Affichage aléatoire

Déf. Des données textuelles, visuelles ou sonores sont traitées par un logiciel. La génération sans insertion est un cas particulier d’affichage aléatoire.
Drouhin, Reynald: I.P.C.

Internet Protocol City (I.P.C.) est un générateur de villes fictives qui transforme l'adresse IP des internautes se connectant à l'oeuvre en immeubles monochromes. À la suite du projet IP Monochrome, Reynald Drouhin désire, avec ce nouveau projet, explorer ce qu'il nomme «l'ossature immatérielle» d'une société. Les multiples monochromes générés par IP Monochrome sont repris dans I.P.C. et érigent une ville 3D que l'internaute peut découvrir à pied ou à vol d'oiseau, contrôlant sa navigation avec sa souris et les flèches du clavier. IP Monochrome et I.P.C. permettent toutes deux une matérialisation des  traces «immatérielles» propres au Web, scellant ainsi davantage le lien entre la ville et le Web. Notons que chaque nouvelle visualisation d'I.P.C. (l'internaute peut rafraîchir la ville en appuyant sur la barre d'espacement) correspond au 256 dernières connexions enregistrées. 

Dalmon, Gérard : My Google Body

My Google Body est une oeuvre qui exploite le moteur de recherche Google afin d'arriver à la représentation d'un corps humain. Le logiciel recherche des images associées aux mots clés "arm", "head", "leg", et ainsi de suite, pour créer un corps hybride qui ne manque pas de rappeler le monstre de Frankenstein. Cette oeuvre crée des effets intéressants grâce à la polysémie des mots, les membres du Google Body pouvant être représentés par diverses images qui ont peu ou rien à voir avec le corps humain.

La série d'oeuvres hypermédiatiques myEquals (2004-2008) de l'artiste C.J (Chin-Juz) Yeh consiste en des reprises, sous forme d'hommages et de pastiches, du travail de plusieurs artistes du 20e siècle: Piet Mondrian, Jackson Pollock, Philip Glass, Chuck Close et René Magritte. Chaque oeuvre propose des interfaces et des modes d'interactivité spécifiques permettant de créer une version maison de l'oeuvre d'un des peintres, de générer une oeuvre à partir d'informations fournies par l'internaute ou encore de se voir placé au centre de l'oeuvre (littéralement).

Les oeuvres sont accessibles à partir du portail Web de l'artiste. Le contenu du site (www.cjny.com) s'explore en se déplaçant sur une carte bleue de la ville de New York à l'aide d'un cercle au centre de l'écran dont huit différents quadrants déterminent la direction du déplacement. Plusieurs points d'intérêt (indiqués par des cercles jaunes) sont accessibles sur la carte; l'activation de l'un de ces points actionne l'ouverture d'une fenêtre intempestive. La série myEquals est disponible dans la section digital_arts.

La première des oeuvres de la série, myData=myMondrian (2004), propose à l'internaute de générer son portrait en lui demandant de remplir un formulaire dont les informations sont traduites en données brutes, puis soumises à un générateur d'images. Le résultat de cette réification algorithmique des données fournies par l'internaute prend l'apparence d'une image utilisant l'esthétique du peintre néerlandais Piet Mondrian (1872-1944), reconnu pour son approche abstraite, et particulièrement pour ses toiles produites à partir de 1919 déclinant une même série de paramètres: fond blanc, lignes régulières noires à angle droit et couleurs primaires (rouge, jaune, bleu) exclusivement. Comme l'annonce l'introduction de cette oeuvre, l'idée est de transmuter les informations personnelles d'un individu, tenant plus de la statistique de recensement officiel que de la personnalité, en oeuvre d'art: «Where a human is reduced to data, data is transformed into values, values are transformed into art.» [1] On peut remarquer au passage que le style minimaliste et abstrait de Mondrian se prête bien à cet exercice de conversion, ce qui permet à Yeh de livrer un hommage respectueux et fidèle au peintre néerlandais.

