse. Puis, lorsque l’internaute fait un clic de souris, la phrase disparait et un autre dessin s’ajoute au dessin précédent, suivi d’une nouvelle phrase. Au fur et à mesure que l’internaute progresse d’une phrase à l’autre, l’arrière-plan de l’écran se couvre de dessins superposés illustrant chacun des fragments du texte, présentés en ordre alphabétique. Une musique douce et répétitive, composée par Tony Moreno, accompagne l’œuvre.

L’internaute n’a de contrôle ni sur la musique, ni sur la vitesse à laquelle chacun des dessins se forme en arrière-plan, ni sur l’ordre de visualisation des fragments. Par contre, tant que l’internaute ne clique pas sur l’écran, la phrase en cours de lecture reste visible, ce qui lui laisse la pleine maîtrise de la vitesse à laquelle il parcourt l’œuvre.

Le texte de Letters to a Lover relate l’histoire d’un couple d’amants surpris par le mari de la femme alors qu’ils se rencontrent à la maison de celle-ci. Sous le coup de la colère, le mari tue l’amant, pendant que sa femme horrifiée assiste à la scène en le traitant de monstre. Arrêté par la police, il est envoyé en prison et condamné à mort. Le ton de l’œuvre est triste et troublant, jouant constamment sur les contrastes entre la violence des actes du mari et la tendresse des deux amants, mais aussi entre le passé heureux du jeune couple marié (la maison construite avec amour, les parties de cartes entre amis) et la fin tragique de leur histoire (l’épouse qui va rendre visite à son mari en prison, le procès, la pendaison). Sans porter de jugement, l’œuvre présente le drame dans toute sa violence tragique et inexplicable.

Plusieurs éléments du récit de Letters to a Lover laissent deviner que l’histoire se déroule quelque part dans les années 1930 ou 1940 (la pompe à eau dans la cuisine, les habits des protagonistes, etc.). Aussi, la forme choisie par l’auteure (division en fragments ordonnés alphabétiquement) rappelle les repères mnémotechniques utilisés depuis longtemps dans la tradition orale pour conserver la mémoire d’un évènement. On a ainsi l’impression d’entendre quelqu’un répéter une leçon, une histoire souvent entendue et mémorisée avec soin. Parallèlement, le caractère naïf et enfantin des illustrations nous laisse deviner la voix d’un enfant plutôt que celle d’un adulte. Est-ce la voix de l’enfant qui a été conçu lors de la dernière rencontre fatidique des deux amants et dont on apprend l’existence dans le dernier fragment du texte? Ou celle d’un de ses descendants? Le tout dernier mot à s’inscrire à l’écran, un «me» tracé en noir sur la toile formée par les vingt-six illustrations accompagnant les vingt-six phrases du texte, vient soutenir la thèse de la mémoire familiale. Le «me» qui narre le récit porte en lui la mémoire du drame, constitutif de son identité.

Bref, en abordant l’histoire d’un drame passionnel violent, Heather Lee Schroeder pose aussi la question de ce qui reste de nos ancêtres et de la complexité de leur héritage. L’enfant, conscient de l’histoire tragique qui l’unit à ses ancêtres, porte déjà en lui le poids irréductible de leurs erreurs.

Hard Times est une adaptation hypermédiatique de l’œuvre éponyme de Charles Dickens. Matt Mason et Nicholas Felton offrent une œuvre plus graphique qu’interactive où s’exprime une forte critique de l’économie tout comme de la politique contemporaine. Cette œuvre fragmentaire nous propose un florilège d’insertions proches de la maxime en relation desquelles sont proposés des chiffres, des pourcentages et des catégories diverses sensées révéler la réalité actuelle. Hard Times fait partie du projet lancé par Penguin UK intitulé We Tell Stories, dans le cadre duquel six auteurs revisitent six oeuvres classiques dans une adaptation hypermédiatique sur le Web.

Le site Désordre, créé et géré par l’artiste Philippe De Jonckheere, existe depuis 2001 et demeure en constante évolution. Dans la section La page historique, l’auteur propose son archivage personnel des diverses modifications qu’a subit le site Désordre au fil des ans. On peut y observer la toute première interface visuelle du site, qui contenait alors 73 fichiers. De Jonckheere, capable d’autodérision, y affirme que ce site «[...] ressemblait à tout ce qu[‘il] n’aime pas qu’un site soit.» Au fil du temps, l’organisation du site aura rendu justice au titre donné par l’auteur, puisque ce désordre contenait, lors du dernier recensement publié par son auteur en 2004, quelques «24 188 fichiers regroupés dans 614 dossiers et sous-dossiers» pour un poids informatique total de 906 mégaoctets. Le site de Philippe de Jonckheere se caractérise ainsi par la constante évolution de son contenu et par l’ajout de données qui sont mises en relations à l’aide d’hyperliens. La quantité de liens maintenant disponibles sur le site rend pratiquement impossible une saisie totale de l’oeuvre, puisqu’on a tôt fait de s’y égarer. De plus, le mode de fonctionnement de la navigation ne permet pas une lecture systématique pour un lecteur qui viserait d'en effectuer une lecture complète. La visite du Désordre de Philippe de Jonckheere est liée au plaisir de la dérive et de la découverte aléatoire des divers fragments qui le composent.

