Furniture Porn ou la pornographisation des meubles

Détournements ludiques et dérives fantasmatiques sur le Web
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Du grec pornographia, qui signifie littéralement «peinture-de-prostituée» (Quignard, 1994: 14), la pornographie a connu, au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, un essor phénoménal, surtout grâce aux progrès technologiques d’une société de consommation et de désir en expansion. D’ailleurs, «depuis le milieu des années 1990, nous assistons au recours fréquent, dans les médias en général et la publicité en particulier, aux stéréotypes visuels de l’industrie cinématographique classée X» (Deleu, 2003: 11). Il s’agit d’un phénomène social qu’on peut aisément relier à ce désir de consommer les images: «quand l’animal se rend compte qu’il s’agit d’une image, il s’en désintéresse totalement. Or l’homme est un animal qui s’intéresse aux images une fois qu’il les a reconnues en tant que telles. […] Il s’intéresse aux images une fois qu’il a reconnu que ce ne sont pas des êtres véritables» (Agamben, 1998: 66). Symptôme d’une dépendance à la mimésis, la croissance de la consommation des images témoigne de la fuite de l’homme social hors de lui-même, explorant le régime du fantasme: «Nous vivons à nu, sans pare-excitation, dans le ressac perpétuel des images mêlées aux impressions fugaces» (Saint-Germain, 2003: 3). Et quelle évasion fantasmatique plus tentante que celle que propose l’imagerie pornographique, notamment dans le monde virtuel aussi libre qu’anonyme du cyberespace? On se souviendra de cette chanson moqueuse de la populaire comédie musicale parodique Avenue Q, qui s’intitule avec éloquence «The Internet Is For Porn» – un air abondamment repris dans diverses vidéos amatrices sur la Toile.

Au fil des années, et même avant l’ère Internet, l’industrie pornographique a cultivé une abondance de clichés, de scénarios répétitifs, de fantasmes, voire de monstrations paraphiliques (Pipe, 2011: 234-237), à un point tel que le matériel porno est devenu la cible de moqueries et de caricatures, comme en témoignent les porn parodies de séries ou de films déjà existants, et a donné naissance à des shock sites viraux, tels que Lemonparty.org, 2 Girls 1 Cup ou le fameux Goatse.cx. Bien que moins sensationnel, le cas de Furniture Porn, un site Web de navigation à choix multiples créé en 2000 par le collectif humoristique The Van Gogh-Goghs1 et proposant des mises en scène pornographiques entre des pièces de mobilier, s’inscrit aussi dans cette dérive de la représentation du sexe sur Internet.

Devant la nature insolite de ce site Web, il est à se demander ce que révèlent les images d’un tel projet. Que veulent-elles dire, si l’on ne peut les dissocier de l’imaginaire pornographique et de ses codes dans le cyberespace? Dans La Pornographie et ses images, Patrick Baudry relève un double sens à l’imaginaire en rapport avec ce qu’il appelle la «narration de la sexualité». Pour lui, l’imaginaire est d’abord «ce qui comprend l’imaginal (le jeu organisé d’images), tel qu’il se trouve agencé dans un ensemble typique de représentations» (Baudry, 1997: 33), mais aussi le «registre complexe de fantasmes, du non réalisé, de l’imaginé tel qu’il peut renvoyer à l’utopie (l’amour libre, le happening total) ou à l’actualisation de rêves et de cauchemars sociaux» (35). En d’autres mots, l’imaginaire sous le signe du X se développe à partir de cette rencontre entre l’ensemble des représentations imaginées et l’ensemble des productions fantasmatiques non représentées. Nous chercherons donc à montrer que la «pornographie mobilière» de Furniture Porn engage un repositionnement à la fois ludique et critique par rapport à l’expérience voyeuriste de la pornographie en ligne, et ce par la construction d’un imaginaire mimétique fondé sur le détournement partagé entre le canularesque et le parodique, imaginaire qui se décalque expressément de codes et de stéréotypes récurrents dans l’univers fantasmatique du porno.

