Sur Poème Sale

L’influence du Web 2.0 dans la pratique éditoriale québécoise
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Est-ce que le Web est virtuel? En 2015, il nous est impossible de nier l’existence d’une réalité numérique, existence qui est tout aussi manifeste que celle du monde physique. Le sociologue américain Nathan Jurgenson utilise d’ailleurs l’expression «digital dualism» pour désigner notre fâcheuse tendance à opposer les réalités numérique et physique. Cette vision binaire est non seulement erronée, mais aussi préjudiciable à l’ensemble de l’épistémologie contemporaine. Ignorer l’interpénétration constante de ces deux réalités, c’est passer sous silence le changement de paradigme majeur provoqué par l’avènement de nouveaux médias. Amalgame du physique et du numérique, la réalité augmentée dans laquelle nous évoluons désormais ne nous a pas laissé indemnes et continue d’affecter notre manière de percevoir le monde. Il suffit de penser à notre expérience du présent, désormais teintée par les médias sociaux. De la conversation glanée au coin d’une rue au plat cuisiné maison, la réalité physique est désormais perçue en fonction de son potentiel archivable. Ainsi, l’apparition d’une véritable vision documentaire (Jurgenson, 2011) altère notre perception du monde, pour en faire saillir le futur statut Facebook, le tweet ou encore la photo Instagram parfaite. Mais de quelle manière la littérature québécoise témoigne-t-elle de ce changement de paradigme?

Les premiers exemples qui nous viennent en tête s'apparentent malheureusement à un mauvais film de science-fiction: expérimentations variées, littérature numérique et même interactive. Nos références se rapportent à un corpus plus ou moins accessible où l’«innovation» formelle et conceptuelle ont le mot d’ordre. Dans le milieu universitaire québécois, on parle de nouvelles formes de textualités. De la «code poetry» écrite en Java ou en HTML à la littérature générée par ordinateur, toutes ces «nouvelles» formes de textualités ont un arrière-goût futuriste anachronique. Si elles témoignent d’un changement de paradigme, elles le font aussi bien qu’un costume de robot en papier d’aluminium. C’est que ces formes de textualités prétendent à une nouveauté qu’elles n’incarnent pourtant qu’en surface. En effet, reproduire l’Oulipo version 2.0, réécrire Moby Dick en emojis ou bien composer un roman sur Twitter propose une vision de la littérature contemporaine qui ne rend pas tout à fait compte de la réalité augmentée postulée par Jurgenson, en plus de reproduire la dichotomie entre écran et papier. C’est d’ailleurs ce que l’artiste Artie Vierkant dénonce dans sa critique de l’expression «New Media». Il décrit celle-ci comme étant «[…] a mode too narrowly focused on the specific workings of novel technologies, rather than a sincere exploration of cultural shifts in which that technology plays only a small role.» (Vierkant, 2010)

Dans le cadre du colloque étudiant Littérature et résonances médiatiques qui a eu lieu en février 2014, Charles Dionne, cofondateur du blogue Poème Sale, livre une curieuse communication. Ayant pour titre «Poésie numérique – Langages informatiques et toute puissance de la forme», Dionne y aborde la «code poetry», qui en plus de proposer une exploration formelle, remet selon lui en question les codes classiques du livre. Sur Poème Sale, une plateforme éditoriale en ligne de poésie contemporaine, Dionne et son complice Fabrice Masson-Goulet insistent d’ailleurs beaucoup sur la liberté formelle qu’entraînent les plateformes numériques. Initiée en 2012 et décuplant sa présence Web sur Facebook, Twitter, Viméo et Instagram, Poème Sale publie régulièrement de la poésie «sale, sanglante et en lambeaux», en plus de comptes-rendus sur l’actualité littéraire et des essais. Instigatrice d’évènements littéraires, la plateforme prône la liberté des formes, par opposition à «la page trop rigide». Sur leur blogue, Dionne et Masson-Goulet concluent la brève rubrique dans laquelle ils explicitent la mission de Poème Sale par «Pas de forme. Pas de limite.», comme si ces deux acteurs cruciaux ne saisissaient que partiellement la nature du changement majeur qu’ils avaient initié en matière de publication littéraire au Québec. Car pour rendre compte des bouleversements littéraires, il faut chercher ailleurs. En effet, les transformations se trouvent peut-être moins au niveau du support et de la forme, que dans les modes de figuration de l’écrivain, de publication et de «consommation» de l’objet littéraire. Et ce n’est pas Javascript qui traduit cela.