Le statut du site, problématique, est un bon indicateur quant à l’aspect novateur de la démarche artistique de l’auteur. Comme le Désordre contient l’ensemble de la production de De Jonckheere, nous pouvons nous demander à juste titre s’il s’agit davantage d’une vitrine artistique que d’une oeuvre proprement dite. L’archivage de sa production artistique que propose l’auteur, par la mise en relation qu’il opère entre chacune des parties qui la constituent, permet d’appréhender le site de Philippe de Jonckheere comme étant un recueil hypermédiatique. En effet, bien que son Désordre apparaît être une zone de dépôt où sont rangées et exposées ses créations, le fonctionnement du site dépasse le simple catalogue en ce qu’il propose un agencement particulier de ces oeuvres par leur mise en relation. D’abord, le plan du Désordre, qui est également la page d’accueil du site, offre une véritable cartographie de la production de l’artiste, affichant, bien que de manière confuse, les relations multiples qui existent entre chacune des pièces indépendantes. La navigation au sein du site permet rapidement de constater que l’ensemble des oeuvres qui figurent dans cet espace virtuel contient des hyperliens qui renvoient à d’autres oeuvres disponibles sur le site, celles-ci renvoyant à leur tour à d’autres oeuvres du site, rendant l’exploration labyrinthique. C’est donc dire que Philippe de Jonckheere propose un mode d’appréhension du recueil qui est innovateur, puisqu'il est délinéarisé et étroitement lié au support qui le rend possible, l’espace hypertextuel du Web.

Philippe de Jonckheere est un artiste multidisciplinaire provenant du milieu de la photographie. De fait, Désordre contient plusieurs oeuvres qui sont des agencements de photographies prises par l’auteur, par exemple cette série intitulée Algues. Il est important de remarquer que chacune de ces photographies est également un hyperlien qui mène à d’autres oeuvres de Philippe de Jonckheere. Ainsi, favorisant une approche pluridisciplinaire de la création, l’artiste tisse des liens entre ses pratiques photographiques et ses créations littéraires. Par exemple, une photographie de champignon, lorsqu’elle est activée par le curseur de l’internaute, mène à un extrait de La cible, le feuilleton quotidien de l’auteur. Ce procédé de mise en réseau d’oeuvres qui fonctionnent également de manière autonome permet de constater le paradoxe au coeur du Désordre de l’artiste. En effet, il apparaît clairement que derrière l’apparent désordre de la page d’accueil se cache un réseau complexe et structuré. Désordre se compose donc d’un agencement d’hypertextes de fiction (par exemple, Chinois (ma vie)), de photographies (par exemple, Berlin), mais également de textes qui s’apparentent à l’écriture du blogue ou qui sont de nature essayistique (l’essai sur Samuel Beckett), ainsi que de certains jeux, par exemple celui intitulé Memory.

L’une des clés de lecture qui permet d’établir une cohérence thématique à l’ensemble des oeuvres que l’on retrouve sur le Désordre est sans doute la filiation que Philippe de Jonckheere établit avec l’oeuvre de Georges Perec. En effet, en plus de reprendre plusieurs oeuvres de Perec, dont sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, le projet esthétique de Jonckheere, à plusieurs égards, est à mettre en parallèle avec celui de Perec. D’abord, la volonté d’épuisement des lieux, la description exhaustive typique à Perec (voir Espèces d’espaces) sont à mettre en parallèle avec le foisonnement constant du Désordre depuis sa création. De la même manière, le goût marqué de Perec pour l’ordinaire, le trivial (voir L’infra-ordinaire), a une influence indéniable sur le rapport qu’entretient de Jonckheere avec la création. Par exemple, le projet photographique intitulé Le quotidien n’est pas sans rappeler les descriptions que l’on retrouve dans les récits de Perec. À la volonté d’explorer le réel dans sa totalité par l’écriture, au rapport étroit qu’entretient la création littéraire avec la mémoire chez Perec, nous pouvons comprendre que Jonckheere répond en utilisant le support d’un site Web pour offrir un aspect hypermédiatique à cette approche artistique.
 
Consultez l'article de Simon Brousseau à propos de cette oeuvre
Contract est une oeuvre qui explore les possibilités de spatialisation du texte et de la poésie. L'internaute se retrouve face à une représentation géométrique composée de segments verts dont les sommets contiennent des vers poétiques. L'internaute a la possibilité, à l'aide de son curseur, de modifier son point de vue afin de cheminer dans sa lecture des segments.
Dans cette oeuvre, l'internaute découvre, par fragments, les abords d'un quartier parcouru par la Mission Street et la 16th Street de San Francisco. On peut se déplacer sur une carte animée des lieux à l'aide du curseur. Les artistes ont fait le choix de présenter, entre autres, une ruelle, un spectacle punk, un coin de rue près des bureaux de Stamen Design et une bouche de métro. En cliquant sur les icônes représentant ces lieux, l'internaute est amené à une photographie fragmentée de l'endroit, animée selon les mouvements du curseur. Des segments de textes accompagnent ces photos, permettant de démystifier certains espaces urbains ou ajouter une signification particulière à des objets trouvés au hasard des parcours. Les photographies animées de Mission Street et 16th Street sont aussi accompagnées d'une flèche qui, selon sa taille, indique le temps d'attente pour le prochain autobus qui passera. Cette fonctionnalité particulière de l'oeuvre est générée grâce aux données fournies par nextbus.com.
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