MyTune=MyPollock (2005) propose également une expérience de création d'une «toile numérique» mimant le style d'un peintre contemporain, Jackson Pollock (1919-1956), considéré comme le fondateur de l'expressionisme abstrait et reconnu pour sa technique du dripping (consistant à ne pas poser directement le pinceau sur la toile mais plutôt à déposer celle-ci sur le sol et à faire couler des jets de peinture en agitant son pinceau au-dessus). Afin de reproduire la technique de travail de Pollock, Yeh a créé un dispositif par lequel des paramètres sont assignés à plusieurs touches du clavier de l'internaute: les chiffres modifient la couleur utilisée, les lettres de Q à U sur un clavier QWERTY correspondent aux notes de musique de do à si et les flèches modifient l'arrière-plan de l'interface. Le mouvement de l'égouttement de la peinture est déterminé par la note, l'octave et le tempo de la pièce musicale que l'internaute joue (ou improvise). Il se créé donc une synesthésie entre ce qui est joué, entendu, vu et peint: on peut voir le résultat de notre musique en temps réel, et la toile finale correspondra à la musique jouée. Outre le fait de reproduire le dripping, l'hommage de Yeh à Pollock s'établit également par le choix de l'outil utilisé pour travailler: alors que les graphistes travaillant sur ordinateur font un usage abondant de leur souris et n'utilisent leur clavier que pour entrer des raccourcis de commandes, dans MyTune=MyPollock, c'est le clavier qui est l'outil privilégié afin de réaliser une création graphique sur support numérique. De la même manière que Pollock ne faisait pas entrer en contact son pinceau et la toile pour privilégier une technique demandant une grande maîtrise, mais laissant une large place à l'imprévisible, MyTune=MyPollock permet de créer une toile à la Pollock sans utiliser la souris et en laissant la part belle au hasard.

myBirthday=myPhillipGlass (2006) reprend le même principe que myData=myMondrian, en ceci que l'entrée de quelques informations par l'internaute permet la génération d'une oeuvre inspirée du style musical minimaliste et répétitif du compositeur contemporain Phillip Glass (1937- ). C'est à partir du nom et de la date de naissance de l'internaute, décomposés en variables numériques auxquelles sont ajoutés des chiffres aléatoires, que se génère une mélodie, apparaissant graduellement sur une partition. La qualité spectrale et inquiétante de la pièce musicale n'est pas sans rappeler les productions les plus connues de cet influent compositeur qu'est Glass. De plus, en vertu du facteur de hasard ajouté à l'algorithme de Yeh par le biais des chiffres aléatoires, la mélodie produite par l'oeuvre sera toujours différente: il est donc envisageable de se rendre sur le site à chacun de ses anniversaires pour entendre une nouvelle version de son hymne de fête!

myAvatar=myChuckClose (2007) propose une interface calquée sur celle utilisée par les joueurs de console Wii, afin de créer leur Mii, permettant de se créer un avatar. Les options, quoique limitées, permettent de créer un visage qui offrira une ressemblance, grossière et approximative, mais tout de même identifiable, avec le visage de l'internaute. Après la création de l'avatar, un algorithme le transforme en portrait ressemblant à un des styles employés par le peintre américain Chuck Close (1940- ), reconnu pour ses portraits photoréalistes dont certains sont plus "grossiers" et laissent voir le détail du portrait. Dans le cas de myAvatar=myChuckClose, Yeh s'est inspiré du style utilisé par le peintre afin de produire un portrait célèbre de Phillip Glass. L'utilisation d'une interface simple comme celle de la création d'un Mii et la transformation de l'avatar en imitation de portrait par Chuck Close donne un résultat plus personnel et original que le simple avatar aux traits lisses sur lequel le résultat final est basé.

La dernière oeuvre de la série, myParticipation=myMagritte, utilise la toile Le faux miroir du peintre surréaliste belge René Magritte (1898-1967) et une Webcam afin de placer l'internaute au centre de l'oeuvre. En effet, la Webcam retransmet en direct les images qu'elle capte de l'internaute dans la surface de la pupille de l'oeil sur la toile de Magritte. Si la toile originale de Magritte pouvait questionner la perspective et le regard en mettant l'observateur en face d'un regard qui le toise en retour et sur lequel apparaît un arrière-plan de ciel, l'ajout de Yeh, en plaçant une version altérée de l'internaute au centre de la toile, ajoute un niveau de réflexion, puisque soudainement le regard de la toile devient bel et bien un miroir, bien que reflétant inadéquatement l'internaute (puisque les couleurs criardes ne sont pas celles captées par la caméra mais une intervention de l'artiste sur le flux de la retransmission). Si Magritte, par le titre de sa toile, voulait suggérer que le regard n'est pas le miroir de l'âme, Yeh démontre plutôt que le regard est un miroir inadéquat et teinté d'une subjectivité manifeste.

