• Doll Space (navigation filmée #1)

Doll Space

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Doll Space est un hypertexte de fiction mis en ligne en 1997 par Francesca da Rimini, Ricardo Dominguez et Michael Grimm dans le cadre d’un projet collectif financé par le gouvernement australien. Des dizaines d’autres personnes ont également collaboré à l’oeuvre, que ce soit en écrivant certains témoignages, en composant de la musique ou encore en faisant des illustrations (pour la liste complète des collaborateurs, consulter la page des crédits).

Cet hypertexte de fiction contient plusieurs centaines de pages sur lesquelles s’affichent divers fragments textuels, des reproductions de courriels envoyés par les personnages, des images et des photographies. Dans un article intitulé «Les femmes dans le net.art», un collaborateur anonyme du site ADA affirme que Doll Space contiendrait plus de sept cent liens (S.A., S.D.) [1]. Toutefois, cette affirmation demeure difficilement vérifiable, compte tenu du caractère labyrinthique de cette oeuvre où les fragments s’entrecroisent de façon à rendre extrêmement laborieuse leur lecture exhaustive.

Doll Yoko, la figure centrale de Doll Space, est un personnage imaginaire, mi-rêvé, mi-réel, à la fois mort et vivant: un fantôme. D’ailleurs, Yvonne Volkart n’hésite pas à faire de Doll Yoko une figure de la société posthumaine, une représentante de toutes les femmes qui, comme elle, sont des fantômes errant dans un monde dominé par le capitalisme et le patriarcat:

At the very beginning we read that Doll Yoko is really dead, drowned in a marsh in Japan in which unwanted female children are immersed. She is a "ghost", as "all women are ghosts and should rightly be feared". She has monstrous sexual desires for young boys. As doll/gashgirl/ghost, she is—like all of the discussed figurations—not a natural born woman, but a posthuman copy/essence, evolving from the dark abysses of patriarchal capitalism (Volkart, 2004).

Malgré le fait que cette interprétation semble quelque peu tranchée, il n’en demeure pas moins qu’elle ouvre d’intéressantes pistes d’interprétation, notamment en ce qui concerne la mise en place d’un imaginaire alternatif, marqué par un désir de rupture avec les idées reçues et les stéréotypes de genre ainsi que par une critique forte des diverses formes de violence qui marquent notre époque.

De plus, le monde dans lequel l’internaute rencontre Doll Yoko n’a rien de réaliste: les fragments sont décousus, les anecdotes se multiplient au fil des pages et il est difficile de dégager un récit de cet amas confus d'informations. Toutefois, ce sont les thématiques abordées qui confèrent une certaine unité à l’oeuvre, la violence, la sexualité et une forte ironie à l’endroit de la société capitaliste marquant profondément la structure de Doll Space. Par exemple, l’un des premiers fragments rejette violemment la guerre, combattant, si l’on peut dire, le feu par le feu: «All history is pornography, wars are made by men who fuck their daughters.» (da Rimini, 1997) De nombreux autres fragments fonctionnent selon la même logique, c’est-à-dire en affichant une courte phrase, le plus souvent provocante, sur une photographie ou encore un dessin.

Doll Space développe aussi à sa façon un imaginaire fortement ancré dans le cyberespace. Par exemple, l’envoi de courriels constitue l’un des principaux moteurs narratifs de l’oeuvre. Dans l’un des fragments, il est possible de lire un courriel envoyé par une certaine Profanity à Gashgirl, intitulé «gentle explanation»; il y est question d’une séance de torture pratiquée sur un homme et justifiée par le fait que «the time for gentle explanation is over». (da Rimini, 1997) D’autres fragments de l’hypertexte mettent en scène un personnage nommé Snakeboy, qui envoie lui aussi des courriels à Gashgirl. On apprend que ces deux personnages ne se sont jamais rencontrés ailleurs que dans le cyberespace. Snakeboy confie à Gashgirl qu’il brûle d’envie d’entendre sa voix, mais craint en même temps que cela brise la relation privilégiée qu’ils entretiennent. Cette relation est emblématique de l’ambiance qui règne dans Doll Space, où la réalité devient vaporeuse à force d’être simplement évoquée de façon allusive.

La navigation dans les fragments de l'oeuvre a ceci de particulier qu’elle oblige l’internaute à parcourir l’ensemble de la page qui s’affiche à l’écran avec le curseur de sa souris afin de trouver l’endroit précis où se trouve l’hyperlien qui lui permettra de poursuivre sa lecture. Dans plusieurs cas, la page peut contenir plusieurs liens, mais il arrive également que l’un de ceux-ci mène à un cul-de-sac, obligeant l’internaute à rebrousser chemin. Il arrive également qu’une page ne contienne qu’une seule photographie, sans hyperlien. Toutefois, la navigation est relancée alors que, après quelques secondes, la page change par elle-même.

Doll Space, par l’inventivité qu’elle manifeste, par la richesse de ses contenus et par la réflexion qu’elle propose, demeure une oeuvre importante malgré son esthétique quelque peu vieillotte. En naviguant dans Doll Space tout en gardant en tête qu’elle a été mise en ligne en 1997, soit quelques années après la commercialisation du Web, force est d’admettre qu’il s’agit d’une oeuvre marquante, ne serait-ce que par l’arborescence complexe qu’elle déploie et qui est devenue au fil du temps un lieu commun en art hypermédiatique.

Ressources bibliographiques: 

Hood, Colin (sans date) «Swap-Mail with Francesca da Rimini», Doll Space. En ligne: http://www.angelfire.com/id/makesense/doll.html (consulté le 10 août 2010) 

Volkart, Yvonne (1999) «Infobiobodies: Art and Esthetic Strategies in the New World Order», Xcult. En ligne: http://www.xcult.ch/volkart/pub_e/infobiobody_fussnoten.html (consulté le 10 août 2010) 

Volkart, Yvonne (2004) «Unruly Bodies. The Effect Body As a Place of Resistance», Media Art Net. En ligne: http://www.medienkunstnetz.de/themes/cyborg_bodies/unruly_bodies/ (consulté le 10 août 2010) 

Anonyme (sans date) «Les femmes dans le net.art», ADA. En ligne: http://www.ada-online.be/frada/spip.php?article112 (consulté le 10 août 2010)

Pour citer
Brousseau, Simon. 9 août 2010. « Doll Space ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/doll-space-0>. Consulté le 16 octobre 2017.