Ce qui fait d’un phénomène littéraire comme Poème Sale un cas de figure idéal pour démontrer les transformations en littérature liées au Web, c’est que la plateforme numérique créée en 2012 est porteuse du «message» du Web et plus particulièrement, celui des médias sociaux. Comme l’a formulé il y a plus de 50 ans Marshall McLuhan, le message ne se situe pas dans le contenu, mais bien dans le média lui-même. Il s’explique en affirmant que «[…] le message” d’un médium ou d’une technologie, c’est le changement d’échelle, de rythme ou de modèles qu’il provoque dans les affaires humaines» (McLuhan, 1971: 24). Pour comprendre le message du Web, il faut concentrer notre étude sur la spécificité de ce dernier, qui est à elle seule contenue dans la particule «2.0», tendant elle-même à se faire remplacer par l’expression «médias sociaux». Ces deux expressions font référence à la dimension participative de la Toile. La culture de l’écran telle qu’on la connaît aujourd’hui repose en effet sur la figure du prosommateur, un néologisme issu de l’anglais prosumer. Ce dernier joue un double rôle central, en ce sens où il est à la fois consommateur et producteur de contenu. En effet, sur le Web, le contenu est en majeure partie généré par les usagers. Il suffit de considérer des sites comme Wikipédia et Google, qui reposent sur le crowdsourcing, ou encore des réseaux sociaux comme Facebook et on s’aperçoit rapidement que la logique de prosommation avancée par ces sites s’est solidement enchâssée à notre quotidien.

Suivant cette idée, une pratique littéraire adaptée à l’éthos du Web 2.0 serait elle aussi engagée dans une activité de prosommation. L’apparition d’une plateforme éditoriale comme Poème Sale, qui encourage le destinataire à devenir un prosumer, c’est là un des changements majeurs opérés par le Web 2.0. Ainsi, on n’y incite pas uniquement le public à y lire des œuvres, mais aussi et surtout à produire du contenu et ce, en soumettant ses propres textes ou en s’engageant activement au sein du milieu littéraire québécois. Citons le cas d’un poète Internet et éditeur américain d’à peine 27 ans, Steve Roggenbuck, dont la pratique littéraire est en ce sens exemplaire. En plus d’être invité un peu partout dans le monde, Roggenbuck a fait l’objet d’une importante couverture médiatique. Dans sa vidéo YouTube Internet Poetry Manifesto: How social media will spawn a major revitalization in poetry, Roggenbuck expose son programme poétique. Chez lui comme chez Poème Sale, le topos d’une poésie morte sert d’incitatif à sa «résurrection». Pour ce faire, Roggenbuck se présente comme l’exemple à émuler. Ainsi, si l’auditeur veut revitaliser la poésie morte, il doit faire comme le poète, c’est-à-dire: écrire. Ce dernier expose ensuite la marche à suivre afin d’être solidaire à la mission qu’il s’est fixée. Il s’agit d’écrire en utilisant les diverses plateformes du Web à son profit, pour propager son œuvre et sa pratique de façon virale. 