Chacune des oeuvres de la série myEquals se base sur le travail d'un artiste important et sur un apport de l'internaute afin de produire un résultat semblable au travail d'un peintre ou d'un compositeur. On pourrait penser à première vue que ceci constitue une forme de parodie du travail de ces artistes, puisque l'entrée de quelques données et un algorithme suffisent à offrir une reproduction convaincante du travail de ces artistes cités dans le nom même des oeuvres. Or, l'ironie dans la démarche de Yeh ne s'arrête pas là: il est vrai que le style des artistes calqués a un aspect formulaïque qui facilite sa reprise par un algorithme programmé par l'artiste hypermédiatique, mais force est toutefois de constater que le résultat des différentes oeuvres de la série myEquals ne sont que des pâles copies des originaux. En dépit de leur simplicité apparente, une composition de Glass, une toile de Mondrian ou un portrait de Close requièrent davantage que du hasard pour produire un résultat vraiment sublime. Il y a donc un effet d'ironie inversée qui émane de ces oeuvres: l'outil informatique peut adapter des données brutes en reproduction d'un style artistique, et il est assez simple de générer la part de hasard au sein du processus artistique, mais pour atteindre le statut de chef-d'oeuvre, l'intervention humaine doit être accomplie avec une maîtrise et un brio que l'internaute ne saurait produire simplement en entrant ses informations civiles ou en appuyant sur des touches de son clavier au petit bonheur. La facilité par laquelle on peut créer une «oeuvre» calquée sur le style d'un artiste connu révèle au final la difficulté de produire un résultat réellement original et abouti par la même technique.

[1] Yeh, C.J. (2004) MyData=myMondrian. En ligne: http://www.cjny.com/myData-web/index.html (consulté le 29 juillet 2010)

F8MW9 est une oeuvre alliant poésie sonore, interface numérique et enregistrement vocal remanié. La poète Margareta Waterman a fourni à l'artiste hypermédiatique Jim Andrews deux enregistrements vocaux de poèmes (formés de mots inventés dont la texture sonore est la première et principale qualité) ainsi que cinq gribouillis. Andrews a ensuite constitué une interface interactive permettant une recomposition combinatoire et aléatoire de très brefs extraits d'enregistrements de la voix de Waterman. La révélation progressive et saccadée de l'enregistrement et des dessins de l'artiste, l'attente de l'émergence d'un sens au terme de cette découverte graduelle et l'éventuel constat que dessin et son ne peuvent s'interpréter que comme des productions abstraites fondent la poéticité de cette oeuvre.

L'interface est divisée en trois sections de tailles très diverses. Celle du haut, occupant le plus grand espace, est initialement composée d'un carré gris, qui  dévoile peu à peu des portions d'un dessin de Waterman. La deuxième section présente la bande sonore de l'enregistrement du poème de Waterman, par le biais d'un sonagramme. Un curseur vertical défile simultanément sur les deux sections, indiquant la portion de l'enregistrement diffusée et dévoilant progressivement le dessin de Waterman. Une dernière section au bas de l'interface permet de contrôler certains paramètres de l'expérience hypermédiatique. Le premier permet d'ajuster, à la milliseconde près, la durée de l'extrait entendu. Le deuxième, représenté par le signe mathématique infini, permet d'entendre intégralement la piste sonore. Le troisième, un rectangle avec une flèche à sa droite, permet de faire alterner le dessin de Waterman présenté dans la section du haut de l'interface. Le quatrième, un rectangle avec un X à l'intérieur, permet de remettre la section du haut de l'interface à son état initial (recouvert de gris). Le cinquième permet d'ajuster le volume de diffusion du son. Le sixième, une flèche oscillante, permet de passer d'une trame d'enregistrement à une autre.

