e-poltergeist

e-poltergeist

Craighead, Alison; Thomson, Jon

e-poltergeist est une création des artistes britanniques Alison Craighead et Jon Thomson. Conçue comme une intervention Internet qui interrompt le fonctionnement normal de la session de navigation de l’internaute, il s’agit d’une œuvre qui, idéalement, devrait être rencontrée par hasard.

En accédant au site Web de l’œuvre, on voit apparaître à l’écran les instructions «Save whatever you’re doing. Close all other running applications. Allow pop-up windows for this site», suivies de la question «Do you YAHOO!?». Il est à noter qu’il est fortement recommandé de respecter ces consignes pour éviter toute perte de données suite à l’intervention du «poltergeist», mais aussi pour assurer une visualisation optimale de l’œuvre. En cliquant sur YAHOO!, l’internaute perd partiellement le contrôle de son fureteur: des fenêtres intempestives s’ouvrent dans tous les coins et pulsent littéralement à l’écran, contenant des publicités pour différents «commanditaires» du site; des recherches YAHOO! sont générées automatiquement avec différents mots-clés; et une musique d’ambiance en format MIDI commence à se faire entendre. Si l’internaute essaie de fermer les fenêtres intempestives, de nouvelles sont automatiquement ouvertes pour les remplacer. De même, s’il demeure toujours possible de naviguer minimalement à l’aide du fureteur (les liens qui apparaissent à l’écran dans les recherches YAHOO! automatiques sont fonctionnels et l’internaute peut utiliser les fenêtres ouvertes pour accéder à d’autres sites Web), les efforts de l’internaute sont entravés par l’ouverture automatique de nouvelles fenêtres qui le rejettent constamment vers d’autres pages Internet. Au total, près d’une trentaine de fenêtres peuvent ainsi faire leur apparition. Au bout de quatre à cinq minutes, la musique commence toutefois à faiblir et les recherches automatiques sur YAHOO! s’interrompent, laissant une plus grande liberté à l’internaute. Mais, après une ou deux minutes, le cycle des recherches automatiques reprend et la musique recommence à se faire entendre. Les «frappes» du poltergeist de l’œuvre se multiplient jusqu’à ce que l’internaute force la fermeture de toutes les fenêtres du fureteur – soit en utilisant le gestionnaire de tâches de son système d’exploitation, soit en redémarrant carrément l’ordinateur.

Si l’apparence de e-poltergeist peut d’abord faire penser à un virus et provoquer la panique chez l’internaute, il devient toutefois vite évident que la perte de contrôle n’est que partielle et que la volonté première de l’œuvre est artistique. La récurrence du thème paranormal met en effet rapidement l’internaute sur la bonne piste: plus souvent qu’autrement, la publicité qui apparaît dans les fenêtres dédiées aux commanditaires du site est un message pour 800predict, une fausse agence de médiums offrant des services psychiques. La musique est lugubre et mystérieuse, rappelant le thème surnaturel évoqué par le titre de l’œuvre. Plus encore, les recherches automatiques générées sur YAHOO! jouent constamment sur l’imaginaire du poltergeist: «hello+can+you+hear+me», «please+listen+to+me», «please+help+me», «is+anybody+there», «nobody+cares», etc. L’œuvre crée ainsi l’impression qu’un fantôme prisonnier de l’écran cherche à entrer en contact avec l’internaute par le biais de son fureteur – bref, que son ordinateur est littéralement possédé.

Mais la démarche derrière cette création de Craighead et Thomson n’est pas aussi simple. Le côté kitsch de l’ensemble – la musique MIDI de piètre qualité et déjà datée, l’esthétique des publicités, l’interface YAHOO! elle-même, la multiplication des clichés – laisse entrevoir une démarche critique beaucoup plus profonde qui touche notre relation aux médias de masse, à la publicité et à l’information «prête à consommer» offerte sur Internet. La question demeure: nous reconnaissons les codes, nous naviguons sans difficulté sur le Web, mais est-ce que l’on prend encore seulement la peine de réellement écouter ce qui est dit? En ne faisant que parcourir rapidement ce qui s’offre à nous sur l’écran, passons-nous à côté de l’essentiel? Ce mélange de critique et d’esthétique kitsch est d’ailleurs commun à plusieurs autres œuvres du duo d’artistes. Car ce qui constitue ici l’œuvre d’art demeure en fait un simple collage de pages Web déjà existantes, vaguement liées par une trame narrative tout droit sortie d’un film de Steven Spielberg (impossible en effet de ne pas penser à la petite fille prisonnière de la télé dans Poltergeist), accompagné d’une musique de piètre qualité. Pour l’establishment artistique, un tel mariage est synonyme de malaise: comment recevoir une telle œuvre en la mesurant à un marché qui valorise plutôt l’originalité, l’unicité et la qualité d’exécution? e-poltergeist nous oblige donc à forcer les limites de nos définitions de l’art et, pour reprendre Julian Stallabrass, la vieille garde du milieu artistique a bel et bien toutes les raisons de détester Thomson et Craighead [1].

Bref, plus qu’un amusant fantôme, le e-poltergeist de Craighead et Thomson est une brillante critique sociale qui nous confronte à nos propres démons.

