• Taroko Gorge Remixed (navigation filmée #1)

Taroko Gorge Remixed

Auteur·e·s: 

Taroko Gorge Remixed est l’appellation non officielle qui désigne un ensemble de petits générateurs textuels programmés depuis 2009 à partir du code du générateur de poésie Taroko Gorge de Nick Montfort. Il ne s’agit pas d’un projet organisé ou fermé, ni même planifié, mais d’une initiative spontanée de plusieurs artistes qui se sont mis, un peu à la blague, à détourner le code de Montfort à toutes les sauces et à mettre en ligne les résultats. Taroko Gorge Remixed est probablement le meilleur exemple actuel d’une idée contagieuse qui s’est propagée au hasard des conférences académiques et des blogues, mobilisant les professionnels de la littérature hypermédiatique autant que les amateurs qui n’avaient jamais tâté du code auparavant.

Le code originel de Nick Montfort a été conçu sous contraintes en langage de programmation Python. Les contraintes de Montfort étaient de créer un générateur dont le code tiendrait en une seule page (c'est-à-dire n’excédant pas 66 lignes de 80 caractères) et de le terminer en un jour. Taroko Gorge a ainsi été écrit lors d’une visite au Parc national de Taroko, à Taïwan, et dans l’avion qui ramenait l’artiste aux États-Unis, le 8 janvier 2009 (Montfort, janvier 2012). Les vers générés par Taroko Gorge décrivent de façon minimaliste la beauté naturelle du Parc national de Taroko. Trois types de vers sont générés pour créer le rythme du poème: les vers qui expriment le mouvement, la marche dans les sentiers du parc, et qui apparaissent au début et à la fin de chaque strophe; les vers de «sites», qui décrivent passivement un lieu; et les vers de «caverne» («cave»), qui suggèrent le passage à travers les tunnels creusés dans la roche par l’armée de Tchang Kaï-chek (Montfort, juin 2012). Si Montfort a choisi de créer Taroko Gorge en Python, c’est surtout pour la beauté et la simplicité du code, facile à lire et à s’approprier. Après la série ppg256, programmée en Perl, Montfort souhaitait effectivement revenir à une esthétique plus pure, moins hermétique (Montfort, juin 2012).

Peu de temps après la mise en ligne de Taroko Gorge, Scott Rettberg, un ami et collaborateur de longue date de Nick Montfort (Implementation, Grand Text Auto), a décidé de «pirater» le code du générateur et de le détourner pour créer une nouvelle œuvre, intitulée Tokyo Garage. Dans un texte de 2012, Rettberg s’explique ainsi:

I have never been much of a fan of nature poetry, and I near always feel an urge to jump in and improve Nick’s text. Opening the program in my web browser through the simple act of selecting «view source» I was able to quickly gain access to the textons of Taroko Gorge, to explore the structure of the program and see its variables. Without asking Nick’s permission, or really informing him at all, I set about rewriting it, first by substituting what I perceived as a rather limited vocabulary with one that is considerably more verbose. I was interested in seeing if I could take the basic structure of Nick’s poem and invert its meaning yet again, taking a minimalist poem about ordered nature in which humans are virtually absent, and turning it into a maximalist poem about the chaotic city in which humans are everywhere in all their imaginative messiness. I wanted to take Nick’s rather reflective, somewhat serious tone, and explode in a more comical, rather absurdist direction. And so overnight «Taroko Gorge» became «Tokyo Garage.» (Rettberg, 2012)

Là où Montfort parle de nature et de calme, Rettberg s’attarde à la faune bigarrée de Tokyo et au caractère glauque de la ville, peuplée de junkies, de prostituées, d’hommes d’affaires, de policiers, de touristes et de pickpockets…

À la base, Rettberg admet qu’il s’agissait avant tout d’une blague et que Montfort était le seul public qu’il avait en tête en mettant en ligne son Tokyo Garage (Rettberg, 2012). Cependant, la blague s’est rapidement répandue et a vite été adoptée par plusieurs autres artistes qui se sont mis eux aussi à reprendre Taroko Gorge pour créer de nouveaux poèmes. Au moment d’écrire ces lignes, en novembre 2012, on comptait au moins 20 versions du générateur, produites par 18 artistes différents. Liste des reprises répertoriées, en plus de celle de Rettberg:

Waiting for Tarako Gorge de Sepand Ansari, qui génère des dialogues inspirés de Waiting for Godot de Samuel Beckett et fait partie de l’œuvre hypermédiatique en ligne Waiting for Gwodot (Sepand Ansari et Raschin Fatemi);