La poésie de cette oeuvre ne tient pas dans son texte, que la navigation par défaut rend inintelligible (ne jouant que des extraits très brefs dans un ordre aléatoire) et que l'écoute continue révèle être non-langagière. C'est donc un matériau sonore qu'il faut considérer dans l'expérience de l'oeuvre, en appréciant la scansion, la tonalité et l'émotion que Waterman parvient à transmettre par le biais d'une performance orale ne reposant pas sur l'usage de mots appartenant à une langue connue. De même, l'écoute des extraits sonores s'accouple à un dévoilement progressif d'une image qui, elle non plus, ne produit pas de signification graphique - elle n'en vient pas à révéler des formes associables à des objets. La qualité abstraite du dessin va donc de paire avec une performance orale ne produisant pas un message concrètement inteprétable. C'est le processus de dévoilement progressif, de projection de la comphérension sur une surface se révélant peu à peu à notre regard, et bien sûr l'échec de nos attentes de compréhension, qui sont aménagés grâce à l'interface d'Andrews, au niveau de motif et moteur de l'oeuvre.

Feinberg, Jonathan; Walczak, Marek; Wattenberg, Martin: Apartment

Apartment est une oeuvre développée selon le concept du «palais de mémoire», concept souvent attribué à Cicéron. L'orateur se servant de ce procédé mnémotechnique doit simplement associer des parties de son discours à des pièces précises d'une maison (le salon, le boudoir, la chambre, etc.), puis réciter ce discours en se déplaçant mentalement de pièces en pièces. Apartement fait de même en établissant une relation entre l'espace et le langage. L'internaute construit un plan architectural d'appartement fictif, plan se développant et se complexifiant en fonction des mots tapés. Ceux-ci sont divisés à travers les différentes pièces (déterminant ainsi leur dimension et leur emplacement dans l'appartement) selon la relation sémantique entretenue avec le nom de ces pièces (bedroom, window, office, library, bathroom, closet, living, foyer, dining, etc.). Les multiples appartement des internautes sont ensuite regroupés en bâtiments et en villes, selon les rapprochements sémantiques possibles. Conçue d'abord en 2000 par Marek Walczak et Martin Wattenberg, l'oeuvre est passée en code source libre dès qu'elle a été hébergée par Turbulence.org en 2001, année durant laquelle Martin Feinberg s'est joint au projet. 

mes/my contacts

Mes/my contacts est un oeuvre hypermédiatique qui se développe en quatre temps. Les artistes incarnent chacun des personnes appelées par la propriétaire d'un téléphone cellulaire perdu. Leur nom, leur numéro de téléphone, leur adresse courriel ainsi que l'historique d'un faux échange de messages textes apparaissent dans le menu dudit téléphone, qui sert d'interface pour l'internaute. À partir de ce point, l'internaute est convié à explorer de faux sites personnels créés par les quatre artistes. Le profil de Marie-Josée Hardy mène vers le site Web d'une jeune femme se questionnant sur les recettes du bonheur. La navigation s'effectue à travers les multiples représentations du bonheur selon ce personnage ultra-kitsch. Celui de Marcio Lana-Lopez se divise en deux. Un première page présente des vidéos (enregistrés par Webcam) du bas de son visage ainsi qu'un texte réfléchissant sur l'utilité de l'art Web. Au bas de cette page, un lien renvoie l'internaute vers une soi-disant page personnelle de l'artiste, qui tente de retrouver ses grands-parents disparus au Moyen-Orient en 1958. Le profil de Maryse Larivière donnait accès au contenu de son ordinateur personnel, l'artiste choisissant volontairement la position de victime potentielle de piratage. Toutefois, le site Web n'est plus accessible. Finalement, le profil de James Prior propose une réflexion ludique sur la difficulté de concilier travail (et dans ce cas, création) et famille. L'oeuvre dans son ensemble s'amuse avec le travestissement des identités que permet le Web.

