Fisheye TV

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Fisheye TV est un film interactif de Brian Kim Stefans plongeant l’internaute au cœur du conflit kurde en 2003. Pendant deux minutes, nous assistons au déplacement d’une équipe de reporters britanniques à bord d'un convoi militaire américain et kurde. Le journaliste John Simpson nous informe des derniers faits du conflit politique avec l'Iraq avant d'être victime d'un missile allié. Nous, internautes, en serons les témoins.

 

Voici comment ce témoignage nous est donné à voir et à entendre.

Suite au chargement du film, nous nous retrouvons face à un écran découpé en neuf sections sur fond noir. Au départ, nous n'entendons que la voix du reporter et les bruits environnants. Si nous restons passifs, nous ne verrons rien de la scène. Les écrans sont présentés comme éteints; nous devons déplacer le curseur de la souris sur l'interface pour les «allumer» et accéder à leurs contenus. Les images sont floues et imprécises et nous avons du mal à distinguer ce qui est présenté. Cependant, d’un point de vue technique, le cadrage filmique donne à croire que nous sommes le caméraman et que nous participons à l’acheminement de l’équipe de reporters qui tente de s'éloigner péniblement du convoi et des rockets kurdes qui explosent en réaction à la détonation du missile. L’internaute en vient à un cheminement ardu à travers la lecture de l’œuvre, mimant la posture des protagonistes représentés. Nous entendons l’explosion, les cris, le bruit des voitures et des personnes qui se précipitent dans la foule. Brian Kim Stefans a donc mis en place un arsenal technique qui permet de transmettre à l’internaute ces différents sentiments que connaissent les reporters lorsqu’ils sont sur le terrain.

La fragmentation de l'image filmée fait écho à la destruction de l'environnement, victime des bombes, ainsi qu’à la manière dont l'œil humain perçoit cette déconstruction brutale de l'espace visible. De plus, des mots clés présents dans les différents écrans évoquent les horreurs de la guerre ainsi que sa transmission par les médias («television», «blood», «explodes», «negative», etc.). Ces termes accentuent le sentiment d’agression de cette œuvre: nous nous faisons bombarder par le texte, les images et la bande-sonore. L’internaute doit déplacer rapidement sa souris entre les différents écrans pour tenter d’obtenir une unité dans l’écran; il tente de passer du multiple à l’unité, mais ses actions sont vaines. Il est alors presque aveugle et ne peut que se fier à la voix du reporter et aux sons qui ne font qu'augmenter un sentiment d'urgence.

Par ailleurs, la présence de tous ces écrans nous renvoie aux nombreuses chaines de télévision spécialisées dans la diffusion d’informations journalistiques qui se succèdent pour diffuser ce type de vidéos. Le téléspectateur, face à son écran de télévision, est un inconditionnel zappeur d’informations. Il voit, de façon assez similaire, les mêmes actualités tourner en boucle sur différentes chaines. Avec cette pratique du zapping, nous avons accès aux évènements de façon fragmentée; nous produisons donc notre propre narration journalistique et informationnelle. Le téléspectateur fausse donc son propre accès à l’information avec son usage abusif de la télécommande. Un parallèle avec la multiplication des écrans dans Fisheye TV peut alors être établi. Or, ici, malgré l’utilisation excessive de la souris, l’internaute ne peut jamais accéder à l'information dans sa totalité et en ressort déstabilisé.

Pour citer
Picard, Manon. 25 novembre 2014. « Fisheye TV, par Stefans, Brian Kim ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/fisheye-tv>. Consulté le 20 octobre 2017.