« Où sont les femmes ? » : L’intertextualité comme archivage d’une filiation politique féminine

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Comment oseraient-elles parler de ce qu’elles savent? Les mots pour le dire, les mots véritables, les mots du commencement, ceux de la naissance, sont tous honteux, laids, sales, tabous. Car leur intelligence profonde vient du sang, de la merde, du lait, de la morve, de la terre, de la sueur, de la chair, des jus, de la fièvre. Elles ne savent pas exprimer ce qui va de tout cela au bonheur, à la liberté, à la justice, dont elles ont pourtant un savoir essentiel.

C’est pour elles que j’ai envie d’écrire, j’ai envie de leur passer des mots qui seront des armes.

Marie Cardinal, Autrement dit

Evelyne Ledoux-Beaugrand, dans l’essai Imaginaires de la filiation. La mélancolisation du lien dans la littérature contemporaine des femmes1 a tenté de répondre à la question de Marie Cardinal: «Comment oseraient-elles parler de ce qu’elles savent ?». Cette dernière rappelle qu’au Québec comme en France, le tournant des années 1990 a ouvert la porte à ce que plusieurs ont désigné comme une «nouvelle génération» d’écrivaines féministes. Si les écrivaines et les penseures des années 1970 et 1980 ont établi une rupture avec leur héritage, il semblerait que la génération d’auteures des années 1990 a, au contraire, proposé une réactualisation de l’Histoire et de cet héritage que leurs prédécesseures avaient écarté menant vers de nouveaux discours féministes. En effet, Ledoux-Beaugrand voit chez les auteures des années 1970 et 1980 un modèle d’écriture qui se construirait autour d’un imaginaire de la sororité, rompant ainsi tous liens avec l’héritage des générations antérieures et avec les liens familiaux. Les auteures ayant été publiées dans les années 1990 auraient, pour leur part, bénéficiées du riche héritage littéraire laissé par la génération précédente et ne se situeraient donc plus dans cette rupture. Elles réinvestissent les traces mémorielles du passé et inscrivent la filiation au sein de leurs œuvres. C’est donc un regard sur des écrits qui ont été marqués par une enquête généalogique que propose l’essai de Ledoux-Beaugrand. Si cette dernière fonde, en grande partie, sa réflexion autour de textes qui sous-tendent le portrait d’une généalogie familiale, celle-ci se propose également de réfléchir à la construction d’une filiation qui serait «symbolique». Ainsi, à la question «comment oseraient-elles parler de ce qu’elles savent ?», Ledoux-Beaugrand répond que la génération d’écrivaines qui est dépeinte dans son essai porte la nécessité d’écrire le couteau afin que les mots deviennent des armes pour celles qui écriront à leur tour. «Écrire le couteau», ce serait entreprendre une «guérilla textuelle» 2, nous dit-elle. Au sein de ces nouvelles pratiques d’écritures, celle-ci soulève un «retour du sujet» 3 qui se ferait sous deux formes dominantes: par le «je» et par une revisitation de «l’Histoire» — plus précisément de l’Histoire du point de vue de ses silences et ses absentes.

L’élévation de plaques commémoratives comme guérilla textuelle

Manuel de poétique à l’intention des jeunes filles 4et L’année de ma disparition de Carole David 5 inscrivent dans cette reconstruction d’une généalogie qui serait symbolique, mais également dans cette pratique de l’écriture du couteau. En effet, il n’est pas question, dans les textes de cette poète, de figures maternelles, paternelles ou sororales, mais bien d’une filiation qui englobe des figures historiques féminines. Relayées au banc des oubliées par l’Histoire, la poésie de Carole David remet ces figures en avant-plan en leur offrant une sorte de «plaque commémorative» dans le corps de ses textes. Ces plaques commémoratives donnent les armes aux femmes qui écriront à leur tour. Sont ainsi érigées des voix qui viennent authentifier la parole du sujet dans ces deux recueils. De même ces voix offrent également un regard nouveau sur un pan de l’écriture féminine qui a été écartée de ce qu’on a désigné comme la «grande Histoire».