Maeda, John: Fontpark Tree

FontPark Tree est une interface 3D représentant en blanc un clavier japonais en rotation devant un arrière-plan noir. Appuyer sur une touche de son propre clavier, ou cliquer sur une touche du clavier grâce à son curseur, fait jaillir une traînée de lettres correspondant à la touche du clavier sélectionnée. La forme courbe de la branche et l'activation successive de plusieurs touches créé un objet s'apparentant à un arbre constitué de signes textuels. Il est également possible de "sectionner" une des branches d'arbres en cliquant sur celle-ci.

Small Talk Show est une œuvre de l’artiste français Nicolas Frespech qui questionne l’état de nos aptitudes de socialisation à l’ère des communications électroniques. Il s’agit d’une banque de questions dont l’internaute peut se servir pour alimenter une discussion réelle ou générer un échange-courriel avec un ami.


Small Talk Show comporte trois modes principaux de discussion: le mode courriel, qui permet d’envoyer au hasard une sélection de 10 questions à un ami ou à Nicolas Frespech lui-même; le mode READY-MADE, qui offre la possibilité de personnaliser une liste de 10 questions tirées au hasard, dans un format pouvant être imprimé et utilisé plus tard dans n’importe quel contexte social («Rendez-vous? Entretien? Drink sur la plage?»); et un mode de discussion en temps réel, qui présente à l’écran une succession de questions pour une, deux, trois ou quatre personnes.


Les options de personnalisation des trois modes permettent de spécifier le prénom de la personne à qui les questions seront adressées. De plus, en mode READY-MADE, un menu déroulant offre la possibilité de choisir parmi une liste de titres standards (Monsieur, Madame, Cher inconnu, etc.) pour ceux qui ne sauraient pas d’avance avec qui ils auront le plaisir de mener plus tard cette discussion. Au niveau des manipulations requises, notons que, dans le mode de discussion en temps réel, l’internaute doit cliquer lui-même sur un bouton prévu à cet effet pour appeler une nouvelle question si le groupe de discussion comporte deux personnes ou plus. Cependant, si l’internaute est seul, les questions se succèdent à un rythme régulier sans qu’il ait à intervenir. Le mode de discussion en temps réel pour une seule personne est d’ailleurs le seul mode où il est impossible de personnaliser les questions par l’ajout d’un prénom ou d’un titre.


La banque de questions de Small Talk Show n’est toutefois pas finie. Chaque internaute peut ajouter de nouvelles questions à l’œuvre en utilisant le formulaire prévu à cet effet, accessible sous le lien «Proposez nous vos questions!». Le formulaire prévoit cinq espaces pour enregistrer cinq questions. Les questions ne sont cependant pas ajoutées à la banque immédiatement; elles sont d’abord révisées par l’artiste pour s’assurer qu’elles ne contiennent pas de matériel haineux ou de référence à des personnes réelles, et pour éviter les répétitions (questions déjà en banque).


Small Talk Show exploite donc à la fois le désir de relation de l’internaute, en quête de contact humain, et le déclin de nos aptitudes sociales pour les tâches les plus simples (par exemple, discuter avec un ami autour d’un cocktail). Sous la forme d’un «jeu éducatif» convivial, Frespech invite l’internaute à pratiquer ses aptitudes conversationnelles et à étendre son répertoire de questions triviales grâce à l’effort conjugué d’une multitude d’autres internautes singuliers. À travers une esthétique résolument pop et légère, Frespech nous amène à redécouvrir le plaisir des conversations simples et sans prétention. L’exercice aurait pu sembler cynique si Frespech s’était limité à offrir une banque de questions sans autre outils de partage, mais l’ajout des fonctions de courriels et l’incitation à imprimer des listes READY-MADE pour utilisation en contexte réel fait sourire, permettant d’éviter de peu le piège de la nostalgie de la «communauté perdue».

L'œuvre Mouchette propose à l'internaute de découvrir le personnage de Mouchette, fillette de 13 ans inspirée du personnage principal du film éponyme de Robert Bresson. Toutefois, la version Web engage l'internaute davantage dans une structure que dans un récit: escorté de Mouchette — personnalisée par une petite mouche se baladant sur l'écran —, l'internaute doit poser des actions concrètes telles que répondre à Mouchette, engager un dialogue avec elle, obéir à ses ordres et même l'incarner. Alors que dans l'œuvre de Bresson, Mouchette est une enfant violée au père alcoolique et à la mère mourante, elle devient, dans l'œuvre de Neddam, une adolescente hollandaise morbide et suicidaire. 

