Eau

Bizzocchi, Jim: Re:Cycle

Re:Cycle est une oeuvre qui fait partie d'une série de vidéos ambiantes (Ambient Videos) réalisées par Jim Bizzocchi. Théoriquement, la vidéo de Re:Cycle est une vidéo générative qui peut continuer de jouer à l'infini, sans jamais se répéter tout à fait: elle se nourrit d'un ensemble de séquences tournées dans les Rocheuses canadiennes et d'un ensemble de transitions dont l'enchaînement (séquence / transition / séquence / etc.) est déterminé au hasard.

L'oeuvre, programmée en MaxMSP, est conçue pour être présentée en galerie. Sur le site Web de Bizzocchi, on retrouve les spécifications techniques pour l'installation de l'oeuvre, un court texte explicatif et un échantillon vidéo (captation présentée sans édition, directement à partir du logiciel).

Il est à noter que les images ont été tournées sous la direction photographique de Glen Crawford. De même, Jim Bizzocchi a bénéficié du support des étudiants Saeedeh Bayatpour et Selim Mete ainsi que du professeur Tom Calvert pour la réalisation du projet (notamment pour l'intégration de la fonctionnalité métadonnées).

Falco, Edward: Sea Island

Sea Island est un recueil de dix hypertextes poétiques d'Edward Falco. Ces hypertextes ne communiquent toutefois pas entre eux au niveau formel; le lecteur doit passer par la table des matières, accessible en tout temps, pour naviguer de l'un à l'autre. Les poèmes de Falco abordent des sujets variés, mais se rejoignent à travers certains thèmes partagés - l'eau, la nuit, la peur-désir, la mémoire. Comme la majorité des poèmes ont d'abord paru sous la forme de poèmes imprimés, le parcours par défaut suggéré pour chacun (accessible en utilisant la touche «Retour») reprend leur structure de publication originale. Le travail de Falco sur leur remédiatisation hypertextuelle permet cependant au lecteur de les réorganiser selon une multitude de combinaisons: chaque mot renferme un hyperlien cliquable, renvoyant à une lexie sélectionnée selon une logique de navigation thématique. Les associations thématiques opérées par Falco sont d'ailleurs particulièrement réussies, rendant la lecture par hyperliens extrêmement efficace, touchante, souvent plus puissante que la lecture suggérée par défaut.

L'environnement Storyspace permet à tout moment de revenir en arrière, de consulter la liste des destinations accessibles à partir d'une lexie, d'imprimer une lexie, de naviguer en saisissant des mots-clefs déjà associés à un lien actif, et de sauvegarder une session de lecture pour y revenir plus tard.

Waterlife: Kevin McMahon

Waterlife est un imposant documentaire interactif réalisé par Kevin McMahon à propos des Grands Lacs. Il s'agit avant tout d'un documentaire écologiste, questionnant nos habitudes de vie et leur influence sur les réserves d'eau potable mondiales.

Le documentaire est divisé en plus de 100 segments. Pour passer d'un segment à l'autre, l'internaute peut utiliser une interface où chaque segment est représenté par une miniature intégrée à une mosaïque représentant les Grands Lacs. Il peut aussi se servir d'une barre de navigation au bas de l'écran, composée de petits traits bleus correspondant à chacun des extraits. De plus, une liste d'hyperliens thématiques est disponible dans le coin supérieur gauche. Il suffit que l'internaute passe le curseur de sa souris sur l'inscription "WATER IS >" pour qu'elle apparaisse. Plus simplement encore, deux flèches placées dans le coin inférieur droit permettent de parcourir linéairement le documentaire, segment après segment.

Chaque segment est composé d'une variété d'éléments différents: témoignages audio, films, hypertextes informatifs, photographies, schémas animés... Le plus souvent, pendant que des films défilent en arrière-plan et que des témoignages audio se font entendre, l'internaute est invité à parcourir à son rythme un ensemble de notes présentées sur des petites cartes ou des fiches. Il est aussi possible de masquer le texte pour mieux visualiser les extraits vidéo. Plusieurs éléments ludiques sont intégrés aux interfaces pour amuser l'internaute: trombones que l'on peut pousser d'un côté à l'autre de l'écran, blocs Post-It à feuilleter, etc.