Préliminaires: ludisme dans le péritexte d’ouverture

Avant d’entrer dans le vif du sujet, rappelons qu’un site Web renferme une quantité phénoménale de codes et de conventions à comprendre et à maîtriser afin d’y naviguer. L’exercice apparaît ainsi analogue à la lecture d’un livre, et c’est sous cet angle que Jean-Philippe Dupuy, dans «Structure de la page Web: texte et paratexte» (2008), rend compte de la complexité des systèmes sémiotiques du texte sur la Toile. Il y traite de la paratextualité et y catégorise ses principaux éléments dans le contexte de la page Web (id.: 34) en s’inspirant du travail de Gérard Genette sur la définition et la classification du paratexte littéraire. Rappelons que ce dernier correspond à ce qui apparaît en marge du texte et qui le concerne, en totalité ou en partie. Il comprend l’épitexte, situé à l’extérieur du texte matériel (de la publicité, un entretien, une correspondance, un journal intime, etc.), et le péritexte, situé à l’intérieur du texte matériel (le titre, l’intertitre, la préface, la postface, les avertissements, la date et le lieu d’édition, les illustrations, la table des matières, etc.) (Genette, 1982). Qu’il soit d’ordre auctorial, éditorial ou même lectorial – comme l’ajoute Dupuy, en raison du caractère interactif de la navigation Web –, l’appareil paratextuel, et plus particulièrement le péritexte, «qui entretient avec le texte des relations plus étroites, remplit deux fonctions distinctes: informer le lecteur et lui permettre d’agir» (Dupuy, 2008: 32). En somme, il assume essentiellement une fonction pragmatique en renseignant le lecteur ou l’internaute, en modulant ses attentes, et en agissant sur sa condition de réception – et donc sur son imaginaire.

Le paratexte d’un site Web pornographique représente un système de codes particulièrement efficace afin de diriger et de façonner l’expérience de l’internaute dans la consultation du contenu qu’on lui propose. À l’instar de la plupart des sites XXX, Furniture Porn exige d’entrée de jeu le consentement du visiteur en lui donnant à lire des notices d’avertissement, ces mentions préliminaires qui, sous des motifs légaux, annoncent la nature du contenu à venir de même que les conditions préalables pour accéder au site. Même sans s’y attarder, il est presque impossible ne pas constater une sérieuse dose d’humour aux portes de Furniture Porn. À la suite du provocateur «Enter… unless you’re an enormous wuss» sur la première page, sept notices signalent à l’internaute ce à quoi il doit agréer avant d’accéder au site Web. La première notice stipule qu’en cliquant sur «Enter», le visiteur admet n’être qu’un «computer nerd […] too scared to go inside a store and buy real pornography». Ce commentaire va dans le même sens que la sixième notice, selon laquelle le visiteur reconnaît qu’il a été bien averti et qu’il accepte d’accéder à des textes et à des images de nature explicite pouvant être considérés comme offensants, tout cela parce qu’il n’est qu’un «sick puppy». Un jugement moqueur est porté sur la démarche anonyme du consommateur de porno, bien isolé dans l’univers virtuel de son choix. Si la blague fait son effet, c’est peut-être parce qu’un stigmate colle à l’industrie du X où l’évasion est si facile. Or, cela est tout à son avantage, comme l’entend l’essayiste Claude Saint-Germain lorsqu’il commente l’évasion voyeuriste dans l’imagerie pornographie via Internet:

La pornographie révèle la nature intime, véritable, de la société de consommation qui n’a de finalité justement que dans l’apothéose pornographique. […] Cette recherche acharnée de dominance, l’invincible pauvreté à ne trouver d’issue à son être qu’au travers des fenêtres en trompe-l’œil que constituent les orifices d’autrui. […] En matière de pornographie, l’interdit de montrer ou la punition d’avoir vu n’ont que des effets aphrodisiaques. (2003: 64)

