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Fair Warning

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Fair Warning est une œuvre de l'artiste suédois, basé à Amsterdam, Jonas Lund qui a été commandée par la maison de vente aux enchères Phillips et la Whitechapel Gallery (Londres). Elle est hébergée et accessible sur le site Web de ces deux établissements en plus d’y être présentée sous forme d’installation physique jusqu’au 12 juin 2016.

Fair Warning rappelle les questionnaires en ligne ou les tests de personnalité en faisant défiler plus de 300 «questions» dans un rythme régulier. Elles se succèdent toutes les 10 secondes après une révolution complète du cercle animé au bas de l’image qui rend visible l’attente ou la précipitation de l’internaute. Le carillon qui ponctue ce défilement engendre lassitude ou impatience. L’internaute est sollicité à chaque coup de gong à prendre position face à l’image présentée. Il est confronté à des questions binaires – La religion ou la science? Le drapeau des États-Unis ou celui de la Chine? La famille Simpsons ou South Park? – à des questions personnelles – Quel est votre signe astrologique? Combien investissez-vous en art annuellement? Où habitez-vous? – mais aussi à des graphiques, des blocs de couleur, des œuvres et des questions à choix multiples qui déjouent l’automatisme du oui ou non, pour ou contre.

Quant à l’interactivité, l'oeuvre mise encore sur cette dualité: rester indifférent et passif, ou jouer le jeu? Pour celui qui s’y adonne, il réalise rapidement que le questionnaire n’est pas que blanc ou noir. Entre Hilary Clinton et Donald Trump, la réponse vient peut-être immédiatement, mais entre Bernie Sanders et Hilary Clinton, 10 secondes sont-elles suffisantes? Devant la question «Êtes-vous heureux?» et sa réponse, n’y a-t-il pas une complexité psychologique qui se cache derrière cette simplicité? L’internaute a aussi le choix de répondre selon ses vraies convictions ou bien de s’amuser avec le système en répondant exactement le contraire, ou même en cliquant sur ce qu’il trouve le plus comique. Son interaction n’altère cependant en rien le défilement, l’ordre ou le rythme des questions. Ainsi, contrairement aux questionnaires ou sondages en ligne, l’internaute ne reçoit non seulement aucun prix, mais il n’engendre aucun changement de l’œuvre suite à son interaction. Ses clics ne sont toutefois pas sans impact: les résultats de ses choix sont compilés et présentés au sein des installations à Phillips et à la Whitechapel Gallery. L’internaute qui rencontre l’œuvre par hasard n’a donc pas conscience que ses prises de position seront archivées et comptabilisées à son insu, rappelant la compilation de données effectuée constamment sur Internet.

L’internaute n’est également pas seul dans sa navigation de l’œuvre: Lund a fait en sorte que tous les internautes qui visitent Fair Warning voient les mêmes questions en simultané. Le nombre de participants qui visitent l’œuvre est d’ailleurs inscrit à côté du titre à gauche de la page. Leurs souris sont visibles en simultané également, de sorte que les hésitations et les sélections des autres participants deviennent une composante en soi de l’expérience de l’œuvre. Chaque souris est identifiée: les internautes qui visitent l’œuvre à partir de la Whitechapel Gallery ont une souris blanche et ceux qui y accèdent par Phillips ont une souris noire, tandis que ceux qui sont sur une tablette ou un téléphone mobile sont représentés par une empreinte digitale. L’internaute est donc non seulement mis face à des choix, mais il voit également le choix des autres, il peut les juger ou en être influencé, et ses convictions peuvent en être ébranlées.

Le questionnaire de Lund mélange humour, politique et psychologie avec des interrogations sur le milieu de l’art, son marché, le Web et la collecte de données de manière aléatoire, mais non moins réfléchie. L’artiste nous révèle nos habitudes quotidiennes de navigation sur le Web: remplir des sondages sur Twitter ou BuzzFeed, lire les actualités, que ce soit dans un journal en ligne ou sur Facebook, regarder une œuvre d’art et miser sur elle dans une vente aux enchères en ligne. Tous les clics que nous effectuons, tous les articles que nous lisons, tous les achats que nous effectuons sont des données enregistrées et quantifiables. Nos habitudes sont donc mises en mémoire et conditionnent le contenu qui nous sera offert par la suite. Notre position politique peut ainsi influencer les actualités qui nous seront présentées et la paire de souliers que nous avons achetée fera en sorte qu’une publicité d’une compagnie similaire apparaîtra au courant de notre navigation. La surveillance en ligne est admise et tolérée, mais sommes-nous réellement conscients de ses impacts? Le titre est ainsi révélateur: Fair warning dans le sens de la dernière chance, un peu comme le dernier appel de l’encanteur, mais aussi comme un avertissement face à l'invasion du Web analytique - à la quantification des données et à la manière dont le big data profite des internautes.

Dans sa pratique, Lund s’intéresse aux systèmes sous-jacents, que ce soit le fonctionnement du réseau Internet ou les rouages du milieu du marché de l’art. Par un humour presque satirique qui est en filigrane dans la plupart de ses projets, Lund nous révèle les systèmes sans ouvertement les critiquer. L’artiste reprend leurs codes, que ce soit les questionnaires en ligne dans le cas de Fair warning, le «flipping» (une tendance des collectionneurs et des investisseurs d’art d’acheter des œuvres et de les revendre rapidement pour du profit) du marché de l’art pour son projet Flip City (2014), pour les exploiter aux limites de l’absurde. La force de l’artiste réside dans sa capacité à chevaucher la vague, au lieu de la contourner ou de se faire engloutir, de sorte que son travail satisfait le système en même temps de le déranger.

Pour citer
Tronca, Lisa. 7 juin 2016. « Fair Warning, par Lund, Jonas ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/fair-warning>. Consulté le 16 octobre 2017.