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Digital: A Love Story

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Digital: A Love Story est une nouvelle interactive techno-sentimentale écrite par la jeune auteure canadienne Christine Love. L’intrigue se déroule en 1988, pendant l’âge d’or des BBS (bulletin board systems), du cyberpunk et d’ARPANET. L’utilisateur est invité à se glisser dans la peau du nouveau propriétaire d’un ordinateur Amie, inspiré de la série d’ordinateurs personnels Amiga de Commodore, produits entre 1985 et 1994. En parcourant les nouveaux messages sur son ordinateur, l’utilisateur découvre rapidement qu’il a la possibilité de rejoindre plusieurs BBS à l’aide d’un composeur modem. En visitant l’un de ces BBS, il fait la rencontre d’Emilia, une jeune fille qui s’avère être une intelligence artificielle hébergée sur le réseau. Lorsqu’Emilia disparaît mystérieusement en laissant derrière elle un message demandant à l’utilisateur de lui venir en aide, c’est le début d’une longue enquête-thriller qui obligera celui-ci à frauder sa compagnie téléphonique, pirater différents BBS privés, négocier avec d’autres intelligences artificielles qui hantent le réseau, se connecter illégalement sur ARPANET, etc. Mais il s’agit là d’une véritable course contre la montre: un logiciel-virus créé pour détruire les intelligences artificielles comme Emilia fait de plus en plus de victimes parmi les intelligences alliées, détruisant un à un les BBS qui les hébergent et coupant du coup les ressources de l’utilisateur. Finalement, l’utilisateur retrouvera Emilia, mais celle-ci, après avoir déclaré son amour, décidera de se suicider afin de détruire avec elle le logiciel-virus malveillant, sauvant ainsi les dernières intelligences artificielles. Pour accomplir ce suicide, elle aura bien sûr besoin de l’aide de l’utilisateur, qui sera ensuite célébré comme un héros romantique tragique de la «grande crise» de 1988.

Digital: A Love Story est programmé sur Ren’Py, «a visual novel engine that helps you use words, images, and sounds to tell stories with the computer». Ren’Py n’a pas été conçu pour la programmation d’hypertextes à arborescences complexes. En effet, la lecture de Digital demeure linéaire, la progression ne déviant jamais du cours fixé par l’auteure. Les seuls «imprévus» surgissent lorsque l’utilisateur omet d’ouvrir un nouveau message ou de répondre à un message déjà reçu: il se retrouve alors figé dans le temps, incapable de progresser. L’intrigue reprend cependant son rythme normal dès que l’utilisateur accomplit l’action manquante. Si l’utilisateur ne traîne pas trop en cours de route, il faut environ deux heures pour lire l’entièreté de la nouvelle.

L’interface de l’œuvre reprend l’esthétique bleue du bureau Amiga. Christine Love a d’ailleurs essayé de reproduire le plus fidèlement possible les interactions nécessaires à l’utilisation d’un tel système d’exploitation: l’utilisateur doit lancer lui-même le composeur modem à chaque fois qu’il désire rejoindre un BBS, puis entrer manuellement le numéro à contacter et attendre que la connexion s’établisse. On lui demande aussi parfois de mettre à jour son système puis de redémarrer l’ordinateur ou d’installer des applications spécifiques pour accomplir des tâches informatiques diverses (trouver un mot de passe inconnu, prendre des notes, compiler des programmes, etc.). Si le dispositif peut devenir lourd par moments et donner l’impression de ralentir la lecture, il favorise néanmoins l’aspect immersif de l’œuvre: on se croirait bel et bien en 1988.

Il est possible à tout moment de sauvegarder une lecture en cours ou de revenir à une lecture déjà sauvegardée. Un panneau contenant différents contrôles permet aussi d’ajuster le volume de la musique et du modem, de passer en mode plein d’écran ou de changer de nom d’utilisateur. Il est à noter que la trame sonore est composée de pièces musicales chiptune/8-bit d’artistes comme radiantx, 4mat, Sanczo Zapiekanka, 8-Beat et Starscream.

Bien que Digital: A Love Story regorge de références aux cultures cyberpunk (William Gibson) et geek (Star Trek) ainsi qu’à l’histoire d’ARPANET, des BBS et des premiers réseaux de transfert de paquets, il ne s’agit pas là du cœur de l’œuvre. L’ensemble établit un contexte nostalgique intéressant et séduisant, mais c’est surtout l’intrigue sentimentale qui est mise de l’avant. Et c’est aussi là que Christine Love se démarque: Digital est une œuvre queer (Linzi, 595-598). Si Emilia est identifiée comme étant une intelligence artificielle féminine, rien ne permet de déterminer le sexe de l’utilisateur, si ce n’est le nom choisi par ce dernier. L’intrigue de Digital: A Love Story peut ainsi se lire autant comme une romance hétérosexuelle que comme une romance homosexuelle, ou même comme quelque chose d’un peu entre les deux. En effet, pourquoi ne pas imaginer une romance où le sexe de l’utilisateur demeure mouvant, indéterminé, inconnu même d’Emilia? La thématique queer/homosexuelle traverse d’ailleurs l’ensemble de l’œuvre de Christine Love, de Cell Phone Love Letter à don't take it personally, babe, it just ain't your story. Bref, même si le traitement des intelligences artificielles peut parfois sembler naïf (les interactions sont plutôt limitées et peu crédibles), il ne faut pas perdre de vue qu’il s’agit avant tout d’un prétexte pour explorer les mécanismes du cœur humain. Tout au long du récit, Christine Love multiplie d’ailleurs les références à Shakespeare, mettant encore plus en valeur l’aspect tragique-romantique de l’intrigue.

Digital: A Love Story se révèle au final être une œuvre pertinente sur la scène hypermédiatique pour plusieurs raisons: son traitement réaliste des environnements classiques de type Amiga, sa trame sonore chiptune/8-bit de qualité, son positionnement queer et son exploitation brillante des ressources offertes par Ren’Py pour la création de nouvelles interactives originales et accessibles. Avec Christine Love, la littérature hypermédiatique rejoint les amateurs de romans à l’eau de rose autant que les grands nostalgiques du cyberpunk et des BBS.

 

Pour citer
Gauthier, Joëlle. 20 août 2013. « Digital: A Love Story ». Fiche dans le Répertoire des arts et littératures hypermédiatiques du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/repertoire/digital-love-story-0>. Consulté le 19 octobre 2017.