Puisque l’internaute à la recherche de pornographie peut facilement s’éviter une visite au sex-shop en quelques clics de souris, ni vu ni connu, c’est sans doute cette «invincible pauvreté» que pointe du doigt la première notice d’avertissement. Celle-ci ne vient donc pas que remplir sa fonction légale, elle se prononce aussi sur l’accessibilité du porno sur Internet, qui instaure un climat propice à la consommation de l’interdit et des extrêmes sexuels tels que le sexe entre meubles proposé sur Furniture Porn. En fait, l’aspect légal des notices d’avertissement tend à s’effacer sous l’enrobage de plaisanteries qui les caractérise: on y parle par exemple de l’importance de recycler de façon bien ordonnée avec un mineur ou de l’accès interdit aux figures d’autorité judiciaire, et on verse même dans l’autodérision: «I acknowledge that me, myself, and I, are, is and am solely responsible for being aware of, abiding by, all conditions of access, including any changes, and agree to read these terms in their entirety prior to each access of this site no matter how unfunny they become» (nous soulignons). La supercherie devient alors assez évidente. Les deux choix qui s’offrent ultimement au visiteur – soit entrer, soit décliner l’offre – sont éloquents en ce sens: «Yes! I want to see hot, triple XXX chair-on-chair action!», ou bien: «No. I am a [sic] easily offended doofus. Please get me out of here.» À force de mélanger mentions légales et plaisanteries, le péritexte fournit plusieurs indices préliminaires afin d’amener l’internaute à comprendre que ce site Web ne se prend pas au sérieux.

Peut-on alors parler de canular dès qu’un tel projet expose ici et là ses ficelles? Selon Jean-Pierre Saez,

canuler consiste à créer, par goût du jeu, des récréations inattendues, à construire des situations, en toute imprudence éventuelle, à faire spectacle pour mieux exhiber ironiquement la nature spectaculaire de la victime choisie. Par là même on voit que l’art du canular, qui est un art du détournement, mobilise les schémas de pensée. (1999: 11)

Même sans avoir abordé le contenu principal de Furniture Porn, nous pouvons déjà noter que son amusant péritexte d’avertissement tend à illustrer cette thèse, dans la mesure où il oriente les attentes de l’internaute et fait appel à son discernement pour saisir l’ironie: «I unterstand that by clicking “enter” below I agree to all of the above, even the stuff that contradicts itself.» Ainsi, dès son entrée, l’internaute perd sa condition initiale de simple visiteur dans le mot de bienvenue:

Welcome to the HOTTEST site on the Web for hardcore furniture action! If you’re ready to see some hot, horny home furnishings get their freak on then you’re in the right place!! You won’t believe what our furniture will do! It’ll make you pop your springs and throw your pillows!!

Même si, en réalité, l’internaute n’a rien d’un amateur de pornographie mobilière (encore faut-il se demander si le public cible est de nature humaine ou, justement, mobilière), les énoncés incitatifs de Furniture Porn font de tout visiteur un consommateur auquel on prête des intentions, de manière à justifier l’existence de l’imagerie fantasmatique insolite qu’on y retrouve. Un site porno existerait-il sans son public? Si non, pourquoi ne pas lui inventer un public cible? Du coup, même si le visiteur n’adhère pas à ce fétiche, l’internaute constitue une figure de consommateur potentiel systématiquement intégrée dans le petit jeu canularesque du site Web.

