• TOKYO_REENGINEERING (navigation filmée #1)

TOKYO_REENGINEERING

Auteur·e·s: 

Ayant remporté le prix Pompidou au Flash festival, TOKYO_REENGINEERING1 est l’adaptation hypermédiatique du livre Tokyo (P.O.L., 2005) d'Éric Sadin. Élaborée en collaboration avec Gaspard Bébié-Valérian (réalisation technique), cette œuvre reprend des textes issus du livre pour en donner une toute nouvelle lecture, frôlant parfois l’illisibilité, lors d'un défilement rapide par exemple, et les accompagne d’images mouvantes et de trames sonores répétitives et agressantes; cette œuvre est à l’image du centre-ville de Tokyo.

Selon Frédéric Lebas, «[...] ce site labyrinthique et prolixe en ambiances se place à la confluence de l’anticipation, du rêve éveillé et de la réalité technologique. Une réalité toute quotidienne qui n’en est encore pour les Occidentaux qu’à ses prémisses…» (Lebas) Là où Tokyo donnait une expérience de lecture totalement délinéaire et régie selon des codes typographiques spécifiques, TOKYO_REENGINEERING propose non pas une simple adaptation du texte à l’écran, mais bien une nouvelle inscription à l’écran. Sadin, nous rappelle Sandrine Lascaux, rejette «le terme de 'support' qui entretient l’illusion d’une autonomie de la langue et préfère la notion 'd’inscription' […], car elle permet de mesurer les incidences induites par les conditions de structuration formelle des signes» (Lascaux, 2008: 188). L’usage de l’hypermédia n’est pas ici accessoire, mais confronte le lecteur à la prolifération des signes et de leurs possibles, sur le mode de la conjonction et de la différenciation.

Au début de l’œuvre, quelques tableaux introductifs replacent celle-ci dans son contexte de création – elle a d’abord été présentée sous forme de performance en 2004 – et présentent les enjeux contemporains dans laquelle elle s’inscrit. Il y a donc reconfiguration du matériau textuel mis en relation avec des icônes, des sons, des voix de synthèse et des objets 3D qui proposent diverses formes (performances, conférences, sites Web).

Par souci d’économie, nous nous attarderons à l’interface principale menant aux diverses sections de l’œuvre que nous nommerons ici modules, ainsi qu’à trois de ceux-ci (sur une trentaine accessibles) donnant le ton de l’œuvre. Onze modules ont été laissés de côté dans cette version afin de miser sur l’intensité versus la dispersion. L’interface, donc, propose un plan stylisé des lignes de métro de la ville de Tokyo. Les différents modules sont accessibles en cliquant sur des liens fuyants disposés sur le plan. Le fond sonore évoque les bruits d’une connexion Internet par téléphone, joués en sens inverse. La police de caractère utilisée (police «Plastique» rappelant justement les étiquettes en plastique créées grâce à une étiqueteuse portative du genre «DYMO»), n’est pas sans convoquer le principe d'inscription mis de l'avant par Sadin.

Le module «Enseignes» propose une multitude de fragments d’enseignes lumineuses se déplaçant en arrière-plan, selon les mouvements du curseur de la souris – le tout sur un fond sonore évoquant les grésillements des néons. Le texte, au premier plan, clignote comme s’il s’agissait d’un vieux néon. On peut y lire, entre autres: «partout dans la ville on voit les enseignes en néons leurs couleurs leurs lumières clignoter s’allumer ou s’éteindre dans les mouvements de la nuit». Cette séquence textuelle est reprise avec des variations, rappelant le caractère nécessairement répétitif de la ville, mais aussi, sa surface lisible par excellence: la publicité. Texte, images et mouvement, comme dans la majorité des modules de l’oeuvre, doivent être considérés conjointement afin d’en tirer un sens.

Le module «DJ» présente quant à lui trois bandes d’égalisation sonore dont les pics défilent rapidement sur un rythme frénétique, accompagné de scratchs. On peut lire: «on remixe sources & opérations en variation au Shangai techno club». Au-delà de l’évocation des soirées animées de la ville, ce module force l’internaute à se pencher sur la part d’improvisation du DJing, mais aussi sur le recyclage de séquences sonores s’apparentant au recyclage des flux urbains.

Finalement, le module «Logo» fait défiler à une cadence effrénée des logos et des icônes de tous horizons: McDonald’s, Napster, Monsieur Net, ADIDAS, Coca-Cola, Apple, Mitsubishi (un module en entier de TOKYO_REENGINEERING est d’ailleurs consacré à l’empire Mitsubishi), Walt Disney, MSN, etc. Tous les textes qui y sont présentés sont remplacés par le mot «logo». Par exemple, pour celui de Coca-Cola, on peut lire «logo-logo», reprenant la police de caractère utilisée par la compagnie sur le classique fond rouge. Entre l’apparition de ces flashs de logo, des bouts de phrases comme «on compresse ses seins contre un», «on marche sur un», «on skateboard sur un» rappellent l’omniprésence des logos mais aussi l’usage pernicieux de certaines stratégies commerciales (le message subliminal, en l’occurrence). Force est de constater, dans ce cas-ci, que tous les logos sont identifiables en peu de temps, malgré l’absence de leur texte original. Ils sont, fondamentalement, inscrits en nous.

Pour citer
Bordeleau, Benoit. 20 mai 2010. « TOKYO_REENGINEERING, par Sadin, Eric ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/tokyoreengineering-0>. Consulté le 19 octobre 2017.