Afghanistan

Jones, Kaitlin Ann; Smith, Alicia: Soldier Brother

Soldier Brother est une oeuvre qui mélange narration audio (voix), photographies et messages texte pour interroger le lien affectif qui unit une soeur et son petit frère devenu soldat, posté en Afghanistan. L'oeuvre se divise en 12 sections, associées à 12 objets: des bouteilles d'alcool, une boîte de cigares, des livres, une vieille couverture, des soldats en plastique, etc. En cliquant sur un objet, l'internaute déclanche un segment de narration audio dans lequel l'artiste raconte un souvenir lié à son frère ou évoque encore un de ses traits de caractère, un des aspects de sa personnalité. Une barre de défilement située sur la droite de la fenêtre permet de contrôler la lecture du fichier audio. Parallèlement, lorsqu'un segment est en cours de lecture, des messages texte échangés par l'artiste et son frère en Afghanistan défilent sur la gauche, laissant deviner à la fois le quotidien du soldat et celui de sa soeur, restée au Canada. À un certain moment, l'internaute est même invité à fournir son propre numéro de téléphone cellulaire afin de recevoir certains de ces messages texte directement sur son appareil personnel. Au fur et à mesure que l'internaute visite les sections, les objets qui leurs sont associés sur la page principale disparaissent, comme autant de petits détails sombrant dans l'oubli. Peu à peu, l'enfant et l'adolescent disparaissent, ne laissant que l'image du soldat adulte.

Différentes fonctionnalités accessibles au bas de l'écran permettent de faire apparaître un texte à propos du projet, de contacter l'artiste, de visualiser la liste complète des crédits, de contrôler le volume de la piste audio et de partager l'oeuvre sur différents réseaux sociaux.

L'américain David Rees n'avait peut-être aucune compétence en dessin mais cela ne l'a pas empêché de devenir l'un des bédéistes en ligne les plus proéminents – et férocement drôle – de la planète Web. C'est en détournant des images tirées de la banque Clipart que Rees a pu créer des milliers de strips. En prenant des images aussi bigarrées que des ambulances, des divinités hindoues, des cols blancs, des karatékas, des ours et des apiculteurs, David Rees s'amuse à faire de la critique sociale humoristique qui n'épargne rien ni personne. Son recyclage d'images a ouvert la voie à une nouvelle pratique de la bande dessinée en ligne et son engagement social constitue un modèle de dévouement humanitaire.

 Un emploi ennuyant, une banque d'images Clipart et un fax sont à l'origine de l'œuvre de David Rees. Cet Américain, blasé par son boulot aliénant, se met alors à manipuler des images de karatékas, à y introduire des phylactères - où l'emploi du f-word constitue la norme plutôt que l'exception - et à partager le fruit de son travail avec ses amis et collègues par télécopieur. La série My New Fighting Technique Is Unstoppable et la carrière de bédéiste de Rees sont lancées.

Se lassant peu à peu de ses strips absurdes se déroulant dans un dojo, Rees s'attaque ensuite au monde du travail dans une nouvelle série au nom évocateur : My New Filing Technique Is Unstoppable. Son univers de cubicules est d'abord teinté de surréalisme et emploie un humour direct et facile, mais une dimension de critique sociale s'ajoute peu à peu aux scénarios.

Cependant, c'est suite aux attentats du 11 septembre 2001 que Rees atteint vraiment son plein potentiel. La série Get Your War On met en vedette les mêmes protagonistes figés que ceux de la série My New Filing Technique Is Unstoppable, mais ceux-ci tiennent des propos pour le moins acerbes envers Georges W. Bush, ses comparses politiciens et son absurde « guerre contre la terreur ». Tour à tour, les invasions en Afganhistan et en Irak, les déboires des dirigeants politiques, la gestion médiocre de la crise liée au passage de l'ouragan Katrina et les élections de 2008 sont dans son collimateur.

 

Rees dénonce à la fois les déclarations contradictoires des politiciens et les opinions émises par le citoyen américain moyen, dépeint comme un être naïf, manipulé par les chaînes d'informations, terrorisé par la possibilité du terrorisme plutôt que par sa réalité concrète, d'un patriotisme disproportionné et d'une stupidité navrante. Bref, comme un citoyen victime des circonstances mais coupable d'un passéisme inexcusable face aux événements.

La popularité exponentielle de l'œuvre de Rees à partir de la fin de 2001 s'explique par le fait que beaucoup de lecteurs ont retrouvé dans Get Your War On la réaction de rage envers le gouvernement américain qu'ils ont eux-même ressenti suite aux événements du 11 septembre. Par contre, peu de gens vont aussi loin que Rees dans la dénonciation de l'inaction de la population et la barbarie des dirigeants américains. Ses personnages répétitifs, aux poses caricaturales et aux sourires figés, incarnent à la fois la bonhomie superficielle des citoyens américains et leur vacuité, conséquence directe de leur refus d'assumer une position forte sur les questions politiques qui déterminent l'existence de leur nation et, par la bande, le sort des citoyens du Moyen-Orient.

L'usage d'images pré-existantes est une touche particulièrement efficace dans le projet artistique de Rees. Ces images, qui sont généralement incluses dans des présentations destinées à des réunions corporatives, incarnent à la fois un monde du travail idéalisé où tout le monde se rend à la pause café avec un sourire exagéré et l'idée du bonheur au boulot que le monde des grosses compagnies s'efforce d'inclure dans leurs messages diffusés en Powerpoint. Voir ces icônes fades et ridicules récupérées par un auteur qui fait éclater une pensée idéalisée du monde professionnel et politique, est saisissant et très efficace. Le contraste violent entre textes et images accentue la portée du message plutôt que de le diminuer.

Rees est parvenu à vivre de son art en devenant un chroniqueur politique pour certains blogues et magazines, ainsi qu'en faisant publier ses strips en primeurs dans des jounaux hebdomadaires alternatifs. Il a donc décidé d'offrir l'intégralité de ses anciens strips gratuitement en ligne. De plus, des recueils de plusieurs de ses séries ont déjà été publiés en plusieurs langues, et Rees a décidé de remettre l'ensemble des profits générés par les ventes de ces recueils à l'organisme humanitaire Mine Detection & Dog Center Team #5, qui s'emploie à désactiver les mines antipersonnelles abandonnées en Afghanistan. Il est donc passé de la parole à l'action.

Dans Kabul Kaboom!, l'internaute doit déplacer un avatar qui a la bouche ouverte vers le ciel, et dont l'apparence est inspirée par la Guernica de Picasso. Des bombes et des hamburgers lui sont largués dessus par les Américains. L'internaute doit manipuler l'avatar afin de n'attraper que les hamburgers, s'il veut survrir le plus longtemps possible, bien qu'il est inévitable qu'une bombe finira par atteindre son avatar. Il n'y a pas de progression ou de système de point dans le jeu, ce qui fait en sorte qu'il n'y existe aucun objectif à atteindre: on ne peut donc réussir le jeu, on ne peut que mourir au bout d'un certain temps. Ce fatalisme sévère qui définit le fonctionnement du jeu est une critique à l'égard de l'attitude des États-Unis envers l'Afghanistan, qui ne semble interagir avec ce pays que par la force militaire ou par un effort humanitaire maigre.
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