Puisque Furniture Porn consiste en un répertoire d’échantillons d’images pornographiques («free hot samples!!!!», comme indiqué sur le site) mettant en scène des pièces de mobilier, il importait sans doute, dans la même veine ludique, de produire un site Web à l’image des premiers sites pornos qui ont très tôt ouvert la danse2: son graphisme est pauvre, négligé, mal organisé, bref digne d’un débutant. Cette œuvre hypermédiatique présente en outre un assemblage de catégories comme on peut en retrouver sur les sites X: «all amateur seating»; «the bondage seat»; «the office party»; «hot outdoor action» (nous soulignons)… Et chaque catégorie est accompagnée d’un message qui ne manque pas de sous-entendus sexuels, comme: «Check out these hot lounge chairs do anything but lounge! Better get that garden hose!» À cela s’ajoutent, sur le plan épitextuel, des forums anonymes où les visiteurs peuvent laisser leurs impressions (deux catégories: «Funiture Porn Rocks!» ou «Furniture Porn Sucks!»), des nouvelles concernant de faux débats éthiques à propos de la pornographie mobilière, des témoignages douteux, divers bandeaux publicitaires de sites trompeurs tels que Knob Lovers ou the CabinetCave, de même que des hyperliens qui conduisent à d’autres projets Web semblables: Brush Porn, Fast Food Fornication ou ilovenudecats.com3, par exemple. En plus d’élargir les limites d’un imaginaire de la pornographie mobilière, les composantes du paratexte laissent penser qu’il est devenu possible d’inscrire tout objet du quotidien sous le signe du cyber-porno. Par conséquent, non seulement l’ensemble du paratexte vient en appui au répertoire d’images de Furniture Porn, mais ses éléments, inspirés des dispositifs paratextuels du porno en ligne, donnent l’impression que la pornographie mobilière occupe une place réelle dans l’imaginaire pornographique, qu’elle s’y inscrit naturellement. Le paratexte du Web constitue ainsi un lieu périphérique de choix où peuvent s’opérer divers détournements ludiques afin de consolider un imaginaire sexuel déjanté et de moduler l’horizon d’attente de l’internaute.

Corporalité mobilière et réception de son imagerie porn

Toutefois, l’art du détournement n’est pas exclusif au canular et relève également du genre parodique. D’un point de vue pragmatique, la parodie «est un processus intégré, structural et modélisant qui reprend, répète, invente et transcontextualise des œuvres d’art existantes»; et d’un point de vue structuraliste, elle «est le détournement (ou la déformation) de la lettre d’un texte (ou d’un hypotexte) au moyen d’une transformation minimale, ludique, non-satirique [sic]» (Thomson, 1986: 14). Mais qu’en est-il si notre sujet ne vise ni un texte précis, ni une œuvre d’art, mais plutôt la représentation pornographique sur le Web en général? Nous allons maintenant explorer comment l’imagerie des mises en scène de Furniture Porn résulte d’une transcontextualisation ludique de fantasmes sexuels «pornographiés» et comment elle se reconnaît.

Le détournement majeur, bien entendu, concerne la substitution d’acteurs humains réguliers par des pièces de mobilier. Cette audace, bien différente de celle de la plupart des porn parodies ou autres productions outrancières, a des répercussions sur certains processus cognitifs non négligeables lors de l’acte de spectature4, notamment celui de la simulation, tel que théorisé par le philosophe américain Alvin I. Goldman. Il énonce sa thèse de la simulation comme suit: «Mental Simulations Are Used to Answer Third-Person Mindreading Questions: People often use mental simulations or attempted mental simulations to answer questions (from beliefs) about other people’s mental states» (2008: 39). En outre, ce processus peut s’activer – souvent inconsciemment – en mode «off-line», c’est-à-dire lorsque le sujet se déconnecte de ses propres croyances et désirs afin d’imaginer les motivations comportementales des autres. Theodore Bach, professeur en philosophie, a utilisé cette idée de simulation pour étudier la réception de la pornographie: d’après lui, le consommateur de pornographie, au cours de son visionnement, reçoit une abondance de données qui lui permettent de produire des données hypothétiques impliquant son intégration mentale dans les ébats sexuels qu’il voit. Ce mode «élimin[e] toute créativité et tout processus cognitif spécifiquement nécessaire à cette étape imaginative initiale» (2011: 83). D’ailleurs, le processus de simulation s’opère même si la réalité représentée ne correspond pas au niveau de réalité du consommateur. Bach donne l’exemple d’un adolescent qui peut tout à fait «simuler être le patron avec sa secrétaire», parvenir à s’intégrer au fantasme, au jeu de séduction, et ce sans chercher à comprendre l’état mental des personnages (id.: 83-85). Ce travail n’impliquerait donc pas tant une identification à un ou plusieurs personnages qu’une diminution de tout effort d’imagination (puisque les images sont montrées), alors que le consommateur se projette dans l’activité fantasmatique d’autrui. C’est ainsi qu’au visionnement des images de Furniture Porn, il est possible pour le spectateur de concevoir des motifs aux comportements sexuels de meubles en action, même s’il n’en tire aucune excitation. Or, le recours à la simulation cognitive s’opère cette fois de façon plus consciente, moins naturelle, puisque la substitution de la chair humaine par des matières inanimées impose une mise à distance du spectateur devant ce qui est représenté. S’il y a processus de simulation chez le spectateur, c’est que de telles images, aussi loufoques soient-elles, suivent des trames et des stéréotypes que l’univers pornographique a rendus compréhensibles, ce que viennent d'ailleurs confirmer les courts textes descriptifs des photoromans.