La navigation dans l'œuvre, rendue labyrinthique par les nombreux hyperliens dissimulés, porte graduellement l'internaute à la rencontre de la jeune fille qui l'encourage à poser des gestes pernicieux comme tuer un chat, écraser une mouche, la conseiller sur la meilleure façon de se suicider à 13 ans ou même coller sa langue à la sienne. Un glissement s'effectue subrepticement: l'internaute ne s'amuse plus à explorer le site Web d'une enfant de 13 ans à l'esthétique volontairement kitsch; il se retrouve confronté aux questions difficiles que sont le viol, le suicide, la sexualité précoce et le meurtre. Neddam alimente ce malaise en parsemant l'oeuvre d'images et de sons suggestifs. 

Passionnée par la performativité du langage, Neddam a trouvé avec Internet un espace de liberté (surtout à l'époque de la création de Mouchette) qui lui «permettait de mettre en scène le langage et la participation par le langage et en même temps de créer la vie, de simuler la vie à travers un personnage.»[1] Elle a donc longtemps gardé l'anonymat, conservant la crédibilité de Mouchette en tant qu'unique auteure de «Mouchette.org», site qui reproduit l'aspect de la page personnelle en suivant la logique du journal intime. C'est là l'un des principaux enjeux de l'œuvre de Neddam: le brouillage délibéré des sphères publique et intime. En sollicitant directement les internautes, leur demandant leur courriel, intégrant leurs réponses à l'œuvre, les rendant coupables de certaines actions (d'avoir tué son chat, par exemple), le personnage de Mouchette transforme le Web, espace essentiellement public, en un espace intime — espace qui, malgré tout, permet la diffusion publique d'informations plus personnelles. Que l'internaute soit conscient ou non du caractère fictionnel de Mouchette importe finalement peu. Il se crée inévitablement une relation de réciprocité entre le dispositif interactif — Mouchette — et celui qui le consulte — l'internaute — puisque ce dernier devient partie intégrante de l'œuvre qui, elle, repose sur son acceptation «d'une mythographie artistique et d'une identité fabriquée pour qu'il se prête au jeu et libère ses émotions en ajoutant ses propres fantasmes à la construction du personnage.»[2]

Ce n'est pas sans raison que l'œuvre de Neddam a été très commentée dans le milieu des arts hypermédiatiques. Non seulement a-t-elle exploré des concepts fondamentaux du net.art, tels que l'interactivité et l'identité fictionnelle, mais elle l'a fait via les thématiques très connotées que sont le suicide et la pornographie infantile. À sa création, le site a soulevé les passions. Des parodies du site se sont multipliées, le style de Mouchette a été imité, l'œuvre a même été censurée par la veuve de Bresson qui n'appréciait par l'utilisation des images du film sur le site... Un site Web anti-mouchette a même vu le jour [3], mais encore une fois, impossible de savoir s'il était l'œuvre de Neddam ou celle d'internautes outrés par l'insensibilité de Mouchette. Aujourd'hui, l'anonymat de Neddam a été levé, mais Mouchette demeure une œuvre centrale dans le paysage hypermédiatique de par le vaste discours critique qui lui est consacré ainsi que par le nombre d'œuvres ultérieures s'inscrivant dans son sillage. D'ailleurs, Neddam elle-même n'a cessé d'être fascinée par la possibilité de performativité du langage qu'offrent les personnages virtuels puisque, à la suite de Mouchette, elle a continué à travailler sur deux nouvelles identités fictionnelles: David Still[4] et Xiao Quian[5]. Finalement, même si la fonction courriel n'est plus aussi active qu'aux débuts du site, il est encore possible d'écrire à Mouchette, de lui proposer les meilleurs idées de suicide et de voir, suite à des remerciements courriels de la part de la principale intéressée, lesdites suggestions affichées dans la section forum. 