Tournedo Gorge de Kathi Inman Berens, qui offre une perspective féministe sur les questions de la programmation et de la cuisine en proposant un mash-up improbable des deux;

Tasty Gougère d’Helen Burgess, un hommage à la cuisine française et à la pâtisserie (les gougères étant ces petites pâtisseries faites de pâte à choux et de fromage);

GORGE, WHISPER WIRE et Along the Briny Beach de J. R. Carpenter, trois œuvres reprenant le code de Taroko Gorge pour évoquer respectivement le corps et l’intime, la communication et le non-sens, et des paysages côtiers inspirés de «The Walrus and The Carpenter» de Lewis Carroll;

Alone Engaged de Maria Engberg, qui se pense comme un ballet de solitudes données à voir à travers une perspective intimiste queer;

MAKATO, GUILE de Damian Esteves, générant des vers inspirés du jeu d’arcade Street Fighter;

Taroko Gary de Leonardo Flores, alimenté par le poème «Endless Streams and Mountains» de Gary Snyder;

Designer Gulch de Brendan Howell, qui dresse un portrait du monde du travail dans le domaine du design (l’œuvre, conçue pour défiler sur des écrans cathodiques standards, est installée dans le hall de la Berliner Technische Kunsthochschule);

FRED & GEORGE de Flourish Klink, une improbable fan fiction érotique mettant en scène Fred et George Weasley, deux personnages jumeaux de la série Harry Potter;

Snowball d’Alireza Mahzoon, qui évoque une promenade méditative sous la neige;

Scholars contemplate the Irish beer de Judy Malloy, qui propose un portrait romantique de paysages irlandais entrecoupé par des bribes de folklore local et des références à la fête, à la musique et à l’alcool;

TOY GARBAGE de Talan Memmott, où des vieux jouets interagissent les uns avec les autres comme s’ils étaient doués d’une vie propre;

TAKEI, GEORGE de Mark Sample, inspiré par l’acteur George Takei – son personnage dans Star Trek, ses positions publiques, son homosexualité, ses fans, ses détracteurs, etc.;

YOKO ENGORGED d’Eric Snodgrass, qui évoque une performance sexuelle bizarre mettant en scène John Lennon, Yoko Ono et une horde de fans entassés dans une chambre d’hôtel;

Inside the House de Sylvain Adam, pensé de manière à rendre compte de la géographie labyrinthique particulière du roman House of Leaves de Mark Z. Danielewski;

Camel Tail de Sonny Rae Tempest, une version du générateur nourrie des paroles des neufs albums studio principaux du groupe rock Metallica.

À cette liste s’ajoute finalement Argot Ogre, OK! d’Andrew Plotkin qui, à la différence des autres reprises citées jusqu’ici, s’intéresse à la réécriture du code lui-même plutôt qu’à son contenu. En effet, là où les autres artistes se contentent de changer ou d’élargir le vocabulaire de Montfort tout en conservant la structure initiale de Taroko Gorge, Plotkin remixe les codes-sources des générateurs de deuxième génération (les reprises) pour proposer des mash-ups inédits:  TOY GARBAGE + Taroko Gorge = TOY Gorge; TOY GARBAGE + Tokyo Garage = TOY Garage; TAKEI, GEORGE + YOKO ENGORGED = TAKEI, ENGORGED; etc. En quelque sorte, Plotkin offre ainsi un méta-remix de Taroko Gorge et nous permet d’accéder à un deuxième degré de l’expérience collective de Taroko Gorge Remixed.

Bref, depuis 2009, l’expérience Taroko Gorge Remixed est devenue un genre de «Who’s Who» de la littérature hypermédiatique. Les artistes y réfèrent dans leurs articles respectifs, on y fait allusion dans les conférences, des jeunes étudiants sont invités à produire leurs propres reprises… Ce n’est sûrement pas ce que Nick Montfort avait en tête en créant Taroko Gorge, mais l’aventure de Taroko Gorge Remixed n’en demeure pas moins aujourd’hui un magnifique exemple des détournements ludiques permis par la logique de l’open source ainsi qu’un très amusant exercice de communauté pour les acteurs du monde de l’hypermédia.

 

Pour citer
Gauthier, Joëlle. 13 novembre 2012. « Taroko Gorge Remixed ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/taroko-gorge-remixed-0>. Consulté le 22 octobre 2017.