Dans son récent essai YouTube Théorie, Antonio Dominguez Leiva cite Jean Burgess qui affirme que «[l]a popularité qui rendrait certaines œuvres virales […] tiendrait de leur capacité à inviter à la participation et à gratifier la répétition et l’engagement durable”» (Dominguez Leiva, 2014: 32). Tout comme Poème Sale, une pratique littéraire ou éditoriale qui incite son public à la participation est donc gage d’un succès assuré. La dimension participative de la plateforme implique sa propension à générer l’imitation. Or, ce n’est pas nécessairement le contenu du blogue qu’on imite, mais plutôt l’idée qu’il sous-tend. L’idée véhiculée par Poème Sale est la suivante: la poésie contemporaine ne se trouverait plus dans les livres, mais dans nos tiroirs. C’est celle que l’on n’a jamais osé montrer à personne, celle qui est morte avant même d’avoir vu le jour, à cause d’un Appareil littéraire désuet et encrassé. Ainsi, à chaque fois que Poème Sale publie quelque chose, cette idée est réitérée. D’ailleurs, selon Burgess, l’œuvre virale est avant tout un médiateur d’idées. 

À l’évidence, une pratique éditoriale comme celle de Poème Sale a l’avantage de gagner en popularité (et en visibilité) et ce, en très peu de temps. Il n’est pas surprenant de constater qu’en trois ans à peine, Poème Sale récolte à l’heure où j’écris 2317 «J’aime» sur Facebook, presque cinq fois plus qu’une maison d’édition établie comme l’Hexagone, pourtant de 59 ans son aînée. Mais pourquoi tant de gens répondent-ils à l’incitatif que leur lance Poème Sale? Lorsque Charles Dionne et Fabrice Masson-Goulet citent Mathieu Arsenault en amont du blogue, ils prélèvent un passage du texte La relève et l’effondrement qui s’avère capital pour comprendre le succès de leur entreprise. La citation débute par «[…] en l’absence d’encouragement trop d’excellents auteurs se taisent et abandonnent avant même d’avoir commencé […]» (Arsenault, 2006: 4-5). Mais qui sont ces «excellents auteurs» restés muets? Pour les 2317 personnes qui ont cliqué «J’aime» sur Facebook, il s’agit peut-être d’eux-mêmes.

Si le lectorat répond si bien à l’appel, c’est qu’il est attrayant de se projeter dans la figure du poète incompris. Sans se limiter à la simple lecture d’œuvres poétiques, le prosumer se perçoit aussi comme un acteur sur la scène littéraire. Qu’il lise réellement les poèmes ou non, il consomme néanmoins le contenu culturel de manière hautement personnalisée. Une relation d’affiliation s’établit entre Poème Sale et son lectorat, qui se perçoit à la fois comme un lecteur, mais aussi comme un poète, voire même un mécène, un critique et un éditeur, puisque lui aussi peut partager et publier sur ses interfaces personnelles le contenu du blogue. Cette relation d’affiliation fonctionne un peu comme l’itération du canevas #JeSuisCharlie et il s’agit plutôt d’écrire #JeSuisPoèmeSale. Comme le souligne Amanda Hess dans son article «#IAm, The default mode of sharing solidarity in the hashtag era», cette relation d’affiliation fonctionne comme un selfie. Suivre Poème Sale sur les réseaux sociaux et y «participer», cela aurait l’avantage d’attirer l’attention non seulement sur la cause supportée, mais aussi, et surtout sur l’individu qui la supporte.

Et c’est en cela que Dionne et Masson-Goulet innovent en matière de publication québécoise et non pas véritablement en proposant de nouvelles formes. S’ils n’arrivent pas à l’expliciter tout à fait, c’est qu’ils ont peut-être compris le message des médias sociaux intuitivement, et ce, avant même que Poème Sale n’existe. Lorsqu’on a intériorisé l’éthos du Web 2.0., il s'avère en effet difficile d’en dégager les effets marquants.

Pour citer
Cheyenne, Daphné. 2015. « Sur Poème Sale ». Dans les Ponctuels du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/ponctuels/sur-poeme-sale>. Consulté le 30 mai 2017.