 

[1] Item (03/2008) «Martine Neddam». En ligne: http://www.item.uqam.ca/mai2008/neddam.html (consulté le 8 juillet 2010)

[2] Fourmentraux, Jean-Paul (01/2008) «La création au risque d'Internet», Ethnologie française. En ligne: http://www.cairn.info/article_p.php?ID_ARTICLE=ETHN_081_0059 (consulté le 15 juillet 2010)

[3] http://www.ihatemouchette.org/

[4] www.davidstill.org 

[5] http://turbulence.org/Works/XiaoQian/

Bestario: mitozoos

Mitozoos est une simulation de vie artificielle interactive. L'internaute est invité à créer son propre «mitozoos», organisme virtuel, en encodant son ADN de dix caractères distincts. Une fois généré, celui-ci évolue alors dans un environnement 3D aux côtés d'autres organismes. Ils peuvent se reproduire entre eux, entraînant des mutations génétiques dans l'espèce, et s'ils ne parviennent pas à amasser suffisamment de nutriments, aléatoirement disposé dans l'espace, ils meurent. Version en ligne d'un installation produite pour la Fondación Teléfónica, l'oeuvre se veut une vulgarisation du système génétique et de l'évolution biologique en général. 

Eveline, fragmentos de una respuesta est une oeuvre arborescente de Marina Zerbarini qui porte l'internaute au coeur d'une matrice de textes, d'images et de sons où les lectures possibles se multiplient. L'oeuvre, comme l'annonce l'artiste sur la page d'accueil, s'inspire de Eveline et de A painful Case, deux courts textes de James Joyce abordant, entre autres, les questions de l'amour impossible, des rendez-vous ratés, des lieux de passages et du corps.

En se servant du Web, du jeu sur la subjectivité qu'il permet et de l'aléatoire de ses hypertextes, l'Eveline de Zerbarini demeure fidèle à l'esthétique bien particulière de Joyce ainsi qu'aux thèmes soulevés dans ses deux textes. L'oeuvre est construite à partir de 400 données différentes (textes, images, vidéos et sons), données divisées en une quizaine de catégories (pour n'en nommer que quelques unes: Fugacidad, Confirmación, Eveline, Bitácora, Mariposa, Los otros, Imagenes, Retrato, Un triste caso, Arraigo, Devenir, Señales). À son entrée sur le site, l'internaute peut choisir d'explorer six de ces catégories à la fois, lesquelles se modifient à chaque rechargement de la page. En fonction de la catégorie élue, l'utilisateur effectue à nouveau une navigation aléatoire entre les multiples photographies, vidéos et animations archivées par l'artiste.

Parmi toutes les possibilités de catégories, cinq se détachent du lot. Les catégories Eveline et Un triste caso renvoient exclusivement à du texte, plus précisément à des extraits des récits de Joyce, en anglais ou en espagnol, tirés de sites Web divers y faisant référence. Los otros invite les internautes à télécharger leurs propres images pour ainsi devenir des amis d'Eveline (los amigos de Eveline). La catégorie intitulée Mariposa propose un dialogue avec un personnage virtuel, Eveline, personnage questionnant l'internaute et organisant aléatoirement ses réponses en un cadavre exquis sous le thème des rencontres fortuites ou des lieux de passage. Il est intéressant de noter que «mariposa» en espagnol signifie papillon puisque, une fois sur le site, le curseur se transforme en papillon, comme si Eveline, personnifiée par l'insecte, guidait l'utilisateur dans son exploration de l'oeuvre. La dernière catégorie distincte est Bitácora, que l'on pourrait traduire par «registre». Elle renvoie à une page du site blogger.com où des sujets de conversations sont lancés autour de l'oeuvre Eveline, tant celle de Zerbarini que celle de Joyce. Une telle catégorie a été pensée, explique l'artiste, afin d'inciter les internautes à participer à l'écriture de l'oeuvre en donnant leur opinion, leurs idées, et qu'ils passent de spectateurs à utilisateurs. [1] 

Les autres catégories allient photographies, animations et vidéos. Alors que les vidéos sont des créations de Zerbarini, les photographies – analogiques et numériques – proviennent non seulement de sa collection personnelle, mais également de sites Web proposant une réflexion sur l'histoire de l'Art argentine et européenne. Pour Zerbarini, ces «images entretiennent une relation métonymique aux textes de Joyce [...] et les vidéos permettent à la fois d'interrompre et d'initier la narration de ces récits.» [2] L'ambiance sonore, quant à elle, est créée à partir de compositions de Guillermo Pozzati et de Philip Glass retravaillées par Zerbarini. Le côté interactif de l'oeuvre est surtout mis de l'avant par les diverses animations permettant à l'internaute de manipuler des représentations 3D de corps humains.

