#CatsOfDjihad, selfies et Instagram: la photographie mobile des djihadistes

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L'arrivée au tournant du XXIe siècle des cameraphones et autres appareils mobiles dotés de capacités de captations photographiques s'est accompagnée d'une explosion de la production de photographies. Captées à l'aide d'appareils personnels et miniaturisés, ces images présentent généralement des scènes issues de l'intime et du vécu quotidien. Ce phénomène, connaissant une résonance mondiale, a su transformer en quelques années à peine les pratiques photographiques de masse.

Les djihadistes combattant en Syrie, en Iraq ou ailleurs dans le monde n’échappent pas à cette tendance. Leurs pratiques photographiques se sont également vues transformées par l'émergence de ces nouvelles technologies. Dans le cadre de ce ponctuel – tiré de ma présentation au Speed Colloque #culturemobile: Imaginaires et pratiques de la culture mobile – je compte proposer une vision exploratoire de ces nouveaux rapports à l'image et à la production photographique des djihadistes du Moyen-Orient.

Le Djihad 2.0

Il est possible de postuler que les djihadistes (terme flou désignant les terroristes inspirés par une lecture violente du Coran) ont effectué, dans les dernières années, un passage vers une ère du Djihad «2.0».

L'époque des images de basse qualité, captées sur bande VHS puis rediffusées dans les médias mainstream serait selon toute vraisemblance révolue. La norme, chez les djihadistes, serait maintenant la production d'images en haute-définition. Captées à l'aide d'appareils professionnels ou encore de smartphones, celles-ci sont maintenant diffusées par l’entremise des divers réseaux sociaux.

Dans son article, The "New Djihadists" and the Visual Turn from alQa’ida to ISIL / ISIS / Da’ish, Attila Kovacs (2014) effectue cette distinction entre anciens (alQa'ida) et nouveaux djihadistes (ISIS). Ceux-ci pourraient notamment être différenciés sur la base de leur production visuelle. Les nouveaux djihadistes proposent une pléthore d’images beaucoup plus sophistiquées, mobilisant un savoir-faire technique et une certaine sensibilité esthétique.

Les images produites et diffusées par l'État Islamique (le plus important groupe djihadiste contemporain) se démarquent en effet par un certain degré de compétence. Nombres d'articles ont d'ailleurs été écrits vantant la qualité des images produites par ce groupe (Becker, 2014; Keating, 2014; Rose, 2014).

Totalement imprégné de la culture du Web 2.0, dont ils récupèrent la majorité des codes, le «tournant visuel» (Elkjer Nissen, 2014) des nouveaux djihadistes est principalement marqué par une esthétique léchée et une décentralisation de la production d'images. Reposant sur l'utilisation d'appareils de type smartphone et la diffusion sur divers réseaux tel Instagram, cette décentralisation se distingue par l’émergence de diverses formes de production «bottom-up» (Elkjer Nissen, 2014) des images. C'est-à-dire que les individus composant le groupe peuvent, de leur propre initiative, produire et diffuser du matériel visuel.

Ces images s'inscrivent dans une stratégie de recrutement plus large, notamment en glorifiant la «guerre sainte» et ses combattants (Diab, 2015). Il est également possible d'y voir une forme d'auto-documentation et d'expression personnelle. Nombre de ces images documentent en effet le quotidien des djihadistes, présentant des images d'une telle banalité qu'on pourrait difficilement les rattacher au conflit dans lequel elles se situent. Les scènes captées par les combattants couvrent une vaste gamme de sujets somme toute triviaux. Ceux-ci prennent plusieurs formes tel que des repas ou encore des scènes de fraternité et de détente, comme une baignade entre militants.

Cette documentation photographique du quotidien des combattants passe également par un processus de catalogage des objets dont ils s'entourent. Si les armes sont à l'honneur, les appareils de type smartphone sont également très populaires, attestant du contexte mobile et 2.0 dans lequel sont produites ces images.

Les djihadistes ne semblent pas épargnés par l'engouement planétaire que connaît la réalisation d'égo-portraits (selfies). Si certains d’entre eux offrent un regard presque fraternel sur la guerre sainte, d'autres sont plus violents et rappellent plutôt la barbarie du conflit. C'est le cas notamment d’un djihadiste diffusant une photographie de sa main ensanglantée sur Facebook en annonçant «sa première fois!» On devine alors que l'image documente et célèbre sa première victime.

L'aspect le plus surprenant dans la production photographique des djihadistes reste sans doute la mouvance #CatsOfDjihad. Utilisé principalement sur les réseaux Twitter et Instagram, ce hashtag rassemble des photographies des compagnons félins des combattants djihadistes parés d'armes diverses.

Réseaux et médias sociaux: un front virtuel

«In the wired age, "Twitter bombs" that spam feeds with militant propaganda are as much a part of the modern djihadi’s arsenal as bullets.» (Kwong, 2014)

Comme le résume le journaliste Matt Kwong, la présence virtuelle qu'occupent les djihadistes par leurs images sur les réseaux sociaux et de partage d'images constitue un nouveau front à la guerre sainte menée par ceux-ci. Partie intégrale du Djihad 2.0, la diffusion d’images sur les divers réseaux par les djihadistes peut être vue comme une cyber-bataille livrée à l’Occident.

En offrant un discours se voulant positif sur le djihad et les djihadistes, ils permettent ainsi d'assurer le recrutement de nouveaux combattants qui viendront éventuellement renforcer les armées de l'État Islamique et autres groupes du genre.

En mettant de l'avant un contre-discours à la présentation faite de la guerre sainte au Moyent-Orient, ces images permettent également à l'État Islamique et aux autres groupes djihadistes de s'approprier une certaine légitimité. Ainsi, elles deviennent des munitions dans la guerre de propagande opposant les djihadistes à l'Occident et ses alliés.

Le théoricien et officier militaire prussien Carl von Clausewitz avait théorisé la guerre totale comme une mobilisation de toutes les strates d’une société dans le but de servir à l’effort de guerre. Suivant cette définition, il serait possible de voir la photographie des djihadistes, se déployant dans le cyberespace, comme l’ouverture par les nouvelles technologies mobiles d’un nouveau front dans ce conflit.

Pour citer
Cormier, Jasmin. 2016. « #CatsOfDjihad, selfies et Instagram: la photographie mobile des djihadistes ». Dans les Ponctuels du Laboratoire NT2. En ligne sur le site du Laboratoire NT2. <http://nt2.uqam.ca/fr/ponctuels/catsofdjihad-selfies-et-instagram-la-photographie-mobile-des-djihadistes>. Consulté le 17 novembre 2017.