La poésie de Carole David donne à voir des corps et des lieux qui témoignent d’un après la catastrophe. Y sont dépeints des espaces encombrés de débris, de «masque à gaz» 6, de «dépouilles de jeunes vierges» 7, de «résidus de poumons, cigarettes tronçonnées»8, de «viandes noircies, carcasses d’animaux»9. Ainsi, les êtres qui peuplent la poésie de cette auteure déambulent dans un monde qui ne semble plus régis par le temps, un monde fait de pierres tombales, où ce qui persiste, ce qui ne disparait pas, fait figure de vestige. Les mots, étant hors d’atteinte, le «je» de ces deux recueils n’arrivent pas à «se dire». On questionne le langage, on tente de le saisir, mais les mots apparaissent vidés de leur signification. Ils ne sont plus qu’objets, que coquilles vides dont on aurait extrait l’essence. S’offre donc à nous une enquête sur la langue qui se fait au plus près de sa structure. Afin de palier à cette voix problématique, à cette voix défaillante, sont invoquées des figures extérieures dans le péritexte, c’est-à-dire dans les titres, les notes infrapaginales, mais également dans le travail de la citation.

Ainsi, cette revisitation de l’Histoire se fait, chez Carole David, par l’entremise de procédés intertextuels et péritextuels. Manuel de poétique et L’année de ma disparition, en plus d’être peuplés de «vierges suicidées» 10, de «religieuses [qui] crient au viol»11, de «fées noires» 12, de «fillettes guérillas» 13, de «femmes bâillonnées» 14, etc. mettent également en lumière la voix d’écrivaines et d’icônes oubliées de l’Histoire dans son hors-texte. Des citations sont incluses au sein de la poésie de Carole David et viennent ainsi palier à cette voix défaillante que le «je» du texte remet sans cesse en question: «Ai-je écrit trop haut ou trop bas? / Ai-je imité la voix de mes maitres ? / Je n’entends pas ce que j’écris / la chose vocale me déserte 15, «[…] elles se demandent / s’il faut être hantées par la vaisselle et les draps / pour écrire des poèmes […]16. Il arrive qu’une voix blanche me parle, / révélation, chapitre vide. / Je répète, j’apprends à désapprendre 17. Devant cette voix qui déserte la narratrice de ces deux recueils, se retrouve dans les titres, les notes infrapaginales et les citations le nom des femmes qui ont accompagné la pratique d’écriture de Carole David.

Modalités du paratexte et du travail de la citation

D’un recueil à l’autre, les procédés intertextuels et péritextuels ne fonctionnent pas de la même façon. Dans Manuel de poétique, le premier chapitre est colonisé d’icônes féminines qui forment les entêtes de chacun des poèmes. Réhabilitant sous un nouveau jour ces figures, Carole David leur assigne de nouveaux titres: «Mary Shelley: mère et gothique», «Joyce Mansour: surréaliste et reine d’Égypte», «Emily Dickinson: poète et ornithologue». S’en suit une citation qui établit un dialogue entre les paroles rapportées et le poème. Antoine Compagnon, dans La seconde main ou le travail de la citation 18 affirme que la citation est «contact, frottement, corps à corps; elle est l’acte qui met la main à la pâte — à papier» 19 De plus, la citation réaliserait de manière privilégiée la survivance20 du texte et donc, dans ce cas-ci, la survivance de la parole de la narratrice. De même, dans L’année de ma disparition, les citations qui sont, cette fois-ci, intégrées à même le corps du texte viennent également établir un dialogue avec les poèmes de ce recueil. Les références se retrouvent en notes infrapaginales, venant authentifier cette parole défaillante qui se déploie au fil des pages. Richard Saint-Gelais, dans un article intitulé «Récits par la bande: enquête sur la narrativité paratextuelle»21 qualifie de «débordement» ce qui appartient au hors-texte. Ce serait un événement de lecture qui «matérialise le manque pour, en quelque sorte, le conjurer à travers l’écriture»22.

Carole David, en faisant appel à ces voix, fait l’archivage d’une filiation de femmes qui ont été écartées de l’Histoire. Débordant de l’espace «traditionnel» du poème, ces éléments intertextuels font surgir un nouvel espace littéraire habité par le spectre de femmes dérogeant ainsi à l’ordre institué par les «grandes anthologies littéraires».