Dans nombre de ses créations, Zerbarini s'intéresse aux relations entre êtres humains et machines. Il n'est donc pas innocent que le corps humain soit au coeur de l'interactivité d'Eveline. Les corps qu'y manipule l'internaute n'ont presque plus rien d'humain – ils sont schématisés, voire robotisés, dénués de visages – alors qu'Eveline, femme virtuelle avouée (l'utilisateur est bien averti qu'elle n'est qu'illusion), paraît presque humaine par les questions sensibles qu'elle soulève dans ses "conversations" avec l'internaute. 

Nous pouvons dire qu'Eveline est une oeuvre Web classique puisqu'elle reprend «un des éléments essentiels de l'art Web, [qui] est sans contredit l'importance accordée à l'écriture, une écriture composite et figurativisée, intégrant images, sons, éléments graphiques. Les mots y sont à la fois chronique (une histoire est racontée) et matière (formes visuelles ou poétiques variables).» [3] Devant les multiples navigations offertes, les lectures se décuplent, et le lecteur n'est jamais que lecteur. Il devient, à son tour, créateur:

As artists, we waive authorship, meaning and discursive linearity. We leave the reader alone and disoriented in a jungle of binary values without any meaning in and of themselves. The reader, in exile, is then obliged to recreate the meaning. [...] The Reader to come will be one who, having been exiled from meaning and linearity, fought against the arbitrariness of hypertext and managed to build his own meaning, made his own writing, and was transformed into an artist. [4]

En rendant les textes de Joyce interactifs, collectifs et visuels, Eveline s'inscrit dans cette recherche d'un «reader/writer», comme le nomme Zerbarini, et s'offre non pas comme un territoire achevé, mais bien qui reste à construire. En terminant, notons qu'une seconde version de l'oeuvre, qui permettrait à chaque utilisateur d'enregistrer les cadavres exquis composés par Eveline et de visualiser ceux des internautes précédents, est annoncée sur le site, mais n'est toujours pas disponible à ce jour.

[1] prog:ME (09/2005) «Marina Zerbarini», traduction libre. En ligne: http://www.progme.org/net_art/marina/index.htm (consulté le 25 juin 2010)

[2] prog:ME (09/2005) «Marina Zerbarini», traduction libre. En ligne: http://www.progme.org/net_art/marina/index.htm (consulté le 25 juin 2010)

[3] Lalonde, Joanne (05/2006) «Chroniques et tableaux, un parcourt de quelques récits Web», section critique. En ligne: http://archee.qc.ca/ar.php?page=article&section=texte4&note=ok&no=261&surligne=oui&mot=al%E9atoire#4 (consulté le 28 juin 2010)

[4] Zerbarini, Marina (12/2007) «++ Reader», Inclusiva-net. En ligne: http://medialab-prado.es/article/lector____ (consulté le 15 juin 2010)

Harris, Jonathan: Understanding Vorn

Understanding Vorn est une oeuvre qui puise dans une banque de milliers de blogues afin de sélectionner au hasard quatre images dont le titre contient, respectivement, les lettres V, O, R et N. Par ce procédé, l'oeuvre crée des agencements d'images qui n'ont, a priori, rien en commun. L'internaute, en pointant les images avec le curseur de sa souris, peut faire apparaître les mots à l'origine des quatre images. En cliquant sur les mots, il pourra accéder aux blogues d'où proviennent les images. L'artiste affirme avoir voulu, avec cette oeuvre, faire écho au magazine allemand VORN, qui se caractérise notamment par la publication de contenus des plus hétérogènes, ce qui lui confère un aspect chaotique. Par ailleurs, cette oeuvre est une commande du magazine.

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