• Voices From Ravensbrück (navigation filmée #1)

Voices From Ravensbrück

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Voices from Ravensbrück est un projet de l'artiste Pat Binder. Il s'agit d'une œuvre de mémoire: l'internaute est invité à lire des poèmes écrits par des prisonnières du camp de concentration de Ravensbrück, qui était réservé à la détention des femmes. L'œuvre contient également des dessins faits par des prisonnières. L'expérience difficile de cette œuvre permet de saisir que la poésie, et l'art en général, dans un tel contexte d'horreur, étaient d'une importance capitale pour les victimes afin que celles-ci parviennent à préserver leur humanité. À ce propos, on apprend dans un texte explicatif qui accompagne l'œuvre que plus de 1200 poèmes écrits par des femmes, lors de leurs années de détention à Ravensbrück, ont été conservés:


«At least 1200 poems were written in the women's concentration camp Ravensbrück during its existence - from 1939 to 1945. We know of at least 130 women from more than fifteen nations imprisoned in Ravensbrück who were active as poets. Many of them wrote the occasional poem. Many others created comprehensive works.» (Constanze, 2000)

L’oeuvre met en place un dispositif de navigation qui vise à créer une expérience de lecture se rapprochant de l’enfermement, de l’isolement qu’ont vécu les femmes prisonnières du camp. À l’écran s’affiche une photographie en noir et blanc qui représente deux couloirs parallèles, dans lesquels se trouvent plusieurs portes. Chacune de ces portes est un hyperlien qui mène à l’une des dix sections de l’oeuvre. Celles-ci contiennent différents poèmes et dessins créés par les détenues. Voici un résumé de chacune de ces oeuvres:

1. Arrival: Cette section propose un poème qui surgit à l’écran en se superposant sur une photographie d’un chemin de fer. Il relate l’expérience de l’arrivée des victimes au camp. Celui-ci a été écrit par Micheline Maurel, une poète et activiste française qui a été arrêtée à Lyon en 1943. La poète a survécu à son emprisonnement et a par la suite poursuivi sa carrière d’écrivain. Elle a notamment publié un livre intitulé Un camp très ordinaire aux éditions Minuit, en 1957.

2. Roll Call: Dans cette partie de l’oeuvre, un poème de Maria Günzi s’affiche par-dessus un dessin où l’on peut voir plusieurs femmes debout, en rangées, dans une posture qui rappelle le garde-à-vous militaire. Ce dessin est signé par Felicie Mertens et représente un événement que relate aussi le poème. Dans celui-ci, on peut lire que plus de 18 000 femmes ont dû rester debout, tandis que les nazis effectuaient un contrôle de leur identité. Elles ont enduré cette torture durant 36 heures. La fin du poème raconte que plusieurs d’entre elles sont décédées lors de cette épreuve.

3. Everyday Life: Cette section contient 28 photographies d’objets du quotidien des détenues: écusson, ustensiles, vêtements, jeu d’échec, cahier de notes, etc.

4. Arrest: Il s’agit cette fois d’un poème anonyme intitulé In the Bunker. Celui-ci relate l’expérience de l’enfermement d’une victime qui est réduite à tourner en rond dans sa cellule, en se demandant comment une telle horreur est possible. Au fil du texte, l’incompréhension fait place à la résignation, laissant entrevoir la détérioration psychologique des détenues qui, dans certains cas, ont passé des années dans le camp.

5. Longing: Cette section propose d’abord à l’internaute une photographie d’une branche de rosier couverte d’épines. Il est possible de cliquer sur ces épines afin d’accéder à de courts poèmes signés par des femmes détenues, dans certains cas anonymes. De fait, seulement trois poèmes sont attribués à des auteurs. Cette section offre de courtes notices biographiques.

6. Work: Cette partie de l’oeuvre, comme son titre l’indique, gravite autour des travaux forcés que les détenues étaient contraintes d’accomplir. Elle comprend cinq dessins représentant des femmes en train de travailler. Par-dessus chacun de ceux-ci s’affiche un poème qui dépeint les conditions invivables du travail dans le camp de concentration. Le texte est empreint d’un grand pessimisme, faisant par exemple allusion au fait que les femmes qui creusent dans la pierre creusent leur propre tombe, et que le monde dans lequel elles vivent est un monde pourri. 

7. Resistance: Cette partie affiche trois cases dans lesquelles se trouvent des photographies de fils barbelés. Sur ces cases s’affichent un à la fois les vers d’une chanson écrite par une prisonnière autrichienne qui a été exécutée. Dans les notes explicatives de l’oeuvre, on apprend que cette chanson était connue de plusieurs prisonnières du camp. De fait, elle était intitulée La chanson de Ravensbrück: «The Ravensbrück Song was written by an Austrian woman who was executed. It was known to many prisoners and was often sung.»

8. Suffering: Par dessus une animation montrant des vagues se brisant sur la rive s’affiche un poème à propos de la douleur d’exister. Nous apprenons qu’il est dédié à une certaine Mara, et a été écrit par Christel, le 7 décembre 1942.

9. Death: Cette partie de l’oeuvre est composée d’une photographie intitulée The Execution Passage at Ravensbrück. Cette photographie est sensible au curseur de la souris de l’internaute. En déplaçant le curseur sur la photographie, celui-ci verra apparaître un nombre considérable de noms de femmes. En bas de la photographie, une note nous explique qu’il s’agit des noms qui ont été retrouvés sur une liste d’exécution.

10. Hope: Malgré l’horreur du sujet abordé par l’oeuvre, malgré la difficulté de voir du positif au travers de cette oeuvre de mémoire où l’humanité révèle ses aspects les plus sombres, le dixième fragment termine la navigation sur une note d’espoir. Après une série de photographies où un rayon de soleil perce parmi des nuages, s’affiche un poème qui est un appel à l’espoir. Le texte est signé par Käthe Leichter, une intellectuelle qui a vécu dans le camp de RavensBrück avant d’être transférée à Bernburg en janvier 1942, où elle a été exécutée.

Au final, Voices from Ravensbrück permet à l’internaute de revivre un moment sombre de l’Histoire sous un angle bien particulier, celui de la création artistique. Nous avons accès, par ces archives, à des témoignages personnels qui jettent une lumière différente sur les événements. Plutôt que de s’en tenir à des éléments factuels, comme c’est le cas souvent en Histoire, Pat Binder a élaboré un espace où ce sont les victimes de la guerre qui témoignent de leurs expériences. Comme le souligne Constanze Jaiser dans le texte qu’elle a signé pour accompagner l’oeuvre, les poèmes et les dessins de ces femmes sont porteurs d’une idée forte, celle de la survie au camp, et du pouvoir de transmettre leur message à la postérité par le biais de l’art:

«The composers wanted to leave behind a trace of themselves in the hearts of others, one that would endure beyond their own probable death. The communicative intention in versifying extended itself into the desire to lend the dead a voice and to produce evidence for posterity. The poem, as it were, becomes the vessel of a living existence in which the memory of those still alive as well as those already dead are recalled and preserved for the future.» (Constanze, 2000)

Pour citer
Brousseau, Simon. 24 février 2010. « Voices From Ravensbrück, par Binder, Pat ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/voices-ravensbruck-0>. Consulté le 16 octobre 2017.