Cela nous amène à nous pencher sur la reconnaissance du détournement à travers les mises en scène pornographiques de Furniture Porn. Bien qu’il soit plus facile de reproduire l’acte sexuel de façon intelligible à l’aide d’objets inanimés tels que des figurines, des poupées ou d’autres objets modélisés d’après le corps humain, la correspondance à la corporalité humaine s’établit d’abord par la forme du mobilier choisi. Les fauteuils et les chaises ont généralement eux aussi des jambes (les pattes), un dos (le dossier), un giron (le siège) et des bras (les accoudoirs). Par exemple, il a été possible de créer l’impression de genoux sur le fauteuil mis en vedette dans le photoroman «The Bondage Seat». Au fait, notons qu’aucun type de meuble autre que le siège n’est utilisé pour figurer dans les scènes pornographiques de Furniture Porn, ce qui montre curieusement à quel point le giron peut être associé à l’humain (ce sont seulement les bandeaux publicitaires qui permettent d’élargir cet imaginaire pornographique bien spécial, avec des poignées de tiroir ou des tiroirs coulissants qui imitent les va-et-vient coïtaux). Dans le seul film pornographique du site Web, les deux fauteuils qui s’enfuient sur le toit d’un immeuble pour s’envoyer en l’air sont même habillés. Pour passer à l’action, le fauteuil «masculin» enlève son coussin, comme on homme enlève son pantalon, puis relève le drapé du fauteuil «féminin», comme s’il s’agissait d’une jupe. Ainsi, les fauteuils et les chaises possèdent une sorte de schéma corporel humain, certes figé, mais tout de même suffisamment évocateur, notamment lorsqu’ils sont placés les uns par rapport aux autres dans un environnement spécifique (par exemple dans un bureau, pour le fantasme de la secrétaire, ou bien dans une cour arrière, pour celui du sexe extérieur).

Alors que la corporalité humanoïde rudimentaire du mobilier peut reproduire tout un éventail de pratiques, de positions et de relations sexuelles, le style du mobilier contribue également à la personnification des fauteuils. Dans l’exemple du photoroman intitulé «The Office Party», on y reprend le cliché suivant: une secrétaire essuie un refus d’embauche dans le bureau d’un homme d’affaires, mais bénéficie du réconfort de ce dernier pour assouvir ses pulsions sexuelles. Les personnages sont très typés: le patron, un imposant fauteuil noir en cuir; la secrétaire, un fauteuil blanc de style victorien. C’est le même principe pour le photoroman «All amateur seating!!!». Le paratexte donne une description assez juste du genre de personnages en scène: «Lance, a virile overstuffed armchair. Debbi, a horny pink baroque beauty.» La reprise des stéréotypes sexuels homme/femme est ici manifeste. Et dans le photoroman intitulé «Chairlie’s Angels», trois chaises de tournage évoquent explicitement les trois actrices du célèbre film hollywoodien ici parodié. Il devient donc apparent, avec Furniture Porn, que la représentation pornographique résiste malgré tout à la substitution d’acteurs par des objets moindrement humanoïdes, dès lors qu’ils en reprennent les caractéristiques dominantes, puisque leur nature très typée trahit à la fois une simplicité et une artificialité aisément reproductibles.