La trame sonore de l'oeuvre est constituée de pièces de Sam Roberts, The Allman Brothers, Dropkick Murphys, Sufjan Stevens, Sigur Ros, Robbie Robertson, Daniel Lanois, Phillip Glass, Brian Eno et The Tragically Hip. L'internaute peut sauter d'un morceau à l'autre en cliquant sur le lien "MUSIC".

Finalement, une liste de liens complémentaires tout au bas de l'écran permet d'accéder à une sélection de ressources communautaires pour la protection des Grands Lacs, à un texte de présentation général du projet Waterlife, au témoignage du directeur et à l'horaire des projections publiques du documentaire, présenté à travers le Canada.

Elliot, Jake:I Can Hold My Breath Forever

I Can Hold My Breath Forever est un jeu vidéo expérimental créé par Jake Elliot dans le cadre du Experimental Gameplay Project en 2010, autour du thème "10 seconds". Le joueur contrôle un avatar qui doit explorer une caverne inondée dans laquelle un ami s'est immergé il y a plusieurs années. Le joueur dispose de 10 secondes pour explorer la caverne et accéder à une poche d'air, où son ami lui a laissé une note. Si le joueur n'atteint pas la prochaine étape de son exploration, il recommence à partir du dernier point atteint dans sa progression; il n'y a pas de limite au nombre de fois où il peut reprendre son exploration. L'objectif du jeu est donc de retrouver une à une les notes de l'ami étant passé par le même trajet plusieurs années plus tôt, recomposant à posteriori l'exploration de celui-ci. Le jeu se termine par la rencontre entre l'avatar du joueur et son ami longtemps disparu.

L'expérience de jeu se caractérise par une forme d'exploration atmosphérique (à laquelle contribue une bande sonore à la Philip Glass) et une narrativité fragmentaire que le joueur doit mettre au jour.

 

In the White Darkness est une œuvre créée par l’artiste belge émigré en Allemagne Reiner Strasser avec la collaboration de l’auteure américaine M. D. Coverley. Il s’agit d’une œuvre poétique inspirée par l’expérience des deux artistes auprès de patients atteints des maladies d’Alzheimer et de Parkinson, imitant la fragmentation et l’effacement graduel de la mémoire provoqués chez l’homme par ces dernières.

Lorsque l’internaute accède à l’œuvre, la phrase «Just a whisper, at least, of the persistance of this memory, this forgetfulness» apparaît à l’écran pendant quelques secondes à peine, puis s’efface peu à peu jusqu’à devenir invisible. En arrière-plan, l’image pulsante d’un rideau transparent masque partiellement une fenêtre, empêchant l’internaute de distinguer le paysage qui se trouve derrière. Une cinquantaine de points blanchâtres sont répartis également sur l’écran. En cliquant sur certains de ces points, l’internaute fait apparaître des photographies (tantôt transparentes, tantôt opaques) qui traversent l’écran, s’animent, se décomposent, pulsent, éclatent, etc. comme autant de rappels de la fragilité de la mémoire. Certains points mènent aussi vers des courts métrages répétitifs – comme par exemple une fleur qui ondule délicatement, découpée sur un sol désertique. D’autres encore déclenchent des sons ou de la musique (le bruit des vagues, de la ville, des chants des oiseaux) ou font apparaître des mots qui forment des phrases parfois complètes, parfois fragmentaires, se mélangeant aux photos déjà à l’écran. En effet, chaque fois que l’internaute clique sur un lien, celui-ci s’active sans interrompre la ou les séquences déjà en cours (clics précédents de l’internaute). Ainsi, en cliquant sur plusieurs liens successivement, l’internaute peut créer différents effets de superposition alors qu’images, films, sons et texte se mélangent, la transparence partielle des uns révélant la présence des autres. L’internaute doit toutefois faire vite, car chaque séquence ne dure que quelques secondes.

Les images et les mots qui sont réveillés par l’internaute dans In the White Darkness demeurent étrangement impersonnels, imprécis. Les sons qu’on y entend ne comportent pas de paroles, pas de voix; les images représentent des paysages (déserts, plages, forêts) d’où toute figure humaine est absente; les mots ne réfèrent à aucun évènement en particulier, se contentant de retourner le souvenir sur lui-même («déjà-vu?», «I remember – I was there», etc.). Souvent, la durée d’apparition d’un élément est même trop courte pour avoir le temps nécessaire pour s’en saisir avant de le perdre à nouveau. De même, certaines images ne font que sortir partiellement du bas de l’écran, encore trop cachées pour être identifiées. La mémoire présentée par Strasser et Coverley est ainsi bel et bien une mémoire maladive, entravée: l’expérience de celui qui essaie de la raviver devient rapidement frustrante, confrontée à l’impossibilité d’atteindre un quelconque moment de révélation. La mémoire de In the White Darkness est une mémoire qui n’a plus de maître, dont l’identité du porteur a été emportée par la maladie. D’ailleurs, sur la cinquantaine de points illustrant les souvenirs que peut activer l’internaute, seuls seize sont effectivement actifs. Les autres, s’ils sont toujours visibles à l’écran, ne servent qu’à narguer l’internaute, incapable de les débloquer, et demeurent inutiles comme autant de souvenirs perdus. D’ailleurs, lorsque l’internaute clique sur une petite icône située en-dessous du coin inférieur droit de l’écran, les points encore actifs sont mis en évidence, cerclés de blanc, et on peut voir l’espace de quelques instants les liens qui les unissent – liens dont certains s’effacent déjà eux aussi, n’étant plus tracés qu’en pointillés.

Bref, la mémoire de In the White Darkness est une mémoire en dégénérescence, source de peine et de nostalgie sans réel point d’ancrage. Si certains critiques y voient la victoire d’une utopie queer où l’oubli finit par effacer le genre de l’individu [1], c’est plutôt à une dissipation de l’humain lui-même que l’œuvre nous confronte, alors que le sentiment d’urgence initial qui domine l’expérience première de l’internaute (clics multipliés pour voir chaque lien, lire chaque passage) se transforme peu à peu en abandon et en étrange tristesse devant l’évidence de la perte irrémédiable.

[1] Geniwate (28/01/2005) "Language rules", dans electronic book review. En ligne: http://www.electronicbookreview.com/thread/writingpostfeminism/programmed (consulté le 5 avril 2010)

Explication de texte est un hypertexte du cinéaste français Boris du Boullay. Après avoir passé l’écran d’accueil, l’internaute accède à un court texte contenant vingt-six hyperliens. Au bas du texte, un vingt-septième lien indiqué par le signe «©» permet de rediriger l’internaute vers les autres sites Web de du Boullay et de consulter la section «Au sujet du site…» comprenant la déclaration d’intention de l’artiste.

Le texte principal qui contient les vingt-six hyperliens apparaît en vert sur fond noir. En cliquant sur les hyperliens (abrités par les mots soulignés en vert vif), l’internaute fait apparaître des courtes digressions tout autour du texte central. Ces digressions sont de différentes couleurs (bleu, vert, rose, orangé, etc.) et contiennent souvent elles-mêmes d’autres hyperliens qui mènent vers d’autres digressions. Au total, quatorze espaces peuvent être occupés par des digressions différentes – quatre sur la ligne du haut, quatre sur la ligne du bas, trois sur la gauche et trois sur la droite. Les nouvelles digressions viennent constamment remplacer les anciennes. Au bout d’un moment, une nouvelle fenêtre intitulée «voir venir» s’ouvre à l’écran, sous l’URL http://www.lesfilmsminute.com/explication/fin.htm. Il s’agit de la conclusion de l’œuvre: quatorze fragments de photographie reprennent la disposition des quatorze digressions autour du texte principal. Ces fragments en noir et blanc laissent deviner l’image incomplète d’un jeune enfant se penchant en souriant au-dessus d’un bébé. En passant le curseur de la souris au-dessus de chacun des fragments, l’internaute fait apparaître de courtes phrases, toujours construites sur le même modèle: «je comprends pas», «je trouve pas», «je travaille pas», «je distingue pas», «je connais pas», «je viens pas», «je suis pas», «je détache pas», «je sais pas», «je vois pas», «j'entends pas», «je prends pas», «j'oublie pas», «je pense pas».

Dans cette œuvre de du Boullay, tout passe par le clic. Grâce au dispositif de l’hypertexte, l’artiste entreprend une tentative d’épuisement du souvenir. C’est d’ailleurs en épousant la logique de la mémoire et de ses méandres que cette œuvre introspective prend forme: chaque mot amène une image, chaque image ouvre une nouvelle porte, jusqu’à ce que les pensées se recroisent et nous ramènent sur les chemins déjà parcourus. L’internaute se laisse glisser sur le souvenir en se laissant guider à l’instinct par les mots sur lesquels il clique. Les thèmes centraux de l’œuvre de du Boullay soulignent d’ailleurs la pulsion nostalgique qui anime la démarche. Dans un premier temps, le texte de base nous présente l’image d’un enfant que nous supposons être l’artiste plus jeune en train de traverser un pont, en équilibre précaire, déjà un peu en train de tomber. À la fois sur le pont et en bas, gorgé de l’eau «verte, épaisse, irréelle, interdite» du souvenir, la figure de l’enfant appelle la perte, la mort, l’oubli. Il est le passé auquel s’adresse l’artiste, le souvenir fuyant de sa propre vie. De lien en lien, les digressions suivent ensuite le cours du souvenir à travers l’écoulement des fluides et les eaux stagnantes: ponts, plages, rivières, goudron. La mère, le frère, les amis et les amoureuses se succèdent, appelant chacun les souvenirs des petites choses. Puis, au fur et à mesure que l’expérience progresse, l’internaute devine la présence impossible du père disparu, du passé déjà perdu que l’artiste s’efforce désespérément de ressaisir par le discours: «Oui, je le croyais. / ‘Le’ ? / La place du mort, à qui je m’adresse

À travers cette expérience, l’artiste ne cherche pas à perdre l’internaute ou à parodier le dispositif dont il fait usage (l’hypertexte). Bien au contraire, la multiplication des digressions est à la mesure du souvenir, jamais excessive ni déplacée. L’utilisation de couleurs différentes pour les digressions permet d’ailleurs à l’internaute de suivre avec facilité la réflexion de l’artiste: chaque nouveau thème est annoncé par une nouvelle couleur. Lorsque le fil d’une idée s’essouffle et amène une bifurcation vers un autre thème, le changement de couleur des digressions permet d’identifier facilement les points de rupture. Avec un minimum d’attention, l’internaute peut donc facilement parvenir à faire le tour complet de l’œuvre; il suffit de suivre les pistes laissées par l’artiste.

Explication de texte est donc à la fois une tentative d’épuisement du souvenir parce qu’il présente tout ce qu’il en reste et un exercice de poursuite de l’impossible, de la part perdue qui n’est déjà plus. Ultimement, le souvenir est destiné à échapper à celui qui le possède; dans l’écran final, c’est ce que nous rappelle la série de négations qui viennent ponctuer la photographie éclatée et incomplète de l’enfant («je comprends pas», «je trouve pas», «je connais pas», «je sais pas», etc.). Cette œuvre s’inscrit ainsi pleinement dans le projet plus général de du Boullay, qui, sur son site Web personnel, déclare  chercher par son art à «restituer le temps antérieur en lui substituant des traces de l’absence» [1]. Se souvenir implique la réécriture constante de nouveaux mots qui viennent masquer ceux qui les ont précédés, à l’image des digressions de du Boullay qui se succèdent et s’effacent les unes les autres à l’écran, après chaque clic de souris.

[1] du Boullay, Boris (2009) «bio-filmo», les films minute. En ligne: http://www.lesfilmsminute.com/media/bio_boris.pdf (consulté le 17 novembre 2009)

Twelve Blue est un hypertexte de fiction créé par Michael Joyce en 1996 à l’aide du logiciel Storyspace. On y suit le parcours de plusieurs personnages, liés par le mariage ou le sang, dont les vies ont été marquées par la perte et le deuil, surgissant toujours par noyade. On y rencontre par exemple une jeune fille qui perd son amoureux, un enfant qui perd sa mère, un homme qui perd son épouse, etc. Le titre Twelve Blue rappelle d'ailleurs que la couleur de l'eau est aussi celle qu'on associe habituellement à la tristesse. L’internaute peut naviguer dans l’œuvre en suivant les hyperliens intégrés au texte, en cliquant sur les images ou en cliquant sur le rectangle à la gauche de l’écran qui figure un ensemble de «fils» de couleurs différentes. Le recours aux hyperliens dans le texte (indiqués par le soulignement de certaine phrases) permet une lecture plus organisée de l’œuvre grâce au regroupement des lexies [1] traitant d’un même thème ou d’un même épisode. Cependant, l’internaute qui préfère utiliser le rectangle à la gauche de l’écran pour sauter d’une lexie à l’autre doit s’attendre à une lecture plus fragmentée, voire labyrinthique. L’expérience de lecture est alors d’autant plus déconcertante que le récit de Twelve Blue s’étend sur deux générations, poussant l’internaute à effectuer d’importants bonds temporels lors du passage d’un fragment à l’autre. Il est à noter que plusieurs des hyperliens dans le texte de Twelve Blue disparaissent une fois qu’ils ont été utilisés, alors que d'autres n’apparaissent qu’une fois que l’internaute soit revenu sur une lexie après en avoir parcouru d’autres. (En fait, les liens eux-mêmes ne se déplacent pas ni ne se désactivent; seule la couleur de la police change, faisant tantôt se fondre le texte dans l’arrière-plan ou rendant encore le texte jusque-là caché visible.)
 
Le récit de Twelve Blue n’a pas de réel point de départ ni conclusion. L’écran d’accueil permet à l’internaute de débuter sa lecture en divers points (identifiés par BEGIN et par les numéros de 1 à 8), mais aucun de ces points n’est plus approprié qu’un autre pour amorcer la lecture de l’hypertexte. De même, la division de Twelve Blue en huit sections ne marque pas une réelle progression logique. D’ailleurs, l’internaute, qui navigue dans l’œuvre grâce aux hyperliens autant que grâce aux «fils» à la gauche de l’écran, effectue indifféremment tout au long de son parcours de nombreux allers-retours d’une section à l’autre.
 
La division des champs sémantiques dans Twelve Blue propose à l’internaute un univers temporel et spatial fragmenté, marqué par les ruptures engendrées par le deuil. Les fragments qui se réfèrent aux évènements les plus anciens renvoient à une dimension plus «verte», champêtre et familiale: hommes, femmes et enfants évoluent conjointement dans les mêmes sphères et l’internaute est invité à se plonger dans de longues scènes se déroulant sous les arbres, à la lumière des étoiles, dans une atmosphère baignée de thé glacé, d’herbe fraîche et de gâteaux. Puis surviennent les noyades et les séparations. L’univers de Twelve Blue se divise dès lors en deux: d’un côté la sphère des hommes qui nous renvoie aux champs sémantiques de la médecine, de la ville, de la photographie, de la mécanique et de l’argent; de l’autre celle des femmes qui nous renvoie à ceux de l’eau, de la maternité, du sang, des sirènes et des végétaux. Bref, les hommes se déchirent entre eux, manipulent, dissimulent – dans les véhicules en déplacement, dans l’arrière-boutique d’un photographe spécialisé en pornographie juvénile, etc. Les femmes, quant à elles, se promènent sur les berges des lacs et des rivières, respirent l’odeur du sang et de la terre, pensent à leur utérus et attendent en vain le retour des noyés. Le seul «passeur» entre ces deux sphères, un jeune homme sourd (donc déjà ailleurs, différent), finira par se noyer, accueilli dans la mort par une sirène chantant d’étranges chansons à propos de marins et de sorcières.

Twelve Blue entretient des relations intertextuelles marquées avec On Being Blue de William Gass. En fait, Twelve Blue peut se lire comme la contrepartie narrative de l’essai méditatif de Gass [2]. L’épigraphe de Twelve Blue est d’ailleurs une citation tirée de On Being Blue: «So a random set of meanings has softly gathered around the word the way lint collects. The mind does that.» La descente dans la mémoire au cœur de Twelve Blue permet aussi d’ouvrir un second dialogue entre l’œuvre de Michael Joyce et la littérature fantastique. En effet, une grande partie de l’intrigue gravite autour d’une photographie de l’arrière-grand-mère d’une des narratrices. Tout au long du récit, cette photographie circule de main en main et certains personnages semblent chercher à s’en emparer – bien que leurs motivations demeurent obscures. Or, le nom du personnage de l’arrière-grand-mère de la photo est Mary Reilly, nom de la servante du Dr Jekyll dans la célèbre relecture féminine de l’Étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde de Robert Louis Stevenson par Valerie Martin (Mary Reilly, 1990). Ce lien amène l’internaute à se questionner sur le rôle des femmes dans l’œuvre de Joyce: femmes-témoins qui guettent sur la berge, mais témoins de quoi?

Twelve Blue est une œuvre dense et riche qui explore non seulement les possibilités de l’hypertexte comme curiosité électronique, mais aussi comme objet littéraire au sens propre. Le développement de champs sémantiques distincts pour chacune des dimensions du récit, l’éclatement des notions mêmes de début et de fin de l’œuvre, les possibilités multiples de lecture non-linéaire et les riches relations intertextuelles entretenues par Twelve Blue avec d’autres œuvres en-dehors du monde de l’hypermédia en font un brillant exemple d’hypertexte de fiction «sérieux».

[1] Le terme «lexia», emprunté à Roland Barthes qui introduit les lexies dans son essai S/Z, est utilisé par les théoriciens de l'hypermédia (notamment par George Landow dans son essai Hypertext 3.0, Critical Theory and New Media in an Era of Globalization; 2006, John Hopkins University Press) afin de désigner un segment de texte lié à d'autres par hyperliens.
[2] Greg Ulmer, «A Response to Twelve Blue by Michael Joyce», Postmodern Culture, vol. 8, no 1, 1997, en ligne: http://muse.jhu.edu/journals/postmodern_culture/v008/8.1ulmer.html (consulté le 21 juillet 2009)
 

Mandel.brot regroupe les créations hypermédiatiques d'Alexandra Saemmer et de Bruno Scoccimarro. Celles-ci sont temporairement exposées sur le site et, après quelques mois, elles sont remplacées par de nouvelles œuvres et disparaissent à jamais.



Le titre du site semble avant tout être un hommage à Benoit Mandelbrot, un mathématicien franco-américain né à Varsovie en 1924, qui a travaillé au début de sa carrière sur des applications originales de la théorie de l’information, puis a développé ensuite une nouvelle classe d’objets mathématiques: les objets fractals. Ceux-ci peuvent «être envisagés comme des structures gigognes en tout point – et pas seulement en un certain nombre de points, comme les attracteurs de la structure gigogne classique. Cette conception hologigogne (gigogne en tout point) des fractales implique cette définition tautologique: un objet fractal est un objet dont chaque élément est aussi un objet fractal.»  [1] Cette notion de fractal s’avère faire partie de la vision esthétique des deux artistes. Par exemple, les titres des œuvres sont proposés autour d'une branche, tels des arborescences, chaque œuvre appartenant à un même tout en étant à la fois indépendante et complémentaire aux autres parties. Mandel.brot est aussi un jeu de mots entre l’allemand «mandeln» – qui signifie «amande» et renvoie ainsi au choix esthétique du site de représenter une branche d'amandier –, et le mot «brot», signifiant «pain» mais aussi «travail» au sens figuré, via l'expression «gagner son pain».



Les œuvres d'Alexandra Saemmer et Bruno Scoccimaro offrent pour la plupart une réflexion sur les relations entre textes et images. L'iconicité, les aspects calligrammatiques – l’expressivité graphique du texte en résonance à son thème – et le mouvement sont des caractéristiques majeures de la pratique poétique des deux artistes. Le désir d’unir les mots aux images et de faire de la lettre «un élément iconographique» est très prégnant. Pour Alexandra Saemmer, le numérique «se caractérise par le transport et la fusion entre deux régimes sémiotiques, le texte et l’image. Contrairement au texte, l’image paraît profondément immergée dans l’univers de la matière»[2]. Les œuvres qui vont et viennent sur le site emploient non seulement le texte et l'image mais également la vidéo et le son, créant des environnements qui évoluent entre sens et sensation.


[1] 
Boulanger, Philippe; Cohen, Alain, Le Trésor des Paradoxes, Éd. Belin, 2007.
[2]Saemmer, Alexandra, Matières textuelles sur supports numériques, Presses universitaires de Saint-Etienne, 2007, p.98.

 

The Rockgarden of Love, Christy Sheffield Sanford

Cette oeuvre présente un poème hypertextuel où les principaux sujets sont la faune et la flore marine. L'internaute est invité à naviguer dans ce monde aquatique en cliquant sur divers liens et chemins qui lui sont proposés. Anciennement hébergée au http://gnv.fdt.net/~christys/rock-garden/begin_here.html, l'oeuvre se retrouve maintenant au http://www.thing.net/~grist/l&d/biennial/ch/gate.html.

Hypertexte poétique de Reiner Stasser et Christy Sheffield Sanford traitant de l'eau et des divers sentiments et images qu'elle évoque. L'internaute active les différentes sections de l'oeuvre en cliquant sur les tuiles formant un cercle dans l'interface principale. Les éléments de l'oeuvre surgissent dans des fenêtres intempestives, parfois mobiles. Fonctionne sous Internet Explorer.
Plessas, Angelo: Thought sofa fish in the Deep Sea

Cette oeuvre se divise en deux tableaux. Le premier montre un petit poisson qui éjecte des bulles noires de sa gueule. Lorsqu'on clique n'importe où sur cette animation, on passe au second tableau qui présente une mer noire. Le mouvement des vagues est créé par le curseur de l'internaute. Au-dessus de cette mer se trouve un cercle constitué d'une multitude d'autres sphères multicolores. Aléatoirement, ces petites sphères colorées se détachent, tombent dans la mer et sont aspirées par trois petits ronds blancs dans le coin inférieur gauche. L'internaute peut "sauver" les sphères de couleurs en cliquant sur elles et en les ramenant à la surface (click&drag). Un clic sur la page ramènera au premier tableau. Seule différence : les sphères de couleurs qu'il aura réussi à sauver se retrouvent comme suspendues dans le coin supérieur gauche de l'écran. L'oeuvre s'inscrit dans la série d'oeuvres Neen de Plessas.

Rozendaal, Rafaël: 25 minutes to go

Cette oeuvre présente des pieds qui émergent de l'eau. L'internaute peut s'amuser à contrôler leurs mouvements en cliquant et tirant sur les pieds (click & drag). L'oeuvre s'inscrit dans la série d'oeuvres Neen de Rafaël Rozendaal.

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