Il est à noter qu'une adaptation française de l'oeuvre a été publiée dans la revue de littérature hypermédiatique en ligne bleuOrange, en 2012. Cette adaptation, réalisée en collaboration avec Joëlle Gauthier, peut notamment être consultée à partir de la page principale de l'oeuvre sur le site des artistes (http://thomson-craighead.net/original/).

[1] Stallabrass, Julian (2005) «Reasons to Hate Thomson and Craighead», dans Bode, Steven; Ernst, Nina, éd., Thomson and Craighead, Londres, Film and Video Umbrella, en ligne: http://www.courtauld.ac.uk/people/stallabrass_julian/essays/Thomson&Craighead-2.pdf (consulté le 12 août 2009)

Citations: 
can+you+hear+me
Notes: 
Save whatever you're doing. Close all other running applications. Allow pop-up windows for this site Do you YAHOO!?
Bibliographie: 
Hammel, Michael (11/2002) «Welcome to the Pleasure Dome! Or, Will There Be Art in the Global Village?», dans Bentkowska, Anna; Cashen, Trish; Sunderland, John, éd., Digital Art History? Exploring Practice in a Network Society, CHArt Conference Proceedings, vol. 5. En ligne: http://www.chart.ac.uk/chart2002/papers/noframes/hammel.html (consulté le 12 août 2009)Jana, Reena (12/2000) «Art Worth Staying Home For», WIRED, en ligne: http://www.wired.com/culture/lifestyle/news/2000/12/40464 (consulté le 12 août 2009)San Francisco Museum of Modern Art (2000) «Thompson & Craighead, e-poltergeist, 2001», E.SPACE, SFMOMA, en ligne: http://www.sfmoma.org/pages/exhibitions/details/espace_thompson_craighead (consulté le 12 août 2009)Stallabrass, Julian (2005) «Reasons to Hate Thomson and Craighead», dans Bode, Steven; Ernst, Nina, éd., Thomson and Craighead, Londres, Film and Video Umbrella, en ligne: http://www.courtauld.ac.uk/people/stallabrass_julian/essays/Thomson&Craighead-2.pdf (consulté le 12 août 2009)Watts, Nina (2008) «e-poltergeist», WestminsterResearch, University of Westminster, en ligne: http://westminsterresearch.wmin.ac.uk/4747/ (consulté le 12 août 2009)
Média
Année
Nature
Coordonnées de l'artiste: 
j.thomson@ud.ac.uk
Bio de l'artiste: 
Jon Thomson (né en 1969) et Alison Craighead (née en 1971) vivent et travaillent à Londres et à Kingussie (Écosse). Une exposition leur a été dédiée à la Southbank Gallery de Londres par le BFI (Bitish Film Institute) en 2007 et ils ont aussi participé à de nombreuses expositions collectives, notamment au Royal College of Art de Londres, au Tang Contemporary Art de Pékin, à l'Australian Center for the Moving Image de Melbourne et au Haifa Museum of Art. Leurs oeuvres utilisent principalement la vidéo, le son et les espaces électroniques en ligne. Notons que Jon Thomson est aussi membre du collectif low-fi. (Toutefois, le site Web du collectif, http://www.low-fi.org.uk, ne semble plus être disponible en ligne.)
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Extraits d'articles: 
«Unless you know the culture of the net, artworks like this are not obvious as art. One student on a computer art course thought it was broken and did not work, so she simply ignored it and went on to other works which were more straightforward. [...] These artworks are programmed to clash with the expectations one has of an interface, artistic or not, in order to challenge the computer industry's monopoly on how one should interact with the computer. The situation with e-poltergeist is an example of this. The belief in the apparent generality and value-free nature of the interface is exposed as sheer ideology: somebody has already made a choice for us in advance. In the context of everyday use it is simply annoying, but in the context of the artwork this is an area for interpretation.» Hammel, Michael (11/2002) «Welcome to the Pleasure Dome! Or, Will There Be Art in the Global Village?», dans Bentkowska, Anna; Cashen, Trish; Sunderland, John, éd., Digital Art History? Exploring Practice in a Network Society, CHArt Conference Proceedings, vol. 5. En ligne: http://www.chart.ac.uk/chart2002/papers/noframes/hammel.html (consulté le 12 août 2009)«"'E-poltergeist' should ideally be encountered unwittingly as an intervention that takes control of your browser -- something that is not particularly easy to integrate into an art museum Web-portal -- where PC users are unable to stop the work without forcing their computer to shut down their browser," says Jon Thomson.» Jana, Reena (12/2000) «Art Worth Staying Home For», WIRED. En ligne: http://www.wired.com/culture/lifestyle/news/2000/12/40464 (consulté le 12 août 2009)«e-poltergeist was a major web commission that marked an early stage of research in a larger enquiry by Craighead and Thomson into the relationship between live virtual data, global communications networks and instruction-based art, exploring how such systems can be re-contextualised within gallery environments.» Watts, Nina (2008) «e-poltergeist», WestminsterResearch, University of Westminster. En ligne: http://westminsterresearch.wmin.ac.uk/4747/ (consulté le 12 août 2009)
Auteure, auteur de l'entrée
Date d'accès à l'oeuvre: 
2009-08-17
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