Mais malgré la reconnaissance de la dimension humaine de l’objet mobilier, il semble difficile d’imaginer le travail cognitif du consommateur s’épanouir dans la simulation. Est-ce qu’une personne peut véritablement canaliser ses pensées sur les états mentaux de meubles en action, de surcroît pour en soutirer quelque jouissance? S’il est tentant de répondre par la négative, au fond, il n’en est rien. Car cette question, en se posant, en soulève une autre: celle de la paraphilie, concept générique qui concerne toute attirance ou stimulation sexuelle atypique. Depuis l’ère du Web, les déclinaisons paraphiliques ne cessent de repousser leurs propres limites. La question de la paraphilie sur la Toile reste en effet d’actualité, notamment avec l’univers virtuel tridimensitionnel Second Life. Matthew Brophy fait remarquer que «les environnements virtuels proposent tout type de perversions sexuelles que les utilisateurs ne pourraient pas, ou plus difficilement, rencontrer ailleurs. Du coup, ces environnements sans limites tendent à normaliser ce genre de déviances» (2011: 245-246). Et avec des créations comme Furniture Porn, on peut remarquer que le Web permet non seulement d’explorer divers fétiches sexuels, mais aussi de mettre en lumière la prolifération de pratiques paraphiliques qui se réinventent et se cristallisent sans cesse grâce à Internet. Qu’il s’agisse de Furniture Porn, de Brush Porn ou de Fast Food Fornication, de telles œuvres hypermédiatiques présentent des imaginaires fantasmatiques qui non seulement suivent des canevas pornographiques reconnaissables, mais fétichisent essentiellement l’acte sexuel entre des objets que le travail de simulation anthropomorphise. De tels sites Web s’attachent ainsi à parodier cette recherche des limites de la représentation pornographique du sexe, une recherche effrénée que l’on reconnaît dans l’engouement pour les déviances sexuelles qui prend sans cesse de nouvelles proportions dans le cyberespace.

Mise à nu du déjà su pornographique

En dépit de l’humanisation des fauteuils très présente dans Furniture Porn, on y retrouve aussi à l’inverse une chosification fort significative des personnages, du fait que le travail de simulation ne peut suffire à évacuer efficacement le décalage entre les conditions de réception par l’internaute et la représentation pornographique d’actes sexuels entre meubles. Devant une telle insuffisance de la simulation, l’attention se porte sur la réification des personnages, laquelle insiste sur l’invraisemblance de certains schèmes fantasmatiques qui s’imposent dans l’imaginaire pornographique. L’exemple du triolisme entre des chaises de tournage est probant: toutes trois prennent plaisir à s’enduire mutuellement d’huile puis finissent rapidement par se découvrir un penchant pour des pratiques sexuelles lesbiennes. Le scénario ne tient qu’en quelques lignes, et l’excitation dépeinte atteint néanmoins son paroxysme. L’expérience voyeuriste est ainsi conditionnée par cette imagerie chosifiante qui détourne l’érotisme – même avéré – de la mise en scène pornographique, ce qui expose la maniabilité de ces fantasmes pourtant préconstruits, déjà connus, déjà convenus, car potentiellement excitants, mais dont la crédibilité, au final, ne tient pas tant à l’efficacité du scénario qu’aux personnages eux-mêmes. En ce sens, ces derniers sont des véhicules de fantasmes. Il suffirait de remplacer les chaises en action par de superbes jeunes femmes que le photoroman gagnerait davantage d’admirateurs. Si le remplacement d’êtres humains par du mobilier trouble le fantasme et sa réception, Furniture Porn exploite et travestit néanmoins un interdit pornographique aisément reconnaissable. Patrick Baudry affirme d’ailleurs à cet égard que:

le porno fait voir du déjà su. La seule différence qu’apporterait le film pornographique serait, tautologiquement, qu’il montre ce qui ne se montre pas d’ordinaire. En somme il est lui-même vecteur de sa nouveauté. Il n’apporte rien sauf sa production, qui produit cet apport, mais sans surprise. (1997: 100)

Si l’industrie du porno adhère si bien à la récurrence de scènes fantasmatiques reproductibles, contrefaire ce «déjà su» en le déployant dans un imaginaire fantaisiste de meubles sexualisés  le montre sans mal. Le détournement opéré implique donc, dans le cas étudié, un travail cognitif qui reconfigure radicalement l’acte de spectature et remet en question une industrie de fantasmes qui, au fond, ne se renouvelle qu’en donnant à voir ce qu’elle a toujours donné à voir.

Furniture Porn parvient à montrer à quel point il est facile de suggérer une activité sexuelle quelconque, quels qu’en soient les acteurs. Cependant, son exploitation assumée des stéréotypes pornographiques, combinée à une amusante réification des acteurs, permet d’établir un imaginaire propre dont l’imagerie interroge cette industrie du sexe qui tantôt se répète (avec des clichés fantasmatiques), tantôt va «trop loin» (avec la profusion de pratiques paraphiliques sur la Toile), ce qui revient finalement au même. Ce site Web joue donc avec la dérive de l’imagerie pornographique commerciale où tout est permis afin de mettre en relief la représentation chosifiée des personnages, qu’ils soient humains ou non, dans la mesure où ils permettent essentiellement de produire des scènes fantasmatiques consommables.

D’aucuns ne sauraient nier l’influence massive qu’ont eue les nouvelles technologies de communication sur la croissance exponentielle de l’industrie du porno et sur la sexualisation des rapports sociaux. Le site Web Furniture Porn constitue un exemple intéressant de projet hypermédiatique qui, dès le tournant du XXIe siècle, s’est amusé avec les fantasmes pornographiques en ligne afin d’appréhender différemment la consommation. Entre parodie et canular, cette œuvre aux allures pornographiques modélise une façon ludique d’imaginer la mise en scène du sexe grâce au répertoire imagé qu’elle décalque de l’imaginaire de la pornographie. Sans avoir couvert tout l’appareil paratextuel de Furniture Porn ni même établi une mise en parallèle avec d’autres projets semblables, nous avons tout de même montré que les éléments textuels en périphérie d’un tel site Web contribuent à jouer avec les conditions de réception qui informent l’internaute dans son interprétation de l’expérience voyeuriste face au porno. Les divers dispositifs qui composent l’outillage paratextuel de cette œuvre numérique – comme les forums, les nouvelles fictives et les fausses publicités – permettent d’affermir un imaginaire fantasmatique qui déborde de l’imagerie illustrée, ce qui l’enrichit du même coup. En revanche, celle-ci demeure tout de même révélatrice de la dérive fantasmatique engendrée par l’industrie du X. Une chosification aussi littérale des acteurs fait entrave au processus cognitif de la simulation: si le travail de réification fait montre de sa propre étrangeté, elle expose surtout, en parallèle, l’absurdité des fantasmes préconstruits, déjà vus, déjà consommés, qui continuent de circuler plus ou moins différemment dans cet univers des extrêmes. Furniture Porn fait ainsi partie de ces œuvres hypermédiatiques ludiques qui reposent sur le détournement non pas d’un texte ou d’une œuvre, mais d’un imaginaire en constante mutation, de manière à remettre en perspective avec humour l’expansion et la consommation de la réalité dominante sur la Toile qu’est la cyber-pornographie. «The Internet Is For Porn», chantaient-ils…

Pour citer
Bouchard, Cassy. 2014. « Furniture Porn ou la pornographisation des meubles ». Dans les Ponctuels du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/ponctuels/furniture-porn-ou-la-pornographisation-des-meubles>. Consulté